
L’Idiot du voyage
Analyse du mépris anti-touristique
Description
Dans L’Idiot du voyage, Jean-Didier Urbain s’interroge sur les origines et les fonctions du mépris anti-touristique. À mesure qu’ils deviennent de plus en plus nombreux, les touristes sont de plus en plus critiqués, moqués, attaqués. Dans certains contextes, « touriste » est presque devenu une insulte.
Pourtant, à y regarder de plus près, il apparaît qu’entre celui qui voyage et celui qui critique, l’écart n’est pas flagrant.
Sommaire
01Introduction
Paru en 1996, L’idiot du voyage est une référence fondamentale de l’anthropologie du tourisme. Faisant la somme d’un certain nombre de travaux universitaires, français et anglo-saxons, et s’appuyant sur de multiples références littéraires, Jean-Didier Urbain interroge la figure du touriste, si dépréciée dans l’univers du voyage. L’ouvrage a une importance considérable dans la mesure où il a ouvert la voie, en France, pour une étude débarrassée des biais idéologiques qui empêchaient la juste prise en compte de la complexité des touristes et, en général, de la pratique de la mobilité de loisir.

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02La péjoration du touriste
Le terme « touriste » est à l’origine lié à la pratique du Grand Tour, voyage de formation des jeunes aristocrates à travers l’Europe au XVIIIe siècle. S’il reste plutôt positif jusqu’au début du XIXe siècle – comme en témoignent les Mémoires d’un touriste de Stendhal - le terme devient de plus en plus péjoratif à partir de la seconde moitié de ce siècle. Pointant son amateurisme et voyant d’un mauvais œil que le plaisir soit son unique motivation, les dictionnaires, puis la littérature en font progressivement le terme négatif que nous connaissons aujourd’hui.
En effet, nous savons ce qu’il y a de péjoratif dans les expressions « être là en touriste » ou «faire le touriste ». Mais, en restant simplement dans le contexte du voyage, on s’aperçoit que le terme appartient souvent à un champ lexical lui aussi négatif. Il y a, d’abord, le touriste animal, l’expression « un troupeau de touristes » étant, en effet, monnaie courante. D’abord bovin, sa transformation en « toutou » suiveur ne fait qu’ajouter au touriste une dimension nuisible : « au défilé bêlant et innocent des origines succèdent l’indiscrétion et la bruyante grossièreté de l’aboiement » (p. 53). Mais, la péjoration du mot touriste atteint son paroxysme dans le passage du « troupeau » à « l’essaim » ou à la « nuée ». Devenus insectes, les touristes sont un virus, un fléau qui se propage sur la planète.

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03Le paradoxe du touriste anti-touriste
L’argument principal avancé par Jean-Didier Urbain réside donc dans la négation des critères objectifs d’une distinction touriste/voyageur. De même, celle-ci n’est pas exclusivement d’origine externe et n’est ni le fruit des critiques des populations réceptrices ni des commentateurs du phénomène. En large partie, cette distinction ne fait sens que sur le plan interne, c’est-à-dire chez ceux-là mêmes qui pratiquent le voyage. Aussi, pour l’auteur, « l’antagonisme de jadis entre touriste et voyageur s’est aujourd’hui déplacé au sein de la population touristique » (p. 259).
Le mépris anti-touristique se retrouve donc chez le touriste lui-même. Tout comme l’idéalisation des aventuriers, voyageurs parfaits, il fait partie intégrante d’un système de valeurs dans lequel chacun tente, le plus avantageusement possible, de se situer.
Pour Jean-Didier Urbain, le touriste est un personnage « complexe et complexé » (p.15). Car, en effet, la critique du touriste est désormais entièrement intégrée par ces derniers et se concrétise par « un irrépressible sentiment d’infériorité » (p. 121).

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04Vrai et faux voyages
S’il ne peut sans doute jamais y parvenir totalement, le touriste se doit de multiplier les efforts pour négocier du mieux possible ce paradoxe. En réalité, la structuration des pratiques touristiques se comprend mieux à la lumière du touriste anti-touriste.
Toute l’argumentation de Jean-Didier Urbain a pour effet de montrer à quel point la pratique du voyage comporte des enjeux de distinction (au sens bourdieusien) et a, pour une large part, l’acquisition d’un certain prestige social comme objectif. Or, ce prestige qui émanait autrefois du simple fait de parcourir le monde, privilège des voyageurs, est menacé par la banalisation qu’induit l’omniprésence du touriste. Il en résulte que les stratégies de distinction employées pour revaloriser la pratique du voyage portent — outre directement sur la dévalorisation du tourisme de masse — sur des différences dont le sens est contenu à l’intérieur même de l’univers touristique dans lequel se séparent plusieurs classes, ou plusieurs « tribus » selon les mots de Jean-Didier Urbain. L’avancée technique, puis la démocratisation des transports ont forcé les voyageurs autoproclamés à se distinguer autrement que par la simple destination de leur mobilité. En effet, « le voyageur sait qu’il n’y a plus de bouts du monde. Ils sont tous atteints, balisés, photographiés et racontés. Il n’y a guère que la manière de les rejoindre qui peut restaurer la différence ». (p.95). Jean-Didier Urbain voit le développement du tourisme d’aventure, ou des longues traversées à vélo par exemple, comme une tentative de sauvetage du mythe du bon voyage.

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05Réhabiliter le touriste
En expliquant les logiques de distinction qui traversent l’univers du voyage, Jean-Didier Urbain ouvre une voie nouvelle pour la compréhension du touriste. Celui-ci apparaît comme une figure stratégiquement simplifiée et dévalorisée qui cache en fait une diversité et une complexité plus grandes.
La prolifération des clichés sur le touriste entrave la compréhension du tourisme dans son ensemble. Jean-Didier Urbain remarque à plusieurs reprises comment le touriste est, abusivement, tenu pour responsable des dérives de l’industrie. Pour lui, « tourisme et touriste ne sont pourtant pas des réalités équivalentes » (p.18). Le but de l’auteur n’est donc pas de nier les problèmes relatifs au développement de l’industrie touristique, mais de se questionner sur les raisons qui poussent, bien souvent, à faire du touriste le bouc émissaire d’un phénomène dont il n’est que l’un des acteurs.

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06Conclusion
En ne cherchant pas à se joindre à la critique du touriste, mais en la prenant comme objet d’étude, Jean-Didier Urbain permet de mieux comprendre comment se dessinent nos pratiques de la mobilité de loisir. Selon lui, la péjoration du touriste doit être comprise dans une perspective structurale, comme processus lié à sa dimension distinctive. Elle est indissociable d’une dichotomie établie par les acteurs eux-mêmes entre la figure du voyageur et celle du touriste.

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07Zone critique
Publié en 1996, L’idiot du voyage est un ouvrage essentiel dans l’histoire de l’anthropologie du tourisme. Il est l’analyse scientifique d’un mépris, celui du touriste, dont on peut trouver des traces jusque dans la production académique. L’anthropologie, par exemple, doit lutter avec son propre désaveu d’une expansion touristique qui, sur les terrains de l’ethnologue, est parfois ressenti par celui-ci comme une invasion.

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08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé
– L'idiot du voyage : histoires de touristes, Paris, éditions Payot, 1991.
Du même auteur
– Sur la plage : mœurs et coutumes balnéaires aux XIXe et XXe siècles, Paris, Payot, 2002. – L’envie du monde, Paris, Bréal, 2011.

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