
Les révoltes du ciel
Une histoire du changement climatique, XVe-XXe siècle
Description
"Les Révoltes du ciel" nous plonge dans une fascinante exploration historique des débats et des controverses autour du changement climatique, depuis le XVe siècle jusqu'à nos jours. Les auteurs, deux historiens reconnus, nous montrent que la question du climat a en réalité toujours été au cœur des préoccupations des sociétés occidentales. Dès les débuts de l'époque moderne, les savants, les philosophes et les décideurs politiques se sont interrogés sur l'évolution du climat et sur les causes potentielles de ces changements.
Fressoz et Locher retracent les différentes théories qui se sont succédé, des explications religieuses aux analyses scientifiques plus récentes.
Sommaire
01Introduction
En 2007, l’Union africaine initiait un programme ambitieux : établir une « Grande muraille verte » de l’Atlantique à la mer Rouge pour contrer la désertification. Le projet « Reverdir le Sahel », porté par l’association Agroécologie et Solidarité, participe de cet élan. La prise de conscience écologique favorise en tout cas des initiatives à toutes les échelles.
De plus, elle est générale. Des Andes à la Chine en passant par Israël et la Cisjordanie, les rideaux d’arbres et les expérimentations agronomiques se multiplient, plus ou moins efficacement, pour pallier les déficits en eau et freiner l’érosion des sols. Quels que soient les mécanismes naturels auxquels se heurte le développement des sociétés, l’on s’efforce aujourd’hui d’apporter des solutions certes techniques, mais également politiques, économiques et sociales aux problèmes climatiques.

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02Du stress colonial à l’indifférence climatique
La géographie ptoléméenne, qui prévaut encore au XVIe siècle, utilise les notions antiques de « climat » et de « zone » plus ou moins habitable, mais une vision moderne du monde, mieux informée grâce aux grandes découvertes, se fait jour. Celle-ci n’occulte cependant pas l’injonction biblique ordonnant à l’homme de dominer la Terre et au chrétien de sauver les âmes, des exigences que le colonisateur se propose d’assumer.
Et puisque, par ailleurs, on est persuadé que les peuples sont forgés par le climat, conviction que défend par exemple l’historien Jean Bodin (†1596), on établit un lien entre le caractère tempéré du climat qui règne en Europe occidentale et la civilisation qui s’y est épanouie, d’autant plus qualitative qu’elle est éclairée par les lumières de la foi et de la raison.
De là à penser que le colon peut, grâce à ses talents, améliorer le climat des territoires conquis, il n’y a qu’un pas, que franchit aisément Gonzalo Fernández de Oviedo y Valdés (†1557), auteur d’une Histoire générale et naturelle des Indes, ouvrage dans lequel ce dernier fait état de l’amélioration notable du climat mexicain sous l’effet de la mise en valeur agricole, œuvre des colons. Du côté des Français, déjà vers 1630, on croit déceler les signes d’un climat plus doux en Nouvelle-France (le Canada). En 1747, Benjamin Franklin souligne « l’action civilisatrice des pionniers » (p. 94), qui profite au climat. Thomas Jefferson confie même en 1781 son sentiment que l’amélioration du climat fait déjà un peu blanchir ses esclaves noirs ! Bref, « un climat différent forme une nouvelle espèce » (cité p. 51), concluent Jean-Baptiste Moreau et Antoine Montyon dans Recherches et Considérations sur la population de la France (1778). Le « patriotisme climatique » (p. 93) donne alors sa pleine mesure. Pourtant, cette idéologie optimiste de l’« amélioration climatique » (p. 33) ou Improvement (p. 34) coexiste avec une angoisse diffuse et commence à faire débat.

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03Science moderne et changement climatique
Dans l’Europe des XVIe-XVIIIe siècles, on admet volontiers l’idée que le colon, missionné par le Tout-Puissant, est arrimé à une civilisation supérieure aux cultures indigènes. Tout le montre, estime-t-on, y compris le climat initial des colonies, dont la rigueur peut s’expliquer par une mise en valeur agricole inexistante ou insuffisante chez les peuples autochtones. Il règne en effet dans les métropoles européennes un climat plus tempéré, manifestement conditionné par la civilisation qui s’y est épanouie. Cela prouve aussi que le climat peut évoluer.
En produire la démonstration scientifique favoriserait donc les intérêts du colon. L’enquête, sur ce plan, commence dès le XVIIe siècle. Il importe de souligner que, d’emblée, celle-ci intègre la notion de changement global dont, de toute évidence, « l’époque contemporaine n’a pas le privilège » (p. 12).

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04L’apport de la glaciologie et de l’astrométéorologie
De fait, mesurer la température ou placer sa confiance dans la mémoire individuelle et dans les témoignages épars qu’offrent les chroniques ne suffit pas. Il faut diversifier les sources d’information. Les Suisses prennent ainsi l’initiative d’étudier les glaciers, contribuant par la même occasion au développement de la glaciologie. Ils remarquent que ces derniers sont en expansion ou en recul lors de phases relativement brèves et soulignent la variabilité du climat, sans être en mesure de démontrer l’hypothèse d’une évolution climatique globale.
Au moins les météorologues proposent-ils dès les années 1770 la notion de « tendances lentes » (p. 56) vérifiables sur quelques décennies. Cependant, l’étude des glaciers permet au mieux de constater des fluctuations probablement dues à une évolution climatique, mais le lien entre les glaciers et le climat n’est pas davantage explicité. Parmi les savants de cette époque, Louis Cotte (†1815), à Montmorency, a en outre l’idée de corréler le climat aux astres, plus exactement aux influences réciproques de la Terre, du Soleil et de la Lune. Les astrométéorologues s’appuient eux-mêmes sur des séries de données désormais moins discontinues. Le marquis Giovanni Poleni (†1761), astronome à l’observatoire de Padoue, recueille ainsi pour les années 1725-1768 des valeurs que son confrère Giuseppe Toaldo (†1797) peut ensuite exploiter. Ce dernier a même l’intuition que la connaissance du climat passé permettrait peut-être de prévoir le climat futur. En tout cas, la climatologie historique est née.

