
Les subalternes peuvent-elles parler ?
Voix des silencieux
Description
"Les subalternes peuvent-elles parler ?" fournit une clé de compréhension essentielle des études postcoloniales. Dans cet essai, Spivak interroge la capacité des personnes issues de groupes sociaux opprimés, qu'elle désigne par le terme "subalternes", à être entendues au sein des discours dominants.
Elle critique les approches occidentales de la représentation et de la voix des subalternes, en particulier dans le contexte postcolonial, où les intellectuels occidentaux prétendent souvent parler au nom des populations opprimées. Spivak met en lumière les problèmes de pouvoir, de langue et d'identité qui empêchent les subalternes de s'exprimer pleinement et d'être reconnues dans leur propre discours.
Sommaire
01Introduction
Il n’est pas étonnant que la première version de ce texte de Spivak ait été publiée dans la section « Toward a Contemporary Marxism » (« Pour un marxisme contemporain ») de l’ouvrage Marxism and the Interpretation of Culture dirigé par Cary Nelson et Lawrence Grossberg, paru en 1988.
En effet, la filiation marxiste est manifeste lorsque l’auteure s’efforce de démasquer les structures de domination qui empêchent les subalternes de parler, ces subalternes qui sont exploités dans le cadre de la division internationale du travail, après l’avoir été sous l’impérialisme anglais. Mais cette filiation n’est pas la seule, car la pensée de Foucault sur le discours, sur les relations entre savoir et pouvoir, est également omniprésente – et largement discutée.

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02Le silence des « subalternes »
Dans la phrase citée par Spivak « Les hommes blancs sauvent des femmes de couleur d’hommes de couleur », est résumée la relation qui lie le colon anglais au colonisé indien : la protection des femmes devient l’un des prétextes employés par les Britanniques pour imposer leur modèle de la bonne société et s’ingérer dans les affaires de l’Inde.
Dès le début du XIXe siècle, les Anglais ont en effet criminalisé la pratique du sati, la traditionnelle immolation par le feu des veuves indiennes après la mort de leur mari. Or aucune femme indienne n’a été interrogée sur ce point et on ne connaît la position d’aucune d’entre elles vis-à-vis de ce rite pluriséculaire.
C’est ce que sous-entend la notion de « subalterne » employée par Spivak. Cette notion, empruntée à Antonio Gramsci et détournée de sa signification militaire originaire, renvoie à une catégorie de population ignorée de l’histoire officielle, qui n’a jamais bénéficié de représentants ni d’archives. Les subalternes ne rentrent pas dans le cadre du discours hégémonique, de l’épistémè (l’ensemble des présupposés et des cadres théoriques reliant tous les domaines et les représentations scientifiques, à une époque donnée) décrite par Foucault : quand Spivak pose la question de savoir si les subalternes peuvent parler, cela revient à demander s’ils peuvent être entendus.

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03La division internationale du travail : un nouveau colonialisme ?
Les subalternes asiatiques ne peuvent pas être réduits à un type de prolétariat comme un autre, dominé pendant la période de la colonisation comme l’a été le prolétariat européen pendant les derniers siècles. Pour Spivak, le « sujet du tiers-monde » est mal compris, car il est toujours étudié à l’aune des théories occidentales et rattaché, par Foucault notamment, à « la lutte des travailleurs » contre le même capitalisme mondialisé.
Pendant la colonisation et l’impérialisme territorial du XIXe siècle, les transports, le droit et les systèmes d’enseignement furent uniformisés à partir d’un modèle étranger, alors que les traditions et industries locales étaient détruites. Cependant, la « décolonisation » n’a pas permis pour autant une émancipation des peuples autochtones : la division internationale du travail a maintenu une situation de colonisation qui ne dit pas son nom et qui empêche l’identification du subalterne, ou du sujet du tiers-monde, au prolétaire européen.

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04Le cas des femmes subalternes dans l’Inde coloniale
Pourquoi Spivak centre-t-elle son argumentaire sur le cas des femmes subalternes, des veuves et sur leur pratique du sati ? D’abord parce que, nous l’avons vu, les femmes sont doublement subalternes en Asie. Mais cet ouvrage part aussi d’un incident précis relaté par l’auteure, celui du suicide d’une jeune femme de sa famille, survenu à Calcutta en 1926.
Tout le monde avait alors rapproché ce suicide de l’idéologie du sati, alors que cette femme avait laissé une lettre expliquant les circonstances de sa mort et qu’elle avait attendu d’avoir ses règles (moment où le suicide rituel est proscrit, car la femme est alors considérée comme impure) afin que son acte soit sans équivoque. Son suicide résultait en réalité de son incapacité à assassiner un responsable politique et d’un mouvement de révolte, la jeune femme étant engagée pour l’indépendance de l’Inde. Cette subalterne n’avait pu être comprise ni entendue.

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05Quelle place pour l’intellectuel ?
Comment faire pour que les subalternes sortent de l’ombre et soient représentés, pris en compte ? Spivak s’oppose à la lecture de Foucault et Deleuze, qui postulent que les opprimés peuvent se représenter et parler d’eux-mêmes. Selon elle, un intellectuel comme Foucault a été « abusé par la vision restreinte de l’Occident (p. 59 », considérant la période postérieure à la Seconde Guerre mondiale comme un temps de libéralisme politique alors qu’un nouvel impérialisme était en train de se recomposer, au travers de la division internationale du travail et au détriment des pays en voie de développement comme l’Inde.
La position adoptée par Foucault est pour Spivak « dangereuse » car, quand celui-ci affirme que les opprimés peuvent parler, il présume que l’intellectuel peut être un porte-parole transparent, capable de relayer leur parole. Or les subalternes ne font pas partie du même champ conceptuel que celui depuis lequel parle l’intellectuel : Foucault ne peut saisir la différence entre les subalternes indiens et les prolétaires opprimés européens. La « conscience » des subalternes reste difficile à appréhender.

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06Conclusion
Comme les veuves indiennes dont le sacrifice (sati) échappait à la grille de compréhension des administrateurs coloniaux anglais, la réalité des subalternes du tiers-monde ne peut être saisie, selon Spivak, par les intellectuels post-modernes occidentaux.
Si les subalternes peuvent parler, ils ne seront pas entendus, comme cette « femme de couleur » pour laquelle parle l’anglais protecteur ou l’indigène admiratif, ou cette jeune femme suicidée en 1926 pour un motif politique. Ils ne peuvent en outre se représenter eux-mêmes, car leur identité de subalterne est fluctuante, construite par différenciation, et renvoie à des intérêts multiples.

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07Zone critique
Cet essai présente une certaine difficulté. C’est d’abord une difficulté liée au sens, et l’on a souvent critiqué les études postcoloniales pour leur jargon incompréhensible pour un public non initié. C’est ensuite une difficulté liée au contexte dans lequel vient s’inscrire l’ouvrage, au sein duquel Spivak s’efforce de répondre à plusieurs débats et de critiquer différents auteurs, en particulier K. Marx, M. Foucault, G. Deleuze et l’école indienne des postcolonial studies.

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08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé
– Les subalternes peuvent-elles parler ?, Paris, Amsterdam, 2016 [1988].
De la même auteure
– « Interview with Gayatri Chakravorty Spivak: New Nation Writers Conference in South Africa », entretien mené par Leon De Kock, ARIEL: A Review of International English Literature, n° 23-3, juillet 1992. – A Critique of Postcolonial Reason – Toward a History of the Vanishing Present, Boston, Harvard University Press, 1999. – Nationalisme et imagination, Paris, Payot, 2011.

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