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Couverture de 'Letabli'

L'Etabli

Robert Linhart

Le témoignage percutant d'un ouvrier dans les années 60

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Description

Publié en 1978, L'Établi est le récit autobiographique de l'expérience d'un jeune philosophe maoïste qui décide de devenir ouvrier spécialisé à l'usine Citroën de Paris. Robert Linhart raconte de l'intérieur la dure condition ouvrière et l'ambiance sur la chaîne de montage.

Avec un style percutant, il décrit le choc de la confrontation à ce milieu, ses échecs pour politiser les ouvriers, mais aussi les solidarités qui se créent. Ce témoignage saisissant démystifie le monde de l'usine des années 1970.

Malgré le contexte daté, ce livre garde toute sa force pour comprendre la réalité du travail à la chaîne et la condition ouvrière. Le style est aussi épuré que la réalité décrite saisissante.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Polytechnicien et industriel, André Citroën présente avec un enthousiasme non dissimulé le rapport de Frederick W. Taylor, intitulé L’organisation scientifique du travail au Musée social, le 21 décembre 1919. Un demi-siècle plus tard, les principes préconisés par l’ingénieur américain ont été adoptés dans ses usines comme l’attestent les observations de Robert Linhart, jeune philosophe mao, qui se fait embaucher dans celle d’assemblage de 2CV de Choisy, en cachant sa qualité d’intellectuel.

Il est ce qu’on appelle un établi – d’où le titre – autrement dit un intellectuel immergé en milieu industriel engagé pour des objectifs politiques. L’observation participante clandestine qu’il mène pendant onze mois, se déroule six ans après la fin de la Guerre d’Algérie dans une France à peine dégrisée des évènements de Mai-68. Il y découvre, avec toute sa candeur de normalien, le racisme décomplexé des petits chefs encadrant une main-d’œuvre étrangère soumise au diktat de la chaîne de montage et à son rythme infernal. Engagé avec la ferme intention d’organiser de l’intérieur la révolte prolétarienne, le militant se heurte à une réalité dont il ignore tout.

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02

Un récit au­to­bio­gra­phique

Ce livre a un statut assez singulier, voire unique, au sein de la littérature scientifique consacré au monde du travail et cela à plusieurs titres. En effet, il n’est pas plus subordonné aux protocoles disciplinaires de la sociologie ou de la philosophie qu’à l’injonction à théoriser ou à valoriser son érudition. Il est même totalement affranchi de toute forme d’objectivité. Il figure néanmoins en bonne place dans les bibliographies académiques. Pas de problématique, pas d’hypothèse, pas de jargon. Cet ouvrage, écrit au présent et à la première personne, se lit avec la délectation d’un roman autobiographique, celui d’un jeune militant mao de 26 ans, embauché comme ouvrier dans l’usine Citroën de Choisy, en septembre 1968.

Le jeune Linhart, qui a « soigneusement composé [son] histoire : commis dans l’épicerie d’un oncle imaginaire à Orléans » (p. 15), entend bien « contribuer à la résistance, aux luttes, à la révolution » (p. 60). Ce récit suit une logique chronologique depuis le premier jour de son recrutement en septembre 1968 et se clôt par l’annonce de son licenciement, onze mois plus tard. S’apparentant à un journal d’enquête, il décrit le témoignage d’un homme, pas spécialement habile ni résistant physiquement, découvrant le travail manuel et s’efforçant de réveiller les consciences ouvrières pour réussir à organiser une grève.

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03

Dans les coulisses d’une grève

Un des mérites de ce livre se loge dans la façon dont s’organise l’ensemble des parties en présence lors d’un mouvement social au sein d’une usine au lendemain de Mai-68. Il y a d’abord la majorité silencieuse, composée essentiellement d’ouvriers immigrés, peu encline à se faire remarquer et à risquer de compromettre son emploi. Ensuite, deux syndicats s’opposent : la CGT (Confédération française du travail) et le syndicat maison, la CFT (Confédération française du travail), proche de l’extrême droite et connue pour ses méthodes violentes. Puis, l’usine compte la direction, quasiment invisible dans les ateliers, et l’encadrement intermédiaire, lequel est, en revanche, très présent.

À la faveur d’une décision de Citroën de récupérer gratuitement les heures perdues pendant les événements du printemps, Robert Linhart lance un projet de débrayage. Arguant qu’il en va de l’honneur des ouvriers de refuser d’offrir chaque jour 45 minutes de travail supplémentaires, il organise la rébellion : réunions au Bar des sports pour rédiger les tracts, ronéotypés la nuit et distribués le lendemain. Commence alors l’improbable comptabilité de ceux sur qui on peut compter pour quitter l’usine à 17h et non 17h45, en nombre décroissant chaque soir.

