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Couverture de 'Les vertiges de la technoscience'

Les Vertiges de la tech­nos­cience

Bernadette Bensaude-Vincent

Façonner le monde atome par atome

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Description

Ce livre est un décryptage critique du projet technocientifique, de ses concepts, de ses fondements épistémologiques, et de ses conséquences, tant pour les sciences, appelées à converger, que pour la société, promise à devenir un laboratoire où les sujets sociaux deviennent des sujets d'expérience, transformés par les biotechnologies, les nanotechnologies, et les sciences de l'information.

Mobiliser les briques élémentaires que sont les gènes, les atomes ou les neurones, n'est donc pas sans finalité politique, ni sans conséquence sur la condition humaine.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Au singulier, le terme de « technoscience » est apparu dans les années 1970. Le philosophe Gilbert Hottois entendait attirer l'attention sur les aspects non conceptuels de la science, en opposition avec les analyses dominantes de l'époque qui y voyaient une activité de langage. Depuis, le vocable a cristallisé toutes sortes de problèmes liées à la technologie.

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02

Mutation de la recherche

Pour définir le concept, et comprendre en quoi la technoscience affecte la structure même de la connaissance, Bernadette Bensaude-Vincent rappelle que la recherche publique est née, en France et ailleurs, comme pôle autonome et indépendant, en opposition à l'approche défendue notamment par le chimiste Le Chatelier (1850-1936), qui entendait organiser la recherche sur le modèle d'une entreprise industrielle. Jusqu'au milieu du XXe siècle, la science se présentait donc comme un facteur de progrès. Une activité désintéressée.

La guerre et le projet Manhattan ont changé la donne. Les scientifiques furent mobilisés pour produire la bombe atomique, démontrant la porosité de la frontière entre science pure et science appliquée, ainsi que l'efficacité d'une collaboration interdisciplinaire. Les politiques comprirent également que les scientifiques pouvaient servir leur pays sans porter l'uniforme : la recherche pouvait être dirigée par les financements. La science devint ainsi une affaire d'État, dans un régime de compétition internationale. Eisenhower parlait d'ailleurs de « complexe militaro-industriel ».

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03

Priorité à la science appliquée

Ce fut une rupture, car depuis Aristote, la connaissance était considérée comme une activité qui ne pouvait pas se monnayer. Un bien commun qui prospérait en se diffusant. Le modèle néolibéral, à l'origine du Bayh-Dole Act, considère au contraire que seule la propriété privée conduit à une bonne gestion des ressources. Le droit des brevets s'aligne donc sur la logique commerciale : il est désormais possible de breveter des entités naturelles (gènes, plantes, animaux). Le droit de propriété intellectuelle relève de l'Organisation mondiale du commerce (OMC).

Les objectifs militaires n'étant plus prioritaires depuis les années 1980, les politiques scientifiques échappent en partie aux États, au profit d'instances internationales qui en définissent les priorités (OCDE, Union européenne…) et de groupes privés qui les mettent en application. Ford et Bell ont ainsi donné carte blanche aux chercheurs en génie des matériaux, secteur créé précédemment par le gouvernement fédéral pour ses retombées militaires. On a là un exemple de technoscience émergente, avec des travaux sur la supraconductivité et les piles à combustible. Si la technoscience ne scelle pas la fin de la recherche fondamentale, « elle remet en question la revendication d'autonomie de la science par rapport aux enjeux économiques et sociaux » (p. 37).

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04

La technique, moteur de la recherche

Comme l'indique le terme même de technoscience, cette mutation du régime de la connaissance renvoie également à la technique. Il ne s'agit pas pour autant d'une contamination de la science par cette dernière.

La technique a toujours permis des avancées scientifiques : de la lunette de Galilée au microscope à effet tunnel qui, permettant d'agencer individuellement des atomes ou des molécules, a ouvert la voie aux nanotechnologies. Mais les instruments actuels ne jouent plus un rôle de médiation. Ils sont eux-mêmes des produits de la science, équipements hybrides portés par des ingénieurs et des chercheurs.

Comme l'accélérateur de particules, les équipements des grands laboratoires consomment par ailleurs des crédits considérables ; ils mobilisent beaucoup de personnel. Ils deviennent ainsi de véritables moteurs de recherche, dotés de leur propre logique expérimentale. Les rentabiliser conduit à effacer les frontières académiques, car un équipement de pointe s'amortit en mobilisant plusieurs spécialités. Pour toutes ces raisons, les instruments ont joué un rôle décisif dans l'avènement de la technoscience. Leur importance est même une marque distinctive de la science moderne, dont témoignent les nombreux prix Nobel décernés ces dernières décennies pour des techniques opératoires.

