
L’invention de Dieu
Exploration des origines et des évolutions de la religion
Description
Si dans la tradition philosophique occidentale, les monothéismes sont étroitement associés au fanatisme et à l’intolérance, Thomas Römer en rappelle l’extrême nouveauté lors de son apparition dans la Mésopotamie antique.
Aboutissement d’un processus pluricentenaire, la formalisation du judaïsme moderne rassemble plusieurs traditions religieuses régionales peu à peu fondues en un seul et même culte hégémonique, où Yahvé (Yhwh) trône en majesté.
Sommaire
01Introduction
Terreau du christianisme et de l’islam, le judaïsme ne prend sa forme actuelle qu’à partir du IIe siècle avant notre ère, après plus d’un millénaire d’histoire. Sa lente formalisation en monothéisme exclusif comprend donc nombre d’étapes et de choix que Thomas Römer entend analyser dans la compréhension de ce que signifie, croire en un seul dieu. Cette religion qui passe pour être l’une des plus ritualisées, se construit au gré de ses mutations cultuelles, à mesure que Yahvé s’impose comme divinité tutélaire.

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02Faire l’histoire du sacré
Rappelant la difficile évaluation de l’historicité des sources bibliques, Thomas Römer propose de suivre une position médiane, sans naïveté ou méfiance outrancière : ni inventée de toute pièce dans le cadre d’une propagande politique ni transcrite fidèlement par des témoins historiques, l’épopée biblique offre néanmoins des vestiges de l’histoire sainte.
Constituée de la Torah (ou Pentateuque), des Prophètes (Neviim) et des Écrits (Ketouviim), la Bible hébraïque s’apparente bien plutôt à un patchwork de traditions compilées, réécrites puis remises en forme. Pour ne donner qu’un exemple, le Deutéronome aurait été écrit entre le VIIe et le Ve avant notre ère, tandis que les livres prophétiques, eux, dateraient de l’époque hellénistique (soit des IIIe-IIe siècles avant).
Attestée dès le XIIIe siècle avant notre ère, Israël apparaît dans les sources égyptiennes comme une tribu insubordonnée, aux frontières orientales du territoire des Pharaons ; puis entre le Xe siècle et 722, ce même nom désigne le royaume du nord de la Palestine actuelle dont la capitale était Samarie (et non Jérusalem, capitale de Juda, royaume méridional). Lors des conquêtes assyriennes à la fin du VIIIe siècle, Israël prend son sens théologique, désignant ceux qui vénèrent le dieu d’Israël. Mais on ne peut parler de judaïsme comme monothéisme avant l’époque perse, voire hellénistique.

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03Les origines de Yhwh : un dieu « monté du Sud »
Dans l’histoire sainte, Moïse rencontre Yhwh, qui n’est alors pas le dieu de sa tribu, mais d’un territoire aux limites énigmatiques entre la Judée (Sud de la Palestine actuelle) et l’Égypte.
À grand renfort d’analyses archéologiques, Thomas Römer exclut peu à peu les lieux d’Ougarit, Mari ou Ebla : le territoire où Yhwh était adoré à l’origine aurait été sous domination Shasou, une tribu des plateaux du sud de la Palestine, proche de Seïr. Citant les débats nourris des chercheurs quant à l’éventuel parallèle entre Yhwh et le dieu égyptien Seth, Thomas Römer en souligne la probabilité sans pour autant suivre pleinement cette hypothèse ; il ressort de manière générale de l’exposition de ce travail, une extrême prudence quant à l’emploi et l’analyse des sources, dont l’interprétation reste pour le moins hasardeuse pour les périodes les plus anciennes.

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04L’adoption de Yhwh comme dieu d’Israël
Israël est un nom théophore, c’est-à-dire qu’il est formé du nom d’une divinité El et d’une racine sémantique largement débattue : Thomas Römer l’interprète comme étant celle de la lutte, du combat, puisque Jacob aurait reçu le nom d’Israël après avoir lutté contre l’ange de Yhwh (Gn 32 : 28). La première attestation du nom d’Israël date des années 1210 avant notre ère, gravé sur une stèle du pharaon Merneptah : il fait alors référence à une tribu établie en Palestine actuelle entre Askhelon, au Sud, et Yanoam, au Nord, sans pour autant que Yhwh soit attesté comme leur divinité titulaire.
Dans la Bible hébraïque, El est utilisé comme un autre nom de Dieu, et donc réminiscence d’une divinité vénérée avant ou en même temps que Yhwh : celui-ci aurait été introduit dans la confédération Shasou à la suite d’une victoire contre les Égyptiens, rejoignant ainsi le rang du panthéon tribal.
L’adoption de Yhwh par Israël serait en fait intimement liée à l’établissement de la monarchie davidique : la triade quasi mythologique – Saül, David et Salomon – n’est attestée par aucune trace archéologique ou historique, mise à part la stèle dite de Tel Dan datant du VIIIe, qui porte l’inscription « bytdwd » souvent interprétée comme « maison de David ». Mais l’onction de Saül par Samuel (1 S 3) à Silo – sanctuaire yahwiste à l’importance croissante vers les XIIe-XIe siècles, avant sa destruction en 1050 – et les noms théophores des descendants de Saül témoignent du culte de Yhwh en Israël à cette époque-là. L’arche d’alliance souvent mentionnée dans les livres de Samuel, traduirait l’existence d’un autel portatif, à la manière des tribus nomades : à l’intérieur, des bétyles ou pierres sacrées symbolisent la divinité.

