
Leur écologie et la nôtre
Comparaison des approches écologiques
Description
Père fondateur de la gauche écologiste française, André Gorz dialogue ici, au fil d’interviews et d’articles, avec les militants radicaux de La Gueule ouverte, aussi bien qu’avec ses anciens camarades du Nouvel Observateur.
Inlassablement, il pourfend les tenants de la décroissance contrôlée par l’État et le Capital. Une belle constance de vues fait ici honneur à l’héritier de Sartre et de Marx, pour qui la décroissance n’est pas synonyme de dépression, mais d’espérance révolutionnaire.
Sommaire
01Introduction
André Gorz incarne sans doute une des formes les plus pures de l’écologisme. Venu de la gauche sartrienne et marxiste de l’après-guerre, il est convaincu très tôt que le développement du capitalisme industriel d’État est un facteur essentiel de la destruction du « monde vécu », qu’il oppose au monde scientifico-industriel, non vécu, abstrait, qui se pose comme premier, mais n’est en fait qu’une approximation désastreusement grossière, quoique très précise par le calcul, de la réalité telle que chacun l’appréhende et la vit.

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02Théoricien de l’aliénation
Lecteur assidu de Marx, André Gorz incrimine le capitalisme. La logique de ce système, c’est que l’argent fasse des petits, et que les pauvres peinent. C’est la « logique de la valeur » qui oriente le progrès technique vers le gigantisme, la servitude et la destruction du vivant. Homme de gauche, Gorz pense que, affranchie du capital, la technique pourrait amener de grands biens à l’humanité, à condition que celle-ci s’affranchisse du salariat et renoue, donc, avec le socialisme des origines.
Pierre d’angle du capitalisme, le salariat n’est qu’une forme raffinée d’esclavage. Toute action politique, toute lutte syndicale visant à l’améliorer n’aboutit donc qu’à éluder le problème et renforcer la légitimité du capitalisme. Avant le salariat, les ouvriers travaillaient certes pour un patron, mais ils disposaient encore de leur temps. On échangeait, contre le l’argent, le fruit du travail, et non le travail lui-même. Ainsi, le travailleur était libre de s’arrêter aussitôt qu’il avait de l’argent en suffisance pour satisfaire ses besoins et ceux de sa famille.
Il pouvait évaluer, par lui-même, d’une part les besoins qu’il entendait pourvoir, d’autre part le temps de travail et l’effort auquel il entendait consentir. Il pouvait faire la balance. Partant, il ne travaillait pas plus qu’il n’était raisonnable. Le travailleur sous l’Ancien Régime, ainsi, travaillait quatre heures par jour, en moyenne, pas davantage. Dans ces conditions, il eût été difficile au patron d’extraire de ses ouvriers la fameuse plus-value qui est la sève du capital.

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03Théoricien de l’écologie
Pour que le procès de travail fonctionne indépendamment de la volonté des ouvriers, il faut le leur rendre extérieur : c’est la machine, qui doit fonctionner comme une horloge, ne dépendre d’aucune autre volonté que de celle du patron. Mais celui-ci n’a pas par lui-même d’énergie en suffisance. Il lui faut une source d’énergie totalement indépendante des hommes, dépendante totalement du capital.
C’est ainsi qu’est née la nécessité de la machine à vapeur et en général des machines. Pour fabriquer ces instruments de torture de la classe ouvrière, il faut de l’acier, du plastique, toutes sortes de matières souples et dures, métaux et plastiques. Pour les faire fonctionner, il faut du charbon, du gaz, du pétrole, de l’atome. Ce qu’on entend habituellement par « pollution de l’environnement » est donc né, affirme André Gorz, du capitalisme. Vouloir déconnecter la lutte contre ce dernier de la lutte pour la préservation du milieu naturel, c’est une très dangereuse illusion. Et cette illusion mène tout droit au plus grave danger de notre temps : l’écofascisme.
Pour André Gorz, l’écologie, science du milieu naturel où évoluent les vivants, nous fait prendre conscience de ce que nul n’existe ni ne peut vivre dans l’isolement, comme si le milieu n’existait pas. Elle est anti-individualiste et socialiste par nature. Le capitalisme, lui, fonctionne comme une machine à détruire le milieu. Il paraît donc naturel d’opposer écologie et capitalisme, et c’est exactement ce que fait Gorz. Cependant, il existe une autre manière d’envisager la crise écologique. Si l’on tient l’homme en soi, et non un certain mode de fonctionnement économique, pour responsable de la dégradation du milieu, si l’on distingue capitalisme et technologie, alors il est possible, théoriquement, d’imaginer un capitalisme écoresponsable et une croissance verte.

