
L’intelligence humaine n’est pas un algorithme
La vraie nature de l'intelligence
Description
Un algorithme, c’est un système qui permet de résoudre un problème de manière logique. Peut-on alors parler de système intelligent ? Non. Car l’intelligence ne se réduit pas à de la raison pure, mais est aussi constituée d’un autre élément : l’intuition. Celle-ci est toujours la première à réagir, mais apporte des réponses imprécises, parfois inexactes. La raison est plus fiable, mais n’intervient que dans un second temps.
L’intelligence, c’est donc la capacité à mobiliser la bonne stratégie dans une situation donnée. Selon Olivier Houdé, ce n’est possible qu’en introduisant un troisième élément : l’inhibition. Quand c’est nécessaire, elle permet de bloquer notre intuition, hyper réactive, au profit de la raison.
Sommaire
01Introduction
Aujourd’hui, avec tous les moyens mis en œuvre pour développer l’intelligence artificielle, le fantasme de la voir supplanter l’intelligence humaine est devenu une crainte. Mais cette dernière est-elle fondée ? Non. Car l’intelligence artificielle n’est qu’une suite d’algorithmes, c’est-à-dire une série de calculs logiques mobilisés pour résoudre un problème. Or, l’intelligence humaine est loin de se résumer uniquement à des processus logiques. Certes, elle a en elle cette dimension algorithmique, que l’on peut identifier à la raison, mais elle est aussi définie par une dimension intuitive.

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02Algorithme, une notion ancienne
L’algorithme est à l’intelligence artificielle ce que la raison est à l’intelligence humaine. Le fait que ce terme soit très utilisé en informatique peut laisser à penser que son apparition est très récente. En vérité, il n’en est rien. L’origine de son nom date du XIIe siècle et dérive du mathématicien arabe Al-Kwarizmi, à qui l’on doit par exemple les chiffres que nous utilisons aujourd’hui, et qu’on appelle fort à propos les « chiffres arabes ».
Mais le concept que sous-tend la notion d’algorithme est encore plus ancien, car il remonte à l’invention de l’écriture. En fait, une simple addition est un processus algorithmique. Elle correspond à « une organisation mécanisable d’opérations élémentaires pour réaliser une tâche donnée » (p. 45), comme le définit l’informaticien Gérard Berry.

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03Trois systèmes qui se répondent
Pur fantasme, selon Olivier Houdé. L’intelligence artificielle, aujourd’hui, est loin d’égaler l’intelligence humaine. Et ce ne sera pas non plus le cas dans un avenir proche. Pourquoi ? Parce que cette intelligence n’est qu’algorithmes alors que l’intelligence humaine est constituée de trois systèmes qui se répondent : l’intuition, la raison (équivalent de l’algorithme en informatique) et l’inhibition. Les deux premiers sont connus depuis longtemps.
L’esprit logique a fait la renommée d’Aristote et de Descartes quand Pascal, lui, évoque l’esprit de finesse pour qualifier l’intuition. Les deux systèmes interagissent, mais l’intuition, plus réactive, a tendance à court-circuiter la raison, plus lente à se mettre en place.

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04Les éléphants sont-ils lourds ?
Instituteur de formation, Olivier Houdé a occupé une place privilégiée pour observer les capacités cognitives chez les enfants. Il a aussi beaucoup étudié les travaux de Jean Piaget. Ce psychologue spécialiste des enfants a décrit le développement de l’intelligence humaine du bébé jusqu’à l’adulte. Sa conception est simple : au fur et à mesure qu’un enfant grandit, il passe par différents stades dans lesquelles son intelligence intuitive cède petit à petit la place à son intelligence logique. Pour rendre compte de cette évolution, un escalier dont chaque marche représente un degré supérieur de raison est une bonne image. Le bébé se trouve en bas et l’adulte tout en haut.
Une expérience de Piaget a permis d’établir un « âge de raison ». Il s’agit de montrer à un enfant deux rangées composées de jetons. Chaque rangée a le même nombre de jetons, mais dans l’une d’elles les jetons sont plus espacés, rendant ainsi l’une des deux rangées plus longues. Avant l’âge de six ou sept ans, l’enfant considère qu’il y a plus de jetons dans la rangée la plus longue.

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05Des marguerites et des fleurs
Olivier Houdé s’oppose catégoriquement à la théorie de Piaget, car elle ne rend pas du tout compte de ses observations sur les enfants. D’une part il a constaté qu’un nombre significatif d’enfants font preuve de logique avant l’âge identifié par Piaget. D’autre part, et à l’opposé, il a aussi constaté qu’un nombre significatif d’enfants manquaient totalement de logique bien après « l’âge de raison ».
Pour illustrer cet aspect, Olivier Houdé reprend une expérience de catégorisation de Piaget. Soit dix marguerites et deux roses. À la question « Y a-t-il plus de marguerites que de fleurs ? », les enfants avant sept ans répondent qu’il y a plus de marguerites. Ce n’est qu’après sept ans qu’ils répondent qu’il y a plus de fleurs, car ils comprennent que les marguerites sont incluses dans la catégorie « fleurs ». Mais si on demande à ces mêmes enfants « Peut-on faire quelque chose pour qu’il y ait plus de marguerites que de fleurs ? », ils répondent alors qu’il suffit d’ajouter des marguerites ou d’enlever des fleurs, ce qui est parfaitement illogique et contredit sans appel la théorie de Piaget. En effet, une marguerite appartient à la catégorie fleurs. Ajouter une marguerite, c’est donc ajouter une fleur. Et enlever une fleur, c’est enlever une marguerite, auquel cas le nombre de marguerite baisse, ou c’est enlever une fleur qui n’est pas une marguerite, auquel cas le nombre de marguerites est au mieux égal au nombre de fleurs, mais jamais supérieur.

