
Littérature et engagement
Que signifie pour un écrivain de s’engager politiquement à travers son œuvre ?
Description
Que signifie pour un écrivain s’engager politiquement à travers son œuvre ? En brossant des portraits d’époques et de grands auteurs qui les ont traversées, l’ouvrage de Benoît Denis explore les formes variées qu’a pu prendre depuis le XVIe siècle l’articulation entre engagement et littérature.
Les deux volets de ce diptyque apparaissent mal imbriqués depuis l’avènement de la modernité, à la fin du XIXe siècle. L’autonomisation du champ littéraire et l’affirmation du slogan de « l’Art pour l’art » ont en effet rendu problématique l’engagement politique des écrivains. Ces derniers ont dès lors dû en gérer les contradictions, cela afin de concilier la volonté d’intervenir dans la sphère publique avec le désir d’être pleinement reconnu en tant qu’artiste.
Sommaire
01Introduction
Benoît Denis embrasse dans cet ouvrage un espace temporel bien plus large que l’époque stricto sensu « engagée », cela afin de penser globalement l’articulation toujours délicate entre littérature et politique. À cet effet, il opère dès les premières pages du livre une distinction entre « littérature engagée » et « littérature de l’engagement ». La première notion, qui s’est peu à peu usée jusqu’à nos jours, renvoie dans le langage courant à la vision du monde d’un auteur. Néanmoins, elle est réservée dans l’ouvrage au XXe siècle qui l’a vue naître et exister.

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02Qu’est-ce que l’engagement en littérature ?
Dans la première partie de l’ouvrage, sont présentées les différentes caractéristiques de l’engagement en littérature. Tandis que le projet éthique de celle-ci prend le pas sur son ambition artistique, ou doit tout du moins se trouver au cœur de l’esthétique qui s’y déploie, les textes qui s’en réclament présentent une fonction avant tout sociale. Ainsi, la littérature engagée se préoccupe en premier lieu de son époque, avec la perpétuelle hantise d’être en retard sur son temps. De ce fait, condamnée à un vieillissement anticipé, elle rompt avec l’aspiration à l’éternité qui était une constante du fait littéraire.
Quant à l’écrivain, qui intervient désormais dans l’« espace public », il assume les nouvelles responsabilités qui lui incombent du fait des œuvres qu’il publie et d’après lesquelles il peut être jugé. Car cet auteur engagé s’adresse à un public profane, concret et situé, et non plus réduit à un petit nombre de spécialistes. Toucher ces nouveaux lecteurs tient à un ajustement étroit entre le message du texte et les personnes auxquelles il est adressé, ces dernières devant être constamment prises en considération lors de l’écriture des livres.

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03La littérature de l’engagement à travers ses grandes figures
L’engagement a concerné des écrivains de toutes les époques qui « se sont préoccupés de la vie et de l’organisation de la Cité, se sont fait les défenseurs de valeurs universelles telles que la justice et la liberté et ont, de ce fait, souvent pris le risque de s’opposer par l’écriture aux pouvoirs en place. » (p. 17.) Afin de rendre compte de la diversité que peut prendre à travers les âges cet engagement, Benoît Denis brosse les portraits de quatre tranches de l’histoire des Lettres, trois d’entre elles étant associées à de grandes figures d’écrivains qui ont pu incarner en leur temps une forme d’investissement dans le politique : le classicisme de Pascal, l’âge d’or des Lumières personnifié par Voltaire, la littérature civique et romantique qui voit le jour après la Terreur, enfin le poésie du tribun Victor Hugo.
Ces auteurs ont pu constituer de véritables modèles pour la génération engagée du XXe siècle, au prix de légères ou d’importantes retraductions de leur positionnement. Malgré la vision théologique qui oriente son appréhension du monde, Pascal sera ainsi une référence pour les écrivains de la mouvance existentialiste. Ces derniers préférèrent se souvenir de la manière dont le janséniste de Port-Royal envisagea l’homme, tel un « roseau pensant », infime et fragile, mais qui, par la conscience réflexive de son malheur, possède la capacité de se libérer des chaînes qui l’aliènent. De même, Voltaire, dont la pensée politique laisse finalement peu de place à la figure du Peuple, a avant tout occupé une fonction de modération et de régulation de la société. Éloigné de la radicalité politique véhiculée par les représentations modernes qui en ont été faites, l’auteur de Candide se situait davantage du côté du maintien de l’ordre établi que de celui de son renversement.

