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Couverture de 'Lislam lislamisme et loccident'

L’Islam, l’islamisme et l’Occident

Gabriel Martinez-Gros, Lucette Valensi

Comprendre les enjeux de l'islam

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Description

Le monde musulman a peiné à construire et à pérenniser l’État. Cela n’a pas empêché la civilisation islamique, fondée notamment sur la langue arabe et l’ambition universaliste de l’islam, de s’épanouir et de briller.

Toutefois, le monde musulman ne s’est approprié à temps ni la modernité ni la citoyenneté, cultivant aussi la rancœur à l’égard de la colonisation. L’islamisme, idéologie totalitaire, prétend de nos jours restaurer sa grandeur et son dynamisme conquérant par un retour à la religion et à la communauté des premiers temps de l’islam, y compris par la violence contre l’Occident.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

New York, Madrid, Londres, Paris…Depuis près d’une vingtaine d’années, l’Occident est touché par des attentats islamistes de grande ampleur. Légitime et compréhensible, le traumatisme induit par ces faits et par la menace persistante du djihad, mot d’ordre guerrier de l’islam selon l’une de ses acceptions, touche le monde musulman lui-même.

Outre la consternation, le phénomène suscite l’interrogation. Il requiert une analyse objective, à bonne distance des idées reçues, qui présentent de manière insuffisamment nuancée les mondes musulman et occidental comme « deux blocs étanches, unifiés et hostiles » (p. 295), et que la thèse de Samuel Huntington sur le « choc des civilisations » tendrait plutôt à conforter.

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02

Grandeur et diversité d’une ci­vi­li­sa­tion

La religion musulmane a galvanisé les troupes bédouines face à Byzance et à la Perse. Le nouveau pouvoir, incarné par les califes, successeurs de Mahomet à la tête de la communauté musulmane, l’oumma, doit d’abord s’appuyer sur les ressources indigènes grecques, syriaques puis persanes, pour construire l’État.

Dès la fin du VIIIe siècle, l’espace dominé s’étend des frontières de la Chine à l’Afrique du Nord et à l’Espagne. Cependant, conformément au schéma théorisé par Ibn Khaldûn (†1406), les Arabes, désormais sédentarisés, citadins et désarmés, n’alimentent plus la dynamique conquérante initiale. Le relai est assuré dès le IXe siècle par les tribus des périphéries guerrières islamisées, turques et berbères notamment. De fait, à partir du XIe siècle, le pouvoir du calife est plutôt nominal.

La Reconquista, dans la Péninsule ibérique (VIIIe-XVe siècle), et les Croisades, en Orient (1095-1291), arrachent des territoires au monde musulman, qui ne les reconquiert qu’en partie.

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03

Le monde musulman, entre fermeture et décadence

À l’aube des Temps Modernes, rien ne laissait prévoir une crise profonde de ce monde musulman morcelé. « Qu’est-ce qui a mal tourné ? », titrent les auteurs (p.110).

D’abord, un renversement dans les rapports de force. Le monde musulman différencie trois territoires potentiellement en conflit : le dar al-islam, « terre de l’islam », le dar al-harb, « terre de la guerre », tenue par les « infidèles », enfin le dar al-suhl, « domaine du pacte » ou pays non musulmans qui payent tribut au dar al-islam. Il adopte donc une posture défensive ou offensive dans une perspective délibérément expansionniste. Mais l’expansion territoriale est freinée par les expéditions européennes dès le XVIe siècle.

Il faut ensuite souligner les limites de l’usage de la raison dans le monde musulman, qui distingue en effet les sciences transmises, où seule prévaut l’autorité du témoignage (les hadiths), des sciences intellectuelles, où la raison est légitime.

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04

Du na­tio­na­lisme arabe d’inspiration laïque à la tentation du fon­da­men­ta­lisme religieux

Il y a pourtant des raisons de nuancer ce constat d’une « modernité subie » (p.226). L’Égypte et la Turquie sont ainsi les premières puissances à s’ouvrir à celle-ci, dès le début du XIXe siècle. Des professeurs étrangers y enseignent. Après un séjour à Paris (1826), l’Égyptien Rifa’a al-Tahtawi (1801-1873) commande la traduction des ouvrages de Montesquieu. Le sultan ottoman Mahmoud II fonde en 1827 une école de médecine. Le statut de la femme en islam est lui-même interrogé : une Égyptienne, Huda Sharawi (1878-1947), renonce ainsi à porter le voile dès 1923.

