
L’Étrange défaite
Analyse de la défaite de la France en 1940
Description
Dans son ouvrage L'Étrange défaite publié en 1946, l'historien Marc Bloch livre un témoignage essentiel sur la débâcle française de 1940. Écrit dans les semaines qui suivent l'invasion allemande, ce livre analyse sans compromis les raisons de l'effondrement militaire français. Au-delà d'un récit saisissant sur l'invasion, Marc Bloch propose une réflexion profonde sur les dérives de la société française des années 30.
Avec la sagacité du grand historien qu'il est, il pointe les causes structurelles, politiques et morales qui ont conduit à la fulgurante victoire allemande. Sans polémique inutile, il sonne l'alarme face aux périls menaçant encore la France. Un livre incontournable pour comprendre comment l'aveuglement et les divisions d'un pays peuvent mener au désastre.
En 140 pages denses et sans fard, Marc Bloch nous offre une leçon magistrale sur les erreurs du passé à ne pas répéter.
Sommaire
01La valeur de l’œuvre : un point de vue et une ambition uniques
Écrit dans la clandestinité entre juillet et septembre 1940 alors que la France, occupée par l’armée allemande ou soumise à son féal de Vichy, se déchire entre résistants, collaborateurs et attentistes, L’Étrange Défaite est un témoignage sur la campagne de France de grande valeur à plus d’un titre.
D’abord, par le point de vue. Bloch, historien plus qu’averti et vétéran de 14-18 a vécu la guerre à partir d’un « poste d’observation » (c’est son expression) très privilégié puisque, capitaine en charge du ravitaillement en carburant de la première armée, il a pu approcher les états-majors sans trop s’éloigner de la troupe, a vécu les angoisses de l’encerclement, la peur-panique des Stukas et de la stridence de leurs sirènes, le rembarquement vers l’Angleterre, les ultimes tentatives du commandement pour rétablir la situation et la défaite, acceptée par Pétain avant même que d’être consommée.

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02Un commandement incapable
Et, maintenant, suivons-le. Août 39. Il a 53 ans, 6 enfants, la légion d’honneur. Personne ne l’y oblige hormis sa conscience : il s’engage. Le 3 septembre, c’est la guerre.
Enfin, si on peut parler de guerre, car le conflit qu’il nous décrit a tout, au contraire, du mouvement lent et mécanique d’un énorme mastodonte bureaucratique, l’Armée française, doté de canons, de tanks, d’avions et de chair à canon qui, retranché derrière une ligne Maginot inachevée attend, sans penser, d’arrêter par sa masse et sa puissance d’inertie, des armées ennemies qu’il imagine tout aussi dénuées de vie. Bloch n’a pas de chance. Comme tant d’autres, il voudrait servir, se rendre utile, offrir sa vie à la Patrie, et le voilà gratte-papier quelconque dans un trou sans importance. Rageant. Il demande sa mutation à plusieurs reprises, sans succès, puisque c’est pour se retrouver dans un autre trou, un peu moins profond il est vrai. Résolu à s’extraire de cette gangue, il fait jouer ses relations et se retrouve, pour finir, responsable de l’approvisionnement en carburant de la première armée française. Ce qui n’est pas rien. La première armée, c’est le fer de lance de la France en armes, là que se trouve la majeure partie de son matériel moderne, et, singulièrement, de ces chars que les Allemands surent si bien employer.
Rapidement, il se rend compte d’une chose : l’armée française, non seulement ne sait pas communiquer, mais au contraire s’emploie à enterrer les informations qu’elle détient. Ceci par un mécanisme simple : « C’est une vieille plaisanterie, dans les états-majors, de raconter comment un deuxième bureau, aussitôt qu’il sait quelque chose, s’empresse d’en faire un papier, d’écrire sur celui-ci, à l’encre rouge, “très secret”, puis de l’enfermer, loin des yeux de tous ceux qu’il pourrait intéresser, dans une armoire à triples serrures. » Pourquoi ? Par crainte des responsabilités.

