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Couverture de 'Linde sous les yeux de leurope'

L’Inde sous les yeux de l’Europe

Sanjay Subrahmanyam

Mots, peuples, empires (1500-1800)

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Description

Quand, à la fin du XVe siècle, les Portugais franchirent le cap de Bonne-Espérance pour aborder le sous-continent indien, ils ne disposaient guère de témoignages directs sur ces immenses contrées, connues depuis l’Antiquité, mais essentiellement légendaires. Très vite les Italiens, les Français, les Anglais et les Hollandais leur emboîtèrent le pas afin de profiter, eux aussi, de tous les avantages que pouvait procurer la péninsule. Marchands, diplomates, missionnaires, militaires et savants : nombreux furent les Européens à tenter l’aventure de cet orient fascinant.

Dans une étonnante série de portraits, Sanjay Subrahmanyam montre que le point de vue de ces individus sur l’Inde – ou les Indes –, dépendait largement de leur nationalité et de leur profession. Du XVIe jusqu’à la veille du XIXe siècle et de la colonisation britannique, c’est tout un savoir sur l’Inde qui se constitua, mais aussi une certaine manière de penser l’Europe.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Les rapports qui existaient entre l’Inde et l’Europe ont longtemps été étudiés du point de vue des relations commerciales ou des systèmes politiques. Le plus souvent également, les travaux se concentraient sur une colonisation spécifique, celle du Portugal ou de l’Angleterre par exemple, excluant de fait une grande partie des échanges et des liens tissés entre les deux continents. Sanjay Subrahmanyam adopte, lui, une position différente en portant son attention sur les postures intellectuelles et les intentions des Européens dans leur ensemble, qui ne jouèrent d’abord qu’un rôle marginal sur les côtes de la péninsule et finirent par se muer en véritables conquérants.

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02

Premiers contacts indo-portugais

Sanjay Subrahmanyam propose d’abord un examen attentif du XVIe siècle, long moment d’interaction indo-portugaise. En effet, au cours du XVIe siècle, plusieurs dizaines de milliers d’Européens – en grande partie des Portugais, mais aussi bon nombre d’Espagnols, d’Italiens, d’Allemands, de Flamands, et une petite poignée de Français et d’Anglais – gagnèrent l’océan Indien via le cap de Bonne-Espérance.

S’intéressant à ces pionniers, l’historien précise qu’il n’est pas possible d’établir avec certitude leur nombre, encore moins la rapidité avec laquelle ils sont morts, combien de temps ils sont restés ou à quelle fréquence ils retournaient en Europe. En s’appuyant sur divers récits du temps, il note que vers 1540, le navigateur João de Castro indiquait qu’il y avait six à sept mille Portugais entre l’Afrique orientale et l’Extrême-Orient ; trois décennies plus tard, l’historien Diogo do Couto avançait plus du double de ce nombre. Dans les années 1630, il semble y avoir eu au moins cinq mille Européens dans les différents établissements de l’Estado da Ìndia, l’Indes portugaise, et environ deux mille membres de divers ordres religieux catholiques. Ils peuplaient alors des comptoirs, villes indiennes occupées par les Européens pour organiser le commerce.

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03

La question religieuse

Dans la liste des lieux communs reconnaissables qui marquèrent les Européens au début du XVIIe siècle, le concept de « religion », et par conséquent la différence religieuse, occupait incontestablement une place centrale. Si les Portugais étaient relativement à l’aise avec les trois catégories – « chrétiens », « musulmans » et « juifs » – qu’ils connaissaient depuis l’époque médiévale, et s’ils identifiaient bien une catégorie de païens ou « gentils » (gentios), celle-ci était largement sous-théorisée.

Les textes européens des XVIIe et XVIIIe siècle qui analysent « la religion des gentils » ont été essentiellement produits dans l’Inde péninsulaire. Sanjay Subrahmanyam s’appuie notamment sur l’ouvrage de Bernard Picart, Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples du monde, paru en plusieurs volumes au début du XVIIIe siècle, et qui proposait un état des lieux précis des habitudes spirituelles des Indiens.