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04Le contexte d’apparition de la littérature engagée
La littérature engagée émerge au sein d’une configuration historique déterminée selon Benoît Denis par plusieurs facteurs. Le premier d’entre eux consiste dans l’apparition au milieu du XIXe siècle d’un champ littéraire en partie autonome, c’est-à-dire qui n’est pas soumis à des injonctions venues de l’extérieur.
Les prémisses de ce processus d’autonomisation sont apparues après l’épisode tragique de la Terreur qui a conduit la logique de la raison dans ses retranchements les plus sanglants. Dans l’ouvrage De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales (1800), de Madame de Staël, l’objectif est d’esquisser une littérature-citoyenne qui réconcilierait les progrès de la raison et les acquis de la sensibilité, esquissant ainsi les premières traces du romantisme. À la même époque, le courant contre-révolutionnaire contribua paradoxalement à l’avènement de cette modernité en réhabilitant la figure du poète en proie au spleen et à la mélancolie, dont le statut est désormais inconciliable avec l’exercice de la politique.
C’est toutefois l’échec de la Révolution de 1848, porteuse d’un espoir humanitaire et socialiste, qui marquera la vraie rupture des écrivains avec le politique. La déception consécutive à cet événement, qui fera apparaître la bourgeoisie comme une classe oppressive « attachée avant tout à défendre ses propres intérêts, au mépris des valeurs qu’elle professe par ailleurs » (p. 194.), auquel s’ajoute celle engendrée par la répression de la Commune de Paris en 1871, entraînera le repli des écrivains dans la posture de « l’Art pour l’art ». La littérature revendiquera dès lors une logique aristocratique, celle de la gratuité et du désintéressement.

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05Les contradictions de l’engagement
L’engagement en littérature ne s’est ainsi pas fait sans difficulté, ce dont Benoit Denis rend compte tout au long de l’ouvrage. Déjà les philosophes des Lumières ont été confrontés à un paradoxe qui subsistera pour les futurs auteurs engagés, et qui concerne le public auquel s’adresse le message politique. À une époque où l’enseignement ne concernait qu’une certaine frange de la société, les lecteurs des livres des Lumières étaient en grande majorité d’ascendance bourgeoise, comme leurs auteurs. Face à cette contradiction, les philosophes adopteront une posture consistant à « feindre d’écrire pour des lecteurs qui ne le[s] lisent pas et faire semblant d’ignorer qui le[s] lit vraiment. » (p. 61.)
À l’époque des Lumières, le philosophe peut néanmoins lutter contre l’intolérance et le fanatisme religieux sans avoir à se demander si ce qu’il écrit relève encore du littéraire. Après la modernité, le geste impossible des écrivains engagés vise alors « à concilier différents types de valeurs : celles qui relèvent de la littérature seule et d’autres qui dépendent de critères éthiques, sociaux ou politiques que la modernité a conçus comme incompatibles. » (p. 74.)

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06Conclusion
À travers la vision historicisée qu’en offre l’auteur, l’engagement des écrivains semble un objectif impossible à atteindre. Tandis que le positionnement des poètes et philosophes les plus politisés, à des périodes de l’histoire où la notion et ce qu’elle recouvrait n’existaient pas, ont pu faire l’objet d’interprétations anachroniques, les écrivains engagés de l’après-modernité ont été confrontés au problème insoluble de la non-coïncidence entre le réel et de sa représentation par les moyens de l’art.

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07Zone critique
De la modération à la subversion, de la gauche radicale à la droite extrême, de l’intervention directe dans les textes à sa littérarisation, Benoît Denis rend compte dans toutes ses nuances des manières dont les écrivains se sont engagés politiquement. S’appuyant sur la théorie des champs de Pierre Bourdieu, l’ouvrage constitue ainsi une belle exploration critique des problématiques liées à l’autonomie et l’hétéronomie dans le monde littéraire. Il est néanmoins à regretter que, en dépit de la diversité des positionnements qui y sont présentés, cette histoire de l’engagement en littérature soit majoritairement blanche et masculine.

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08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Benoît Denis, Littérature et engagement, de Pascal à Sartre, Paris, Le Seuil, coll. « Points », 2000.

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