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05L’arbre, l’eau et les sols
Le colon prétend agir favorablement sur le climat à travers sa gestion de l’arbre. Or à Madère, dès 1510, la production de sucre s’effondre parce que le bois, nécessaire à la cuisson du jus de canne, commence à manquer. La monoculture de type esclavagiste montre sa fragilité, apportant la preuve que le colon peut provoquer sa propre perte en surexploitant la forêt et que l’économie coloniale n’est pas toujours méliorative sur le plan des équilibres naturels.
D’autre part, une légende fait état des prouesses de l’« arbre saint » (p. 22) qui, sur l’île de Fer, aux Canaries, est réputé attirer les nuages et offrir la seule source d’eau douce de l’île. Au gré des intérêts coloniaux, il s’agit donc d’éclaircir le couvert forestier au bénéfice de l’agriculture, ce qui permet, pense-t-on, d’adoucir un climat trop rude, comme le rappelle encore en 1818 l’agronome écossais John Sinclair (†1835), ou bien au contraire de l’étendre afin d’assurer l’approvisionnement en eau, qui dépend du climat. Dans les deux cas, l’arbre apparaît comme un régulateur-clé.

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06Le thème de la forêt dans les métropoles colonialistes
Le débat fait également rage en métropole, surtout en France où, sous l’influence des Études de la nature (1784), ouvrage de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre (†1814), l’arbre est crédité d’une fonction privilégiée dans l’ordre naturel divinement institué. Or la forêt est au cœur d’un conflit entre les usages communautaires des populations rurales et les propriétaires, dont les députés servent les intérêts en dérégulant l’exploitation forestière privée par les lois du 28 septembre 1791.

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07L’atmosphère : nouveau paradigme
Si aucun consensus ne se dégage, au XIXe siècle encore, quant à la réalité même du changement climatique global, de nouvelles pièces sont pourtant versées au dossier. Par exemple, à quoi faut-il attribuer le temps épouvantable de 1816, « l’année sans été » (p. 103) ? Dans la ligne de la météorologie astronomique, les Suisses évoquent la possible influence des taches solaires, il est vrai spectaculaires à ce moment-là.
Finalement, le comte de Volney (†1820) identifie la raison exacte du phénomène en incriminant l’éruption du Tambora (10 avril 1815), un volcan situé sur l’île de Sumbawa, en Indonésie. On réalise ainsi de manière plus nette que des processus affectant l’atmosphère sont à l’origine de modifications du climat et qu’il convient d’orienter les investigations dans ce sens : « L’émergence d’une rationalité météorologique moderne s’est jouée à l’ombre du Tambora » (p. 116).

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08Effet de serre
Il faut bien reconnaître que les sociétés industrielles, moins sensibles aux fureurs climatiques, relèguent cette question au second rang des préoccupations, au moment même où de nouvelles découvertes en confortent la pertinence. Joseph Fourier (†1830) souligne ainsi le rôle des gaz dans la température de l’atmosphère.
Il esquisse ce que l’on nommerait plus tard l’« effet de serre », que décrit le Suédois Svante Arrhénius (†1927) en 1906. Jacques-Joseph Ebelmen (†1852) démontre pour sa part la fonction du gaz carbonique dans la formation des roches et Théophile Schloesing (†1919), de son côté, celle des océans comme régulateur de l’atmosphère : « Dans le dernier tiers du XIXe siècle, l’idée s’impose donc que l’atmosphère est stable grâce à la vie, aux roches et aux océans » (p. 221). Pour autant, on n’en tire pas immédiatement les leçons adéquates et surtout, on ne s’inquiète pas des rejets industriels. Svante Arrhénius lui-même, dans L’Évolution des mondes (1910), observe bien la croissance importante de la consommation de charbon, mais cela ne le perturbe pas. Au contraire, il estime que les émissions de carbone occasionnées par l’activité industrielle permettront d’éviter un nouvel âge glaciaire.

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09Conclusion
Porté par la certitude de sa supériorité culturelle, de sa vocation à dominer le reste du monde pour son bien et de son aptitude à améliorer le climat par son action, le colon se heurte bientôt à une interrogation gênante : pourrait-il également dégrader le climat, dont la variabilité imputable à l’agir humain serait ainsi démontrée ? Après une longue phase d’optimisme, la fin du XVIIIe siècle inaugure sur ce point le temps de l’angoisse, dans les métropoles comme dans les colonies.

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10Zone critique
Le débat sur le changement climatique est ancien et complexe. Le mérite d’en porter les grandes lignes à la connaissance du public dans cet ouvrage est à mettre au crédit des auteurs. En effet, les très nombreuses publications consacrées au réchauffement climatique et aux sommets internationaux que ce dernier a suscités depuis une trentaine d’années ne doivent pas faire oublier que l’on traite ici une question héritée du monde moderne.

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11Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher, Les révoltes du ciel. Une histoire du changement climatique, XVe-XXe siècle, Paris, Éditions du Seuil, 2020.

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