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Couverture de 'Loccupation du monde'

L’Occupation du monde

Sylvain Piron

Analyse de l'occupation de l'espace dans le monde

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Description

Explorer la longue durée et plus spécifiquement le Moyen Âge afin de repenser nos modes de vie, telle est la proposition engagée de Sylvain Piron. Un miroir du passé nous est tendu, dans lequel nous pouvons nous voir, nous Occidentaux, pris dans un rapport au monde mortifère qualifié d’« occupation ». Ayant pris naissance autour du XIe siècle de l’ère chrétienne, l’occupation du monde se serait développée jusqu’à aujourd’hui.

Dévoiler le « mythe économique », ses origines théologiques et l’aveuglement aux conséquences qu’il impose est alors la tâche que se donne l’historien.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

L’Occupation du monde est un livre singulier, qui traverse les disciplines et les niveaux d’analyse. L’auteur utilise plusieurs métaphores pour s’en expliquer : comme l’ornithorynque, qui déjoue les tentatives taxonomiques tout en s’adaptant bien à son milieu, ce livre cherche à être en prise sur la situation contemporaine en multipliant les hybridations et les emprunts (à la sociologie et à la philosophie, notamment). L’ouvrage est aussi comparé à une éruption volcanique, chaque chapitre formant une coulée de lave allant dans sa propre direction. L’auteur mobilise enfin la métaphore de la tresse multicolore, chaque fil thématique devant être rassemblé et noué aux autres.

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02

La notion d’occupation du monde

Piron commence par placer l’Anthropocène (ère du bouleversement d’origine anthropique des grands cycles terrestres) au centre de ses préoccupations. Il réinterprète celui-ci à partir de l’idée selon laquelle un certain type d’humain aurait développé un rapport au monde séparant l’homme de son milieu et instaurant le pillage de celui-ci par celui-là.

Dans les termes de l’anthropologue Philippe Descola, ce rapport au monde peut être dit naturaliste, c’est-à-dire dissociant et opposant une nature à une culture.

C’est ce type de rapport au monde qui se voit caractérisé par Piron à partir du concept d’occupation. Ce terme doit s’entendre de plusieurs manières : comme un rapport de domination militaire de l’espace, comme un rapport de qualification juridique et comme un rapport de capture spirituelle de l’individu obnubilé par la reproduction du capital. Plus généralement, il s’agit d’un concept métaphysique. L’humain occupé se conçoit comme la figure centrale d’un monde en voie d’artificialisation. Il exploite les ressources naturelles à son profit jusqu’à se retrouver en proie à un « environnement » dont il aurait déréglé les processus internes ; c’est justement le grand thème de l’Anthropocène.

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03

Les origines de l’An­thro­po­cène

Piron parle à plusieurs reprises de « miroir » : il s’agit de faire voir l’Anthropocène à partir de l’image du Moyen Âge que l’historien révélera. Cette métaphore du miroir importe parce qu’elle renvoie à un impératif de réflexivité promu par l’auteur : il s’agit d’apprendre à l’Occident moderne à se voir sous un nouveau jour. Or, que verrait-on dans ce miroir ? À la fois qu’il existe un lien fort de parenté entre le christianisme et la raison économique qui nous a conduit dans l’impasse de l’Anthropocène, mais aussi qu’une étude fine du Moyen Âge occidental pourrait nous permettre d’inventer des voies de sortie.

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04

Le rôle du chris­tia­nisme et les sept bi­fur­ca­tions

Piron ne pouvait pas passer à côté du célèbre ouvrage de Weber, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme. Avec Weber et contre Marx, Piron affirme que « [l]’émergence du capitalisme ne s’explique pas simplement par l’effet du développement des forces productives » et que « [l]e phénomène ne peut […] se comprendre sans tenir compte d’une dimension culturelle, qui a nécessairement à voir avec des facteurs religieux » (p.134). Toutefois, Weber aurait eu la vue trop courte en se focalisant uniquement sur les sectes calvinistes. Afin d’amplifier la thèse de Weber, Piron recourt aux travaux de Marcel Gauchet, pour qui c’est le sujet chrétien (et non protestant) qui importe.

Pour Gauchet, le chrétien se voit progressivement doté de l’ambition de faire son salut ici-bas en reformatant un monde matériel que, par ailleurs, il refuse et condamne. Toutefois Gauchet, philosophe, reste trop généraliste. Pour commencer à repérer empiriquement la genèse de l’occupation du monde, Piron emprunte la voie d’une étude historique du christianisme. Il présente en particulier sept bifurcations qui permettent de rendre compte de la manière dont les normes chrétiennes s’intériorisent pour devenir un autocontrôle de soi (des moines, d’abord, puis de l’ensemble de la population) : Paul ou l’ouverture à l’Ouest, la conversion de Constantin, la philosophie d’Augustin, l’effet du monachisme, la controverse sur l’humanité du Christ, la réforme grégorienne et enfin la révolution franciscaine.

