
L'Exercice de la parenté
Introduction du concept de « valence différentielle des sexes »
Description
"L'Exercice de la parenté" de Françoise Héritier, est un ouvrage fondamental en anthropologie qui examine les structures et les systèmes de parenté dans différentes sociétés. Héritier, anthropologue et successeure de Claude Lévi-Strauss au Collège de France, explore la manière dont les sociétés organisent et conceptualisent les relations familiales et de parenté, et comment ces systèmes reflètent et influencent les structures sociales et culturelles plus larges.
À travers une analyse détaillée des pratiques de parenté, notamment dans les sociétés d'Afrique de l'Ouest, Héritier démontre l'existence de logiques universelles régissant les systèmes de parenté, tout en soulignant la diversité des expressions culturelles de ces logiques. Son travail met en évidence le rôle central de la parenté dans la construction de l'ordre social et dans la transmission des valeurs et des biens.
Sommaire
01Introduction
Le champ de la parenté renvoie immanquablement, dans l'ethnologie française, au nom de Claude Lévi-Strauss. qui a consacré une partie de son travail aux systèmes dits élémentaires, c'est-à-dire dans lesquels l'alliance est structurée sur deux modes : soit un groupe est lié à un autre dans une relation symétrique et ils s'échangent mutuellement les femmes (on parle d'échange restreint) ; soit plusieurs groupes (au moins trois) forment un ensemble de partenaires potentiels mais non directement réciproques, dans une relation asymétrique où A donne à B qui donne à C qui donne à A (échange généralisé). Au moment où Françoise Héritier rédige L'exercice de la parenté, l'ethnologie n'a pas vraiment dépassé ce stade.

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02L'étude de la parenté
L'exercice de la parenté fait la somme des théories de la parenté, champ déjà classique de l'ethnologie, et propose de nouvelles voies d'analyse. Françoise Héritier y définit l'étude de la parenté comme l'examen « des rapports qui unissent les hommes entre eux par des liens fondés sur la consanguinité et sur l'affinité » (p.13). En d'autres termes, elle étudie la constitution sociale de parents et d'alliés.
Mais il faut se garder d'interpréter la parenté, et en particulier l'idée de consanguinité, comme relevant du biologique. La filiation génétiquement attestée n'entre pas en compte dans la plupart des systèmes de parenté et la consanguinité est toujours « une affaire de choix et de reconnaissance sociale » (p.13). Deux exemples montrent bien ce point. Chez les Samo, le premier né de chaque femme naît d'un autre homme que le mari légitime qui, pourtant, est le père social de l'enfant ; le géniteur réel est tenu secret et n'entre pas dans la parenté du nouveau-né.

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03Terminologies de la parenté
L'un des moyens privilégiés de l'étude de la parenté est l'analyse des terminologies employées par un individu d'une société donnée pour désigner ses affins et ses alliés. Il n'y a pas de règles universelles déterminant qui un individu appelle père, mère, frère,oncle etc. Pourtant, Françoise Héritier remarque qu'il n'existe qu'un nombre fini de systèmes terminologiques, que des anthropologues ont depuis longtemps mis en évidence et que l'on classe à partir de cas ethnographiques célèbres (systèmes eskimo, hawaïen, iroquois, soudanais, crow et omaha). Dans certains systèmes de parenté, plusieurs personnes sont désignées par le même terme.

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04L'alliance, des structures élémentaires aux structures semi-complexes
Dans les Structures élémentaires de la parenté, Claude Lévi-Strauss a exposé la théorie selon laquelle la prohibition universelle de l'inceste et la règle concomitante de l'exogamie sont les éléments créateurs du lien social sur la base de l'échange des sœurs et des filles par les hommes, scellant ainsi l'alliance des groupes. Il a particulièrement traité des formes élémentaires de l'alliance, c'est-à-dire des cas où l'alliance est organisée autour de règles prescriptives qui définissent le groupe dans lequel trouver les potentielles épouses. Les rapports qui unissent les groupes sont alors de deux sortes différentes : échange restreint, échange généralisé.
Contrairement aux structures élémentaires, les structures complexes ne sont pas déterminées positivement par des prescriptions, mais négativement par des proscriptions qui se contentent d'interdire certains mariages en fonction des positions dans la parenté. La société occidentale, par exemple, interdit le mariage entre germains, mais n'édicte absolument aucunes règles prescriptives. Dans les structures complexes, le choix du conjoint est donc en apparence laissé à l'initiative individuelle, à condition bien sûr de respecter la prohibition de l'inceste.

