
Les Voisins
10 juillet 1941. Un massacre de Juifs en Pologne
Description
« Les Voisins », paru en 2000 en polonais et traduit en anglais dès l’année suivante, remet en cause le récit national selon lequel des Einsatzgruppen, unités militaires spéciales dédiées aux massacres de civils, auraient été les auteurs, en 1941, de l’assassinat collectif des Juifs de Jedwabne, en Pologne orientale. Rouvrant à la fois un point historique resté occulté par le mythe national d’une Pologne résistante et victime, et une question historiographique fondamentale, celle des témoignages des survivants, le livre tente de saisir ensemble plutôt que séparément, comme il a été fait jusque-là, l’histoire des relations entre Polonais et Juifs durant la Seconde Guerre mondiale.
Par sa relecture de la documentation existante, Jan Gross apporte de nouveaux éclairages sur une période sombre dont la mémoire demeure particulièrement sensible. La présente réédition (2019) de cette publication prend place dans un contexte où le scandale qu’elle a entraîné n’a toujours pas cessé.
Sommaire
01Introduction
Première moitié du XXe siècle en Europe : deux totalitarismes se font face, le nazisme et le communisme soviétique. De leur appétit territorial naîtront de nombreux conflits, dont la double invasion de la Pologne, disparue comme territoire autonome durant tout le XIXe siècle et qui venait à peine d’être rétablie en tant qu’État en 1918. Victime de ces deux totalitarismes, « la population est devenue, à des degrés divers, complice de son propre assujettissement » (p.24).

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02Avant-guerre, occupation soviétique et guerre russo-allemande
Établis en Pologne depuis des siècles, les Juifs en constituaient 10% de la population globale et un tiers de la population urbaine. Cinq siècles durant, ils ont contribué à l’histoire de ce pays de la surface duquel ils ont été presque entièrement effacés : il n’y eut que 3 à 400 000 survivants juifs polonais de l’Holocauste, dont seulement 50 à 100 000 se trouvaient en Pologne même.
Il y eut des pogroms – explosions de violence contre une minorité au sein d’une communauté – dès le XIXe siècle, si bien que la « prescience des pogroms imminents » (p.49) fait partie intégrante de cette vie instable et fragile où l’on surveille le ciel à la recherche de signes d’incendies dans les villages voisins. L’antisémitisme est généralisé, « enraciné dans les préjugés médiévaux sur les meurtres rituels » (p.134) d’enfants chrétiens pour la réalisation de la matzah, le pain non levé de la Pâque juive. Il est également une composante essentielle du nationalisme polonais.
Le pacte de non-agression germano-soviétique, signé en août 1939, comporte une clause secrète assurant aux deux puissances le partage du pays, ce qui permet à Hitler d’envahir le 1er septembre l’ouest de la Pologne tandis que les troupes soviétiques en pénètrent la partie orientale. La petite ville de Jedwabne fait partie de ce territoire au nord-est qui fut d’abord soviétique, de septembre 1939 à juin 1941, soit vingt-trois mois de soviétisation brutale au cours desquels les élites intellectuelles et militaires (y compris les prêtres) sont arrêtées ou déportées. Si les Juifs de Jedwabne participent nécessairement aux activités administratives ou commerciales mises en place par les Soviétiques, ils sont soupçonnés par les autres Polonais d’entretenir, par essence, des relations privilégiées avec l’occupant russe au fallacieux prétexte d’un supposé « judéo-bolchevisme ».

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03Le massacre
Les totalitarismes du XXe siècle ont fait de « l’institutionnalisation du ressentiment » leur principal moteur. Dans ces « populations […] montées les unes contre les autres […] il n’est pas de clivage social concevable qui n’ait été exploité » (p.23). Ce 10 juillet 1941, 1600 hommes, femmes et enfants juifs furent pourchassés, torturés et assassinés par leurs voisins catholiques.
D’où vint l’initiative ? « Question académique » répond l’auteur, car en réalité occupants et Polonais étaient d’accord. Rassemblés sur la place de l’hôtel de ville sur ordre du maire, ils sont attaqués par la foule des habitants de Jedwabne auxquels se mêlent ceux de hameaux voisins, arrivés dès l’aube en attelages afin de pouvoir transporter le plus de biens volés possible. Pour certains témoins polonais, c’est « une vision insoutenable » que ces gens décapités, transpercés de pieux, battus à mort, lapidés, poignardés, enterrés vivants, ou forcés à la noyade. Dans les maisons où ils pénètrent, les assassins jouent de la musique pour couvrir les cris des victimes.

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04Mémoire et témoignage
« Le hurlement, je l’entends encore », rapporte une vieille Polonaise qui était alors jeune fille. D’ailleurs, l’événement en soi n’a rien d’un secret : il a fait l’objet de plusieurs procès civils et criminels dans les années quarante et cinquante, et reste un sujet de conversation caché – dans bien des endroits de Pologne, il suffit de demander aux enfants où sont les Juifs pour qu’ils désignent les champs sous lesquels se trouvent les charniers.
C’est d’ailleurs bien parce que les adultes conservent des souvenirs précis de leur participation au carnage que les Chrétiens ayant sauvé des Juifs ont dû le cacher, pendant, mais aussi après la guerre : « leur existence même était un reproche […] et une menace potentielle » (p.135). Le mal ne vient donc pas d’ailleurs, et il se répète : preuve en sont les pogroms d’après-guerre, à Cracovie (1945), ou à Kielce (1946), où 42 Juifs à peine revenus d’URSS sont tués au cours d’une flambée de violence. Pour les Juifs, la mémoire, individuelle, familiale ou collective, court ainsi des violences paysannes antijuives du XIXe et du début du XXe siècle aux massacres de l’après-guerre.