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04L’utopie
À force d’automatiser la production, le capitalisme n’a plus besoin de main-d’œuvre. Le chômage monte. Le peu de travailleurs productifs qui subsistent, seule source de plus-value, sont exploités comme jamais, sans quoi ce serait la faillite. Mais il en faut de moins en moins : on pressure de plus en plus une masse toujours moindre, et ce ne sont pas les prolétaires qui forment une masse écrasante et révolutionnaire, comme le pensait Marx, ce sont les chômeurs, qui forment une masse écrasée et désespérée.
Ainsi, pour André Gorz, le capitalisme arrive non pas à sa limite externe – il épuisera la terre jusqu’à la mort de celle-ci, dont l’agonie peut-être très longue –, mais à sa limite interne : l’informatique a poussé à ce point l’automatisation des tâches que la production ne demande plus aujourd’hui que très peu de travail humain, ce qui détruit le fondement même du profit capitaliste. Il se survit en enchaînant les bulles spéculatives, toujours plus grosses et toujours plus dangereuses. Il est, au fond, dans le coma, et ne survit qu’artificiellement (comme il l’écrit : « il s’agit d’une forme de capitalisme mort-vivant), sous l’œil attentif des banquiers centraux, médecins réanimateurs de l’économie-monde, fabricateurs d’une forme hybride de totalitarisme, aussi bienveillant que policier, aussi étatiste que libéral.

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05Conclusion
Pour sortir de l’impasse, André Gorz montre trois voies : la diminution du temps de travail, le revenu d’existence et les logiciels libres. Si l’on diminuait le temps de travail, il n’y aurait plus de chômeurs, puisque la totalité du travail nécessaire serait accompli par tous. Chacun se sentirait nécessaire ; chacun serait considéré. En outre, libéré par le revenu d’existence de la tutelle du capital, chacun redresserait la tête. Le temps libre redeviendrait le principal de la vie de chacun. Et ce ne serait pas simplement un temps de divertissement stupide ou de repos en vue du travail.

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06Zone critique
Toutefois, ces machines de haute-technologie, ces ordinateurs et ces imprimantes, il faut bien les produire et les alimenter. Pour ce faire, il faut des usines et des centrales : la nouvelle société que Gorz appelle de ses vœux repose donc, comme le socialisme soviétique, sur les acquis du capitalisme. Et ces acquis, il faudra les entretenir, les faire fonctionner. Il lui faudra un appareil centralisé, une police, une planification, à moins de supposer, comme Jean-Jacques Rousseau, que l’homme serait bon de nature. Ce qui mérite examen.
En outre, André Gorz ne dit mot du fatal argument de Jacques Ellul, autre père de l’écologie, selon qui les machines forment un tout, le système technicien, en voie d’unification complète, un tout qui a ses propres exigences, distinctes de celles de l’économie : tout ce qui est techniquement possible de faire doit se faire et se fera, quel qu’en soit le coût. Ce système ne renoncera pas. Il pourra jeter par-dessus bord la vieille tunique du capitalisme, et se draper du vert manteau de l’écologisme autoritaire ou libertaire. La fin de la plus-value n’est pas la fin du scientifico-technique. Il se peut même que ce soit le contraire.

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07Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – André Gorz, Leur écologie et la nôtre. Anthologie d’écologie politique, Paris, Seuil, 2020.
Du même auteur – Adieux au prolétariat, Paris, Seuil, coll. « Points », 1981. – Métamorphoses du travail, quête de sens. Critique de la raison économique, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2004 [1988].

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