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05

La discipline économique comme invention médiévale

Contre la majorité des auteurs qui en fixent la date de naissance au XVIIIe siècle, Piron cherche aussi à relier l’émergence de la pensée économique au Moyen Âge. Pour lui, le Traité des contrats du moine franciscain Pierre de Jean Olivi, au XIIIe siècle, en fournit la preuve. Ce traité constitue d’abord la réponse à une série de problèmes pratiques connus des prêtres et des moines via, notamment, la confession. Comment encadrer les échanges marchands et financiers qu’opèrent les bourgeois des villes du Bas-Languedoc ? Telle est la question qui leur est soufflée en confessionnal.

Selon le proto-économiste médiéval Olivi, cette question ne concerne pas directement la théologie, mais une « zone inférieure de moralité dans laquelle la justice divine n’est que faiblement impliquée » (p.161). Le domaine imparfait de la socialité humaine s’oppose au domaine parfait de la divinité. Tandis que le moine franciscain, pour lui-même, doit tendre à la vie parfaite (c’est le but de sa pratique monastique), il reconnaît que, pour beaucoup d’hommes vivant et travaillant en ville, une telle visée est hors de propos. Il s’agit donc de constituer un champ de réflexion autonome, séparé des considérations sur la justice divine.

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06

Le Moyen Âge comme ressource critique

L’ouvrage critique l’économie contemporaine et les impensés normatifs de la discipline. L’économiste actuel apparaît dans une position de surplomb indue, qui lui est conférée par une modélisation mathématique dont les effets de perfection et de scientificité sont en dernier ressort non fondés. Or « [d]u fait de sa proximité avec le pouvoir et les intérêts privés, qui la sollicitent fréquemment pour prendre des indications sur la marche à suivre, la discipline devrait être particulièrement soucieuse de réflexivité critique pour garantir la neutralité idéologique de ses propositions » (p.181).

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07

Rappeler la contingence du capitalisme

Tout au long de l’exposé, Piron reconnait qu’il y a bien eu accélération, et même saut qualitatif dans l’occupation du monde à partir du XIXe et surtout de la seconde moitié du XXe siècle. Pourtant, l’historien de la longue durée nous invite à considérer que le cap général est bien le même que celui qui fut pris il y a plus de mille ans – à cette différence près, dit-il, qu’« il n’y a [désormais] plus personne aux commandes ». Nous vivons à présent dans le brouillard résiduel de nos activités industrielles, qui provoque aussi un brouillage intellectuel de toutes nos catégories politiques et culturelles.

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08

Conclusion

Relayant la pensée de Gregory Bateson (très présent dans la première partie de l’ouvrage), Piron affirme : « Notre tâche la plus urgente est d’apprendre à penser autrement » (p.55). Pour l’auteur, cette « conversion » intellectuelle est nécessaire et déjà partiellement en cours. Par exemple, l’idée anthropologique d’une coappartenance de l’être humain aux milieux qui le traversent forme une ressource précieuse qui doit être retravaillée. Certaines expériences non conformes, telles que les ZAD, offrent aussi des perspectives encourageantes qui mettent en œuvre et expérimentent d’autres rapports au monde.

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09

Zone critique

L’idée d’un rapprochement entre capitalisme et religion chrétienne n’est pas neuf. Depuis Marx et son analyse du « fétichisme de la marchandise », les corrélations et les analogies abondent. Weber, Benjamin, Illich et d’autres ont élaboré des thèses allant en ce sens. Le capitalisme y est souvent dépeint comme une religion exigeant un culte de l’argent, auquel les dévots (producteurs et consommateurs) sont tenus par des règles ascétiques (produire toujours plus, consommer les derniers produits à la mode). La souffrance liée au manque et le sentiment de culpabilité en sont les principaux affects. L’intérêt du travail de Piron est d’abord de discuter ces thèses, de rassembler ces auteurs et de les présenter à l’aune des recherches contemporaines sur l’Anthropocène et la question climatique.

Dès le début de l’ouvrage, l’auteur plaide pour un éclectisme méthodologique et un pluralisme épistémologique : il outille sa pensée de diverses disciplines et balaye différents types de focales théoriques. Or un premier type de critique consiste à mettre en exergue la tension problématique, sinon la contradiction, entre cet appel à la diversité des points de vue et l’affirmation selon laquelle le christianisme serait la source principale du capitalisme et, par voie de conséquence, de la situation écologique actuelle. Piron pourrait toutefois répondre qu’il ne prétend pas avancer un principe d’explication mono-causal, mais faire apparaître des tresses entrelacées qui s’influencent mutuellement.

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10

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Sylvain Piron, L’Occupation du monde, Bruxelles, Zones sensibles, 2018.

Du même auteur – Sylvain Piron, Généalogie de la morale économique (L’Occupation du monde, 2), Bruxelles, Zones sensibles, 2020. – Sylvain Piron, Dialectique du monstre. Enquête sur Opicino de Canistris, Bruxelles, Zones sensibles, 2015.

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