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05Victimes et bourreaux
Ce ne sont pas des marginaux, des criminels professionnels ou des étrangers (Lettons, Ukrainiens, « Kalmouks »), mais bien des voisins qui commirent ce massacre tandis que les Allemands prenaient des images à des fins de propagande. « Dans la vie de toute société, la guerre est une expérience créatrice de mythes. En Europe orientale, centrale et méridionale, cependant, elle est perpétuellement une source de récits de légitimation » (p.129). Car en réalité, « en général, personne n’était contraint de tuer les Juifs » (p.121), les pogroms étaient plutôt habilement « tolérés, voire encouragés » (p.121).
Plus largement, en dehors des massacres, les Juifs subirent durant la guerre toutes sortes de persécutions de la part des chrétiens. Et si les Allemands avaient réalisé les vœux polonais de les « débarrasser des Juifs », ainsi qu’il était si souvent exprimé à l’occupant ? On comprend dès lors la nécessaire recherche de nouvelles catégories descriptives pour aborder cette période de l’histoire affreusement falsifiée.

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06Rapport aux sources, historiographie et constructions mémorielles
Appelant à voir la responsabilité de chaque tueur, Gross questionne la tripartition en « exécuteurs, témoins et victimes » proposée par Raul Hilberg dans La Destruction des Juifs d’Europe (1961), afin de revoir cette notion. Peut-on être à la fois victime et bourreau, ou témoin participatif ?
Pour Gross, si les populations avaient agi autrement, il y aurait eu bien plus de survivants à l’Holocauste. Il faut donc repenser l’histoire, mais aussi certaines interprétations trop facilement acceptées et qui auraient longtemps fait écran à l’évaluation des faits, attitudes et institutions de cette période. Il faut, notamment, modifier notre rapport aux sources, en particulier les témoignages de survivants, longtemps reçus avec « un scepticisme prudent ».
« Tout coucher par écrit », voilà ce à quoi engageait tous ses coreligionnaires l’historien Simon Doubnov, tout comme dans divers ghettos (Varsovie, Kovno) des groupes constitués rassemblaient et cachaient le plus d’archives possibles. « Les victimes de ces crimes croyaient manifestement que graver toute l’histoire dans la mémoire et la transmettre à la postérité annulait effectivement l’essence même du projet nazi » (p.40). Mais si à l’Institut d’Histoire juive de Varsovie plus de sept mille témoignages furent déposés, il y a un biais que relève l’auteur : toutes ces histoires sont celles des survivants, en quelque sorte des « données faussées », car « du calvaire des 90% des Juifs polonais de l’avant-guerre — nous ne saurons jamais rien » (p.127-128).

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07Conclusion
Considérant l’Holocauste comme un « événement fondateur de la sensibilité moderne » (p.30), Jan Gross le prend comme « point de départ » pour comprendre, non pas l’Holocauste lui-même, mais ses implications dans l’histoire européenne. Pour cet auteur, la « complicité générale » des Polonais dans l’extermination de leurs voisins juifs les aurait rendus « particulièrement vulnérables à la soviétisation » (p.146) : beaucoup de militants polonais clandestins ont ainsi été recrutés par la police secrète soviétique, puis par les nazis, puis de nouveau par le régime communiste, à tel point que « ce sont les antisémites plutôt que les Juifs qui ont contribué à asseoir le régime communiste en Pologne après la guerre » (p.147).

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08Zone critique
Les Voisins est un livre court, mais qui fut pour l’auteur « émotionnellement et intellectuellement très difficile », selon Annette Wieworka, également historienne de la Shoah. Il est critiqué, notamment par Alexander Rossino, pour n’avoir pas suffisamment resitué l’événement dans une chaîne de faits et pour avoir rejeté en note de bas de page des éléments qui pourraient être capitaux (ainsi le tournage d’un film par les nazis durant le drame, supposant une préparation et donc peut-être une incitation, ce que ne dit pas le texte). Des historiens polonais ou de la Pologne lui reprochent une approche téléologique, autrement dit qui sélectionnerait des éléments pour prouver ce qu’il avance. Enfin il échouerait à révolutionner l’historiographie en ne s’appuyant que sur des documents déjà exploités.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Jan T. Gross. Les Voisins – 10 juillet 1941. Un massacre de Juifs en Pologne. Paris, Les Belles Lettres, 2019 [2002].
Du même auteur – La Peur. L’antisémitisme en Pologne après Auschwitz, Paris, Mémorial de la Shoah/Calmann-Lévy, 2010. – Moisson d’or. Le pillage des biens juifs, Paris, Mémorial de la Shoah/Calmann-Lévy, 2014.

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