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05

Convergence autour des « nanos »

En ce sens, « parler de technoscience, c'est renoncer aux idoles pour parler vrai » (p. 52). La science « pure » est en effet une idéologie. La technique a toujours été présente dans les sciences expérimentales. C'est bien pourquoi Gilbert Hottois voulait qu'on voie dans la science autre chose que des questions de langage et de théorie.

La technoscience n'est pas pour autant un concept descriptif qui caractériserait la science de notre époque. Ou une vraie science, débarrassée des oripeaux du scientisme. Elle correspond plus profondément à un bouleversement de la carte du savoir. Au cloisonnement universitaire de la connaissance, auquel la multidisciplinarité et l'interdisciplinarité ont tenté de remédier, la technoscience répand l'espoir d'une unification du savoir à travers la « convergence » née du couplage entre science et technique.

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06

Une entreprise ré­duc­tion­niste

Si l'on oublie les discours futuristes, la convergence promise se ramène à un réductionnisme brutal, que les critiques désignent comme Little BANG : B pour bits d'information, A pour atomes, N pour neurones et G pour gènes. Il ne vise pas seulement à considérer le cerveau ou la machine selon un même équivalent général : il s'applique aussi à la société. Car avec le programme NBIC, la production de savoir a désormais un but clairement désigné : « augmenter les performances humaines ».

Les technosciences se fondent ainsi dans la technoscience, processus qui s'impose comme allant de soi, c'est-à-dire hors débat, appelant une pratique de recherche analogue à celle des entreprises. Si une différence d'approche existe entre Américains et Européens (rapport Nordmann, projet CTEKS…), les points de convergence sont nombreux. La science n'est plus une activité gratuite qui a sa fin en elle-même. Depuis la mésaventure des OGM en Europe, les sciences humaines sont par ailleurs enrôlées en amont pour éviter qu'une solution « techniquement optimale » suscite un rejet social.

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07

Un rapport inversé à la nature

Se dessine ainsi un nouveau rapport à la nature. À l'image des biotechnologies qui transforment la cellule en usine, les technosciences semblent reléguer au musée la distinction opérée par les Grecs entre nature (phusis ) et artifice (technè). Si la science moderne place le sujet du savoir à l'extérieur de la nature, désormais vidée d'une quelconque finalité, la technoscience apparaît indifférente à la réalité extérieure. À l'image de l'oncosouris de Harvard, animal transgénique programmé pour faire des cancers, le modèle lui-même tient lieu de réel.

Ce qui intéresse la technoscience, ce n'est pas de savoir comment les choses se passent, mais quel est l'effet des interventions de telle ou telle biobrique, par exemple. Dopée par l'informatique, la technoscience ne construit pas de théorie. Elle privilégie l'opérationnel. Elle recherche des processus. Qu'est-ce qui active ? Qu'est-ce qui inhibe ? Elle s'intéresse au comment. Incidemment, le chercheur n'est plus extérieur au monde à déchiffrer : il y est immergé. Et il s'intéresse à des objets singuliers qui modifient encore sa relation épistémique, car l'objet d'étude, individualisé, n'est pas séparable des dispositifs techniques qui l'ont engendré.

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08

Conclusion

La convergence pose des problèmes de société, d'autant que les « technosciences sont régies par des institutions et des pouvoirs qui échappent à l'arène publique » (p. 178). Foucault a déjà montré comment les biotechniques (vaccination, contrôle de l'eau…) sont devenues un instrument de contrôle social. Les technologies NBIC viennent booster ce quadrillage de l'espace et du temps. Au travers, notamment, du contrôle de l'information et des interventions sur le corps humain.

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09

Zone critique

Bernadette Bensaude-Vincent adopte un regard de philosophe mais aussi d'historienne des sciences, pour analyser une technoscience devenue le quotidien de nombreux chercheurs bien qu'ils n'emploient jamais le terme. Elle inscrit la « convergence des sciences » dans une large perspective (historique, épistémologique, politique…). Des exemples ponctuent utilement son argumentation.

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10

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Bernadette Bensaude-Vincent, Les Vertiges de la technocience. Façonner le monde atome par atome. Paris, La Découverte, 2009.

De la même auteur – L’Opinion publique et la science. À chacun son ignorance. Paris, La Découverte,2013 (3e édition). – Matière à penser. Essais d'histoire et de philosophie de la chimie, Paris, Presses universitaires de Paris Ouest, 2008. – Se libérer de la matière ? Fantasmes autour des nouvelles technologies, Paris, INRA éditions, 2004.

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