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05La progressive ascension de Yhwh comme dieu principal en Israël et Juda
L’hégémonie progressive de Yhwh entre 930 et 722 avant notre ère, est rapportée par les traditions scripturaires judéennes défavorables au royaume d’Israël, dont l’idolâtrie aurait provoqué la chute en 722, sous les coups des Babyloniens.
Or, cette prétendue idolâtrie est en fait la traduction de la pluralité des cultes nationaux rendus en Israël – et dont l’archéologie témoigne – comme entorse à une supposée croyance monothéiste anachronique. Yhwh y est en effet vénéré comme baal (divinité) de l’exode, à Béthel et Dan, sous une forme bovine ou anthropomorphe proche de la conception phénicienne du baal Milqart.
Mais la stèle de Mesha (IXe) commémorant les exploits d’un roi moabite, fait mention d’autres divinités, et la révolte du prophète Elie et de son disciple Elisée (1 Rois 17-18) contre « Baal » indiquerait la naissance d’un « yahwisme intransigeant » contre la soi-disant dérive cultuelle qui pousse Israël à sa perte.
En Juda, le royaume est préservé jusqu’en 587, et ce sursis est interprété comme récompense divine des comportements cultuels judéens, dont la norme est définie, après coup, par les auteurs du Deutéronome (dernier livre du Pentateuque). Or, Yhwh y aurait été vénéré comme figure royale – d’où l’expression « Yahwh Sabaoth », c’est-à-dire « dieu des Armées » (célestes et humaines) – et sous la forme d’une statue.

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06Du dieu « un » sous Josias au dieu unique
L’énigme de la résistance de Juda aux Babyloniens – pourtant plus faible que l’Israël vaincu – alimente la célébration de la toute-puissance de Yhwh.
Mais lorsque Jérusalem tombe à son tour, comment expliquer sa défaite ? Sous la plume des rédacteurs, les Babyloniens incarnent alors la punition divine qui s’abat sur les rois judéens, dont Manassé est l’archétype paradoxal : son règne de cinquante-cinq années de prospérité aurait multiplié les affronts à Yhwh [précision sur Manassé = possible de supprimer]. Pourtant, l’un des derniers rois de Juda, Josias, est resté dans les mémoires hébraïques comme le roi réformateur : on dit qu’il aurait trouvé un livre sacré dans un temple et aurait suivi les conseils écrits à l’intérieur.
Sous le motif littéraire, affleure, selon Thomas Römer, une réalité historique : le règne de Josias constitue une étape fondamentale, quoique sans lendemain, de l’hégémonie yahwiste, en supprimant le culte solaire, les clergés superflus et les pratiques cultuelles douteuses (prostitution). À partir de la fin du VIIe siècle avant notre ère, plus aucune mention de Yhwh avec son Asherah n’apparaît sur les épigraphies, seul Yhwh trône comme dieu de Jérusalem, dieu unitaire mais pas encore unique : sur l’île d’Éléphantine en Égypte, un sanctuaire de Yhwh perdure, sans répression. Le lien qui unit les fidèles à Yhwh relève d’une quasi-vassalité, vraisemblablement copiée sur les traités assyriens de soumission, dont l’influence modèle la volumineuse littérature biblique de la fin du VIIe siècle.

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07Conclusion
Thomas Römer retrace ainsi la progressive hégémonie de Yhwh, de simple divinité proche-orientale parmi d’autres, à un dieu tutélaire d’une nation en diaspora : plus qu’une énième forme d’hénothéisme (qui privilégie un dieu parmi d’autres), le monothéisme juif émerge de plus d’un millénaire d’histoire politique et cultuelle.

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08Zone critique
Unanimement saluée par la critique, cette étude reflète l’éminence de Thomas Römer dans les études bibliques : son propos progresse par une extrême connaissance des sources qu’il interprète avec prudence, en mêlant les regards de philologue et historien.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Thomas Römer, L’invention de Dieu, Paris, Éditions du Seuil, 2014.
Du même auteur – Avec Jean-Daniel Macchi et Christophe Nihan (dir.), Introduction à l’Ancien Testament, Genève, Labor et Fides, 2e éd., 2009. – La première histoire d’Israël. L’école deutéronomiste à l’oeuvre, trad. de l’anglais par F. Smyth, Genève, Labor et Fides, 2007.

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