L’entrée du monde musulman dans la modernité est donc un fait indéniable, mais elle est laborieuse et inégale selon les territoires : « La modernité est bien là, mais sans la conscience positive de la modernité, la modernisation sans le modernisme » (p.226). La puissance coloniale ayant toléré certaines formes de représentation locale et développé la scolarisation, il s’ensuit qu’une conscience politique, inspirée de l’Occident, se diffuse dans les pays musulmans. Largement laïque à l’origine, elle anime les mouvements nationalistes. Cela se vérifie surtout en Turquie, indépendante il est vrai, où la République abolit le droit musulman (1927).

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05

Islamisme et djihadisme : la menace totalitaire

Assurément, les signes ne trompent pas quant à la réislamisation des pays musulmans et de certaines communautés immigrées. En France, l’affaire du voile dans un collège de Creil (1989) a par exemple initié un débat complexe qui fait encore rage. La bataille d’arguments peine à déboucher sur un consensus à propos de la nature de ce voile : symbole politique ou précepte religieux et marque de repli identitaire ? Les voiles se multipliant, se pose inévitablement la question démographique, car le discours islamiste brandit parfois la menace de la submersion.

Mais, en réalité, la démographie du monde musulman baisse rapidement. L’Algérie est ainsi passée de 6,3 enfants par femme en 1982 à 2,4 en 2010. Cette évolution est générale et significative. Elle se vérifie même dans plusieurs pays musulmans d’Afrique subsaharienne. Pour les deux historiens, « l’arme démographique est enrayée » (p. 33).

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06

Conclusion

Après avoir balayé les préjugés sur la menace démographique ou l’immobilisme social et intellectuel du monde musulman et avoir nuancé la thèse de Samuel Huntington sur le « choc des civilisations », restait à comprendre les origines et la nature de l’islamisme. Ce dernier plonge, il est vrai, de profondes racines dans la tradition religieuse et intellectuelle de la civilisation islamique.

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07

Zone critique

L’islamisme s’inscrit parfois dans une perspective guerrière, le djihadisme. Il en va de l’avenir de sociétés entières, auxquelles cette idéologie propose un modèle hostile à la diversité, donc à la liberté. Le travail de l’historien s’arrête là pour laisser place à la prospective et aux interrogations qu’elle suscite : « Quels doivent être l’espace et les limites du multiculturalisme en France et, plus largement, en Europe ? Faut-il, au nom du respect des cultures minoritaires, au nom du respect des valeurs de l’islam, leur donner le pas sur les droits individuels ? » (p. 289).

Sur l’islamisme, le discours politique, en Occident, est trop souvent irrigué par les idées reçues, que la méconnaissance de la complexité du monde musulman et de ses fondements idéologiques ne contribue pas à redresser. C’est donc tout le mérite de cet ouvrage que d’offrir dans un volume concis un aperçu critique détaillé de l’histoire politique, sociale, culturelle et religieuse de cette civilisation. Il présente également le grand intérêt de montrer l’importance des interactions entre deux civilisations : l’Islam et l’Occident, là encore à bonne distance de nombreux préjugés. En effet, seul l’examen du contexte historique peut permettre une meilleure compréhension du terreau dans lequel s’enracine l’islamisme. Enfin, les auteurs démontrent pourquoi l’islamisme est surtout un produit du monde moderne et contemporain.

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08

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – L’islam, l’islamisme et l’Occident. Genèse d’un affrontement, Paris, Seuil, 2013.

Ouvrages de Gabriel Martinez-Gros – L’Idéologie omeyyade. La construction de la légitimité du califat de Cordoue, Xe-XIe siècle, Madrid, Casa de Velázquez, 1992. – Identité andalouse, Arles, Sinbad-Actes Sud, 1997. – Ibn Khaldûn et les sept vies de l’Islam, Arles, Sinbad-Actes Sud, 2007. – Brève histoire des empires. Comment ils surgissent, comment ils s’effondrent, Paris, Seuil, 2014. – L’Empire islamique (VIIe-XIe siècle), Paris, Passés Composés, 2019.

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