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03Place aux jeunes
Question : pourquoi n’a-t-on pas compris, pourquoi n’a-t-on rien fait alors qu’il en était encore temps, soit pour dégager la première armée, soit pour organiser la défense suffisamment loin du front ? Était-ce que personne n’avait rien compris à la situation ? Oh, non, Bloch le sait bien. Parmi les jeunes officiers, nombreux étaient ceux qui avaient compris le rythme nouveau du Blitzkrieg . Malgré qu’on ne leur eût enseigné, à l’École militaire, qu’une histoire toute sèche, faite de schémas fixes et inamovibles, à rebours de cette « science du changement » que prônait Bloch, ils ne pensaient pas la guerre avec un siècle de retard, comme l’état-major, mais avec leur temps. « Ils rêvaient, se souvient Bloch, d’une guerre modernisée, d’une chouannerie contre chars et détachements motorisés. Quelques-uns même, si je ne me trompe, en avaient dressé les plans, qui doivent dormir maintenant dans leurs dossiers. […] Quel mal (…) n’auraient pas fait aux envahisseurs quelques îlots de résistance, bien placés auprès des itinéraires routiers (…) pourvus de quelques mitrailleuses et de quelques canons antitanks ». Et d’ajouter : « Les trois quarts de nos soldats se seraient promptement passionnés au jeu. Hélas ! Les règlements n’avaient rien prévu de pareil . »

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04L’esprit de sacrifice
De là, Bloch conclut : « Le monde appartient à ceux qui aiment le neuf. » Il n’a pas de mots assez durs pour l’idéologie de la France paysanne et authentique, dont Vichy fera un si triste usage. Non que ce médiéviste ne chérisse les vieux clochers, mais il voit là le plus sûr moyen de perdre la liberté et, loin de rejeter, comme Simone Weil, une technique moderne fondée sur le rêve prométhéen de puissance de l’homme occidental, il pense au contraire que c’est là, dans cette technique, que réside le seul moyen de rester libre. En somme, il s’agit de mettre les tanks du bon côté. Et non seulement il juge funeste l’idéologie « passéiste » mais encore il remarque qu’elle présente de bien étranges affinités avec le désir profond des classes possédantes, comme avec celui de l’occupant : « Tout un parti, qui tient aujourd’hui ou croit tenir les leviers de commande, n’a jamais cessé de regretter l’antique docilité qu’il suppose innée aux peuples modestement paysans. (…) Surtout, l’Allemagne, qui a triomphé par la machine, veut s’en réserver le monopole. »

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05Le temps des crises
Bloch est un historien trop averti pour ramener des événements historiques d’une telle ampleur au niveau du « complot ». On se tromperait d’échelle. La défaite est pour lui bien plutôt, comme pour Bernanos ou Simone Weil, le signe d’une crise de civilisation . Un « examen de conscience » est nécessaire.
Au-delà de l’impréparation, de l’âge des généraux, des erreurs de commandement, de l’attitude ambiguë des syndicats, qu’il accuse d’avoir continué à défendre les intérêts matériels des ouvriers alors que la patrie, en danger, réclamait l’abnégation, au-delà du pacifisme des instituteurs, au-delà de la crise d’autorité qu’il avait vue se manifester dans l’armée, ce que Bloch observe, et qui l’atterre, c’est que la défaite ait été acceptée aussitôt que l’idée s’en fût présentée, comme si elle avait répondu à un désir ancien et secret. Aucun ressort moral. Sidérés par une guerre éclair qu’ils ne pouvaient comprendre, les généraux français, transformés en pantins mécaniques ne donnèrent plus d’ordres que suivant des plans périmés depuis l’avant-veille. Sclérose manifeste.

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06Conclusion
En somme, si la responsabilité de la défaite ne peut incomber moralement qu’au haut commandement, la société dans son ensemble, et ses membres en particulier, ne sauraient se tenir pour quittes. Toutes les classes, toutes les professions ont failli à leur devoir. Il faut des idées neuves. Il en appelle donc à la jeunesse.

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07Zone critique : ouverture sur la socio-psychologie et la géopolitique
Ici, deux remarques s’imposent. Tout d’abord, les manques. Bloch n’explique pas la crise d’enthousiasme patriotique qu’il déplore. À cet égard, il serait intéressant de compléter la lecture de L’Étrange Défaite par celle de L’Enracinement de Simone Weil, écrit au même moment dans des conditions semblables et où la crise morale susmentionnée est définie, cernée et expliquée de façon très satisfaisante.
Il ne dit pas un mot du problème des alliances. La guerre, sous sa plume, semble ne concerner que la France, l’Angleterre et l’Allemagne. Pas un mot de la Russie, de l’Amérique, des Balkans ou de l’Asie, ni de notre politique étrangère qui, par anticommunisme et antifascisme interdit à la France les seules alliances de revers qui lui auraient permis d’espérer une victoire. Ici, la lecture des ouvrages de Jean-Baptiste Duroselle serait d’un grand intérêt, où toutes ces questions sont largement abordées et expliquées.

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08Pour aller plus loin
• Weil Simone, L’Enracinement, Gallimard, coll. « Espoir », 1949.
• Werth Lucien, Déposition. Journal 1940-1944, Viviane Hamy, 1992.
• Goutard Alphonse, 1940, La guerre des occasions perdues, Hachette, 1956.

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