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04

Un tableau réaliste du taylorisme

On pourrait croire, à tort, que le portrait du management au sein de cet atelier d’assemblage de 2CV, brossé par Robert Linhart relève de la grossière parodie. Or, les faits décrits dans ce récit s’avèrent d’une fidélité troublante aux principes évoqués par l’Américain Frederick W. Taylor (1856-1915) six décennies plus tôt, excepté le système de primes mis en place à la Bethlehem Steel Compagnie et inexistant chez Citroën.

L’organisation scientifique du travail préconise, par exemple, la décomposition extrême des tâches, impliquant une répétition sans fin des mêmes gestes. L’auteur en calcule d’ailleurs assez souvent les quantités qu’il doit lui-même accomplir ou ses collègues. Il en déduit ainsi que Mouloud, le soudeur, exécute 33 000 fois les mêmes mouvements dans l’année sur « le même interstice de cinq centimètres de long et à chaque fois, il [prend] son bâton d’étain, son chalumeau, sa palette » (p. 154). Seul, R. Linhart, semble s’adonner à ces vertigineux calculs, tout à la fois démesurés et aliénants.

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05

Une eth­no­gra­phie de la condition ouvrière

À la manière des ethnologues, immergés durablement dans un environnement qui leur est étranger, Robert Linhart parvient à réaliser une ethnographie de la condition ouvrière en usine dans sa version la plus épurée. Presque tous les aspects du quotidien sont ainsi rapportés à partir d’un double point de vue : le sien, bien sûr, mais surtout celui de ses éphémères collègues.

La lecture des descriptions de cet ordinaire montre l’importance que prend le corps dans un tel contexte. Instrument de travail, générateur de forces et objet de faiblesses, il concentre – autant qu’il la limite – l’essence de l’ouvrier. L’entretien de recrutement, par exemple, ne prend que le temps des formalités. Peu importent ses compétences ou son expérience. Dès lors que le candidat est doté de deux bras, il devient, explique R. Linhart, « bon pour le service Citroën » (p. 16). Cette absence de considération se retrouve aussi dans le mépris dont font preuve les contremaîtres, qui tutoient systématiquement les ouvriers, font fi des blessures, de la sécurité, des accidents et des maladies professionnelles, et les déplacent d’un poste à un autre, d’un site à un autre, sans préavis. Le médecin du travail, affublé du peu flatteur sobriquet de « vétérinaire », perçoit d’autant plus de primes qu’il s’abstient de dispenser des arrêts de travail. La fatigue physique, et son corollaire l’épuisement mental, réduit l’ouvrier à une force de travail, incapable de s’affranchir de la routine et de réfléchir. C’est aussi le corps dans son apparence, qui détermine le statut et le salaire, puisque « les Noirs sont M1 tout en bas de l’échelle » (p. 24), contrairement à l’auteur embauché d’emblée comme ouvrier spécialisé.

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06

Conclusion

Malgré le succès de L’Établi, que Robert Linhart a mis dix ans à publier, et son statut de livre incontournable dans les bibliographies sociologiques, il demeure très difficile de l’inscrire dans une généalogie intellectuelle. Il découle, certes, des premiers travaux s’intéressant au monde ouvrier – on pense, par exemple, aux grandes enquêtes européennes de Frédéric Le Play (1806-1882) –, mais il reste un cas totalement unique, notamment par son ton et sa dimension engagée.

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07

Espace critique

Robert Linhart n’est ni le seul ni le premier à avoir expérimenté l’immersion en milieu industriel. La philosophe Simone Weil fait figure de pionnière, en France, avec son témoignage sur le travail dans une usine d’Alstom, puis de Renault entre 1934 et 1935 (La condition ouvrière, publié à titre posthume en 1951). Puis, nombreux sont les prêtres-ouvriers, les établis (Linhart 2010), ou les intellectuels à avoir voulu se glisser dans la peau d’un ouvrier.

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08

Pour aller plus loin

Linhart, Robert, Lénine, les paysans, Taylor : essai d’analyse matérialiste historique de la naissance du système productif soviétique, Paris, Le Seuil, coll. « Combats », 1976.

Linhart, Virginie, Le jour où mon père s’est tu, Paris, Le Seuil, coll. « Témoignages », 2008.

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