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05Le cas Samo et l'explication des systèmes semi-complexes
L'exercice de la parenté est en partie fondé sur l'étude ethnographiques des Samo de Haute-Volta - une société patrilinéaire de type omaha. Leur organisation territoriale est établie sur la division en plusieurs territoires qui, selon Françoise Héritier, forment autant de groupes matrimoniaux. L'unité de base des villages qui forment les territoires Samo est le lignage (groupe de filiation se réclamant d'un ancêtre commun) auquel correspondent un quartier, une identité, des noms individuels, des fonctions, un doyen etc. Le lignage est une unité exogame.
Trois règles forment la loi de proscription à appliquer dans les choix matrimoniaux : on ne peut pas prendre d'épouse de son propre lignage ou de celui de la mère ; on ne peut pas prendre d'épouse dans un lignage où un « père » ou un « frère » (entendus au sens classificatoire) a déjà pris une épouse ; on ne peut pas prendre une épouse appartenant à l'un des quatre lignages d'une précédente épouse. Les interdictions, portant sur des lignages, sont valables sur quatre ou cinq générations, puis cessent d'exister. Il apparaît que les proscriptions Samo sont encore plus grandes que dans la définition minimale de Claude Lévi-Strauss. De ce fait, Françoise Héritier introduit la notion d'inceste de deuxième type : chez les Samo, l'inceste ne concerne pas seulement l'union des consanguins mais - également - le partage par des consanguins du même sexe d'épouses d'un même lignage, de sorte qu'il semble extrêmement difficile, dans des villages de petite taille, de trouver une épouse autorisée.

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06La valence différentielle des sexes
L'exercice de la parenté introduit un concept que Françoise Héritier développera tout au long de sa carrière, la valence différentielle des sexes, et qui va ajouter une nouvelle loi universelle de la parenté à l'ensemble de données biologiques évoquées dans le premier chapitre du livre (différences des sexes, succession des générations, ordre des naissances dans une même génération).
Les systèmes de parenté proposeraient autant de combinaisons possibles à partir de cette donnée universelle. Pourtant, Françoise Héritier remarque l'absence d'une combinaison à partir de l'examen des terminologies employées pour désigner les germains de la génération supérieure. Après s'être employée à en prouver la possibilité théorique, elle conclut que la combinaison n'est manquante que parce qu'elle rompt avec un principe fondamental et universel de la parenté qu'est l'impossibilité de rompre une paire de germains masculins, ici le père et l'oncle paternel. Pour Françoise Héritier, « c'est en définitive sur le compte de la dominance masculine que doit être mise l'absence de réalisation de certaines figures logiquement et conceptuellement pensables » (p.51). En effet, l'idée d'un oncle maternel partageant le statut de père alors que, simultanément, l'oncle paternel serait exclu de la relation est impensable « pour ce qu'il donne de poids, de stabilité résidentielle et de supériorité au principe féminin sur le masculin » (p.50). Or, les systèmes de parenté semblent toujours donner une préférence au principe masculin. C'est ce que Françoise Héritier appelle la « valence différentielle des sexes ».

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07Conclusion
Ouvrage majeur dans l'histoire de l'ethnologie, L'Exercice de la parenté accomplit plusieurs avancées importantes. Somme de nombreux travaux en anthropologie de la parenté, il parvient à y adjoindre l'étude de l'alliance dans les systèmes complexes, jusqu'alors laissés de côté.

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08Zone critique
L'exercice de la parenté brille à la fois par son érudition sur la question de l'anthropologie de la parenté et par les ruptures qu'il introduit dans sa conception. Parmi ces ruptures, la plus importante consiste à s'interroger sur le statut différentiel attribué aux femmes dans les différentes structures, alors que les systèmes de parenté sont toujours abordés du point de vue masculin.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – L'Exercice de la parenté, Paris, Gallimard, 1981.
Du même auteur – Les Deux Sœurs et leur mère : anthropologie de l'inceste, Paris, Odile Jacob, 1994. – Masculin/Féminin I. La pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 1996. – Masculin/Féminin II. Dissoudre la différence, Paris, Odile Jacob, 2002.

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