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04

Le cas James Fraser

Sanjay Subrahmanyam se penche, dans un examen détaillé, sur la carrière de l’Écossais James Fraser. L’étude de celle-ci permet de tenter de comprendre comment un individu vivant en Inde durant quelques années seulement, avant que la conquête britannique ne débute sérieusement, appréhendait la culture moghole (les Moghols régnaient alors sur la péninsule).

Occupant d’abord un poste de scribe au sein de la Compagnie des Indes orientales, il résida dans la région de Surat, durant de longues périodes dans les années 1730-1750. James Fraser choisit rapidement de devenir l’apprenti de plusieurs maîtres indiens, et fut ainsi initié à la culture indo-persane de l’époque jusqu’à en acquérir un assez bon niveau de compréhension. Cette éducation dura une dizaine d’années, à Surat et à Khambayat, dans le golfe de Cambay, sur la côte occidentale de la péninsule.

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05

Vers la domination coloniale

Abordant la seconde moitié du XVIIIe et les débuts du XIXe siècle, Sanjay Subrahmanyam suit de près les vicissitudes de plusieurs Européens : un Français, un Portugais, un Suisse et un Écossais. Certains apparaissent, à l’instar de James Fraser, comme des collectionneurs majeurs d’objets indiens : l’un d’eux, Antoine Polier, aurait d’ailleurs rapporté la première version complète des quatre Vedas en Europe.

Pourtant, il apparaît nettement que l’attitude de ces Européens à l’égard des sociétés indiennes commençait à se transformer. Ainsi les trace qu’ils ont nous ont transmises laissent entrevoir un mélange à peine dissimulé de méfiance et de mépris, et parfois même le sentiment évident que ce qu’ils contemplaient était à la fois exotique et intrinsèquement inférieur à leur propre culture. Parmi les exemples cités, il y a Don Antonio de Noronha, né dans les Indes portugaises dans les premières années du XVIIIe siècle, et qui décrivit la société à laquelle il était confronté dans son ouvrage Sistema Marcial Asiatico [Le système militaire asiatique], publié en 1772.

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06

Une connais­sance réciproque

En Inde, les connaissances à propos de l’Europe progressèrent également dès les premières installations portugaises, au cours du XVIe siècle.

Dans les écrits du temps, cette « Europe » n’était la souvent pas désignée comme un endroit physique, mais plutôt comme un vague site d’où les « Francs » (firangis, terme générique pour désigner les Européens) ou « porteurs de chapeaux » (kulah-poshan) arrivaient. Dès 1502-1503, les chroniques mentionnaient explicitement les Portugais et leurs funestes activités dans l’océan Indien, où ils attaquaient les navires entre la mer Rouge et la côte occidentale de l’Inde. Mais elles ne se souciaient jamais d’expliquer à leurs lecteurs d’où ces Francs venaient effectivement ni comment ils étaient organisés. Sanjay Subrahmanyam évoque alors un moment où il existait, pour les Indiens, des « Européens sans l’Europe ».

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07

Conclusion

La démarche adoptée par Sanjay Subrahmanyam est chronologique, distinguant trois moments successifs. Le premier décrit un lent passage d’une connaissance minimale à une connaissance plus vaste, induite par des contacts toujours plus fréquents ; le second durant lequel se sont installés des préjugés, reposant souvent sur une hostilité religieuse ; le troisième préparant, à travers l’ethnocentrisme européen, la colonisation du XIXe siècle.

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08

Zone critique

Fervent défenseur du courant de l’histoire connectée, Sanjay Subrahmanyam met au jour la profusion des échanges culturels entre l’Inde et l’Europe. C’est là l’un des points marquants de l’ouvrage : les circulations intellectuelles qui existaient dès les premiers contacts remettent en cause l’idée d’une supériorité intellectuelle du vieux-continent qui se serait imposée unilatéralement. L’historien soutient également la thèse de la continuité : tandis que le passage au XIXe siècle est fréquemment décrit comme un moment de changements drastiques dans les rapports de pouvoirs entre Européens et Indiens, Sanjay Subrahmanyam montre l’importance des représentations européennes déjà construites depuis le début du XVIe siècle.

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09

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Sanjay Subrahmanyam, L’Inde sous les yeux de l’Europe. Mots, peuples, empires, 1500-1800, Paris, Alma, 2018.

Du même auteur – Vasco de Gama. Légende et tribulations du vice-roi des Indes, Paris, Alma éditeur, 2012.

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