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06L’expérience de Binet
En 1900, Alfred Binet, un psychologue français à l’origine du quotient intellectuel (QI), réalise une expérience auprès d’élèves de dix à onze ans. Les enfants sont séparés en deux groupes : ceux qui sont considérés comme les plus intelligents, et les autres. Un exercice simple leur est donné à faire.
Dans un texte, ils doivent barrer un certain nombre de lettres au fil de leur lecture, par exemple les a, e, d, r et s. Sans surprise, les bons élèves font le moins d’erreurs. Binet réitère l’expérience, mais cette fois avec d’autres lettres, par exemple les i, o, l, f et t. Tous les élèves mettent plus de temps à réaliser l’exercice, mais, cette fois, ce sont les meilleurs qui font le plus d’erreurs. À l’époque, ce résultat avait laissé Binet perplexe. Mais pour Olivier Houdé, c’est parfaitement logique du fait des trois composantes de l’intelligence : l’intuition, la logique et l’inhibition. Et c’est cette dernière, complètement ignorée par Piaget, qui joue un rôle clé dans l’intelligence humaine.

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07Lever l’inhibition
Pour mettre en évidence cette inhibition, Olivier Houdé a repris l’expérience de Piaget sur les rangées de jetons et a utilisé l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) pour calculer le temps des réactions d’enfants dans différents cas de figure.
Dans le premier, un groupe d’enfants (A) est soumis à deux rangées d’une longueur différente, mais avec le même nombre de jetons. Les enfants doivent alors dire si les deux rangées ont le même nombre de jetons. Puis, on présente à ces mêmes enfants deux nouvelles rangées de longueurs différentes, mais cette fois il y a plus de jetons dans la plus longue que dans la plus courte. Ils doivent aussi dire si les deux rangées ont le même nombre de jetons ou pas, et le temps qu’ils mettent pour répondre est mesuré très précisément. Dans le second cas de figure, on soumet directement un autre groupe d’enfants (B) à deux rangées qui varient en longueur et en nombre de jetons. Et le temps de réponse est également mesuré. Il se trouve que les enfants du groupe B sont plus rapides que ceux du groupe A. Pourquoi ?

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08Conclusion
Qu’en conclure ? Le développement très linéaire de l’intelligence proposé par Piaget n’est pas satisfaisant. L’intelligence rationnelle ne remplace pas, au cours des stades successifs de l’enfance, l’intelligence intuitive, bien au contraire. Le développement de l’intelligence est dynamique et fait intervenir un troisième élément essentiel : l’inhibition. Cette inhibition permet de bloquer l’intuition lorsque celle-ci n’apporte pas de réponse pertinente à un problème. La raison prend alors le relais.
Mais cette inhibition n’intervient pas lorsque l’intuition offre une solution adaptée à une situation donnée. Nul besoin pour le cerveau, dans ce cas, de gaspiller de l’énergie à réfléchir. Olivier Houdé va plus loin. L’échec d’un enfant à un test logique de Piaget ne signifie pas que sa raison ne s’est pas encore développée, mais que sa capacité à inhiber ses perceptions trompeuses n’est pas encore fonctionnelle. L’intuition étant plus réactive que la raison, c’est toujours la première qui l’emporte quand les deux sont en compétition. L’intelligence humaine est donc cette habile articulation entre une intuition rapide, mais imprécise, une logique implacable, mais lente à mobiliser, et un système inhibiteur qui « choisit » l’un ou l’autre en fonction de la situation rencontrée.

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09Zone critique
Difficile de savoir pour qui est fait ce livre. Par son vocabulaire scientifique, ses exemples techniques, ses références pointues, Olivier Houdé semble s’adresser à des initiés, ou du moins des personnes que la neurobiologie ne laisse pas indifférentes. Mais la répétition des concepts et des expériences tout au long du livre semble traduire une volonté pédagogique.
Quoi qu’il en soit, il paraît peu probable qu’un public non habitué aux démarches scientifiques y trouve son compte. Le texte exige concentration et prérequis. Et le plan du livre n’aide pas vraiment à s’y retrouver. Olivier Houdé a voulu relier le développement de l’intelligence chez l’enfant, domaine dont il est un spécialiste, avec l’intelligence artificielle, mais l’union des deux sujets paraît forcée, au point d’avoir la sensation d’avoir deux livres dans un seul.

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10Pour aller plus loin
Ouvrage recensé
– L’intelligence humaine n’est pas un algorithme, Paris, Odile Jacob, 2019.
Du même auteur
– Comment raisonne notre cerveau ?, Paris, PUF, 2019.
Autres pistes

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