
Les Oubliées du numérique
Réflexions sur l'invisibilité des femmes dans le numérique
Description
L’informatique est un univers masculin. Bien qu’usagères autant que les hommes d’outils numériques, les femmes sont rares qui étudient cette discipline et exercent dans ce domaine. Loin d’être naturelle, cette inégalité n’apparaît en Occident qu’à partir des années 1970, au moment où l’informatique devient un important levier de profit et de pouvoir.
Les Oubliées du numérique propose de redonner aux femmes la place qui leur est due dans l’histoire de l’informatique et de déconstruire la masculinisation de ce champ, pour proposer des solutions à l’inégalité de genre qui le caractérise.
Sommaire
01Introduction
L’informatique est omniprésente dans nos activités quotidiennes. Des déclarations d’impôts en ligne aux échanges familiaux sur WhatsApp en passant par les applications d’évaluation de la productivité professionnelle ou le coaching sportif connecté, rares sont les activités qui ne sont pas médiées, d’une façon ou d’une autre, par nos outils numériques.
Derrière ces objets techniques familiers à l’apparence impersonnelle se cachent pourtant de complexes réseaux d’organisations et de professionnels qui œuvrent à leur conception. De nombreuses personnes, issues de formations spécifiques et réunies au sein de larges ensembles d’entreprises, contribuent à façonner les objets et services numériques que nous utilisons au quotidien.

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02L’informatique, un monde masculin
L’informatique est, en France pour le moins, un monde masculin.
Cette inégalité se manifeste dès la formation académique : bien que les cursus universitaires soient en principe ouverts à tous, il n’y avait en 2017 que 12% de femmes inscrites en ingénierie informatique. Elle se poursuit ensuite dans le monde professionnel. Seules 15% des personnes en charge de fonctions techniques dans le secteur numérique sont des femmes, et ce déséquilibre est encore plus flagrant dans les secteurs de pointe : les femmes ne représentent que 12% des spécialistes en intelligence artificielle et 11% des effectifs en cybersécurité.
La sous-représentation des femmes dans la sphère informatique va de pair avec la prégnance de représentations genrées qui leur sont fortement défavorables dans ce domaine. À titre d’exemple, le livret accompagnant la Barbie informaticienne mise sur le marché en 2014 spécifie que la jeune femme « ne fait que créer des idées en matière de design [et qu’elle] a besoin de l’aide de Steven et Brian pour faire un vrai jeu » (cité p.158). Les savoirs informatiques participent en effet aujourd’hui de l’ensemble des compétences caractéristiques de la masculinité hégémonique et, à ce titre, peuvent difficilement être symboliquement associés aux femmes.

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03Dénaturaliser l’inégalité de genre
Une partie importante de cet ouvrage est consacrée à la dénaturalisation des inégalités de genre caractéristiques de la sphère informatique. Puisant dans l’héritage féministe et dans le courant des études de genre, Isabelle Collet déconstruit avec une grande pédagogie les préjugés sexistes qui imprègnent cet univers.
Rien, en effet, dans les caractéristiques biologiques des individus ou dans leur supposée « nature » ne prédispose davantage les hommes que les femmes à l’exercice de l’informatique. L’inégalité de genre caractéristique de ce secteur est au contraire la résultante d’une construction sociale profondément ancrée chez les individus, et ce dès l’enfance.
Le contrôle sur les sciences et les techniques, associé à une certaine position de pouvoir dans la société, est lié dans les sociétés occidentales à une socialisation masculine dont les femmes sont tenues éloignées. Petites, on leur offrira des poupées plutôt que des mécanos ; on les orientera ensuite vers des filières littéraires plutôt que scientifiques, et on valorisera leurs compétences relationnelles davantage que leurs apprentissages techniques.

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04Re-féminiser l’histoire de l’informatique
L’histoire de l’informatique telle qu’elle est aujourd’hui connue est extrêmement masculine. On y retrouve les figures tutélaires de Norbert Wiener, premier à employer en 1948 le terme de « cybernétique », d’Alan Turing, pionnier dans les années 1950 de l’intelligence artificielle, ou encore de John Von Neumann, inventeur à la même époque de l’architecture de l’informatique moderne.
Les théories informatiques développées par ces penseurs sont porteuses d’une charge mythologique forte. Ils orientent en effet leurs recherches vers la conception de machines capables de raisonner, touchant à une faculté supposée réservée à l’être humain. Ils se placent ainsi en position de démiurges techniciens, engendrant des « êtres idéaux », pensants mais dépourvus de corps. Pour l’autrice, ces êtres artificiels répondent à un fantasme d’auto-engendrement masculin, s’inscrivant en creux dans ce que la sociologue Françoise Héritier appelle le « privilège exorbitant des femmes à pouvoir se reproduire » (p. 69).

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05Solutions : les fausses bonnes idées
La sous-représentation des femmes dans l’informatique s’est constituée comme problème public à la fin des années 1990. Diverses institutions tentent de mettre en place des mesures pour y répondre. Si certaines solutions ont déjà permis des avancées dans ce domaine, d’autres semblent au contraire, sous couvert d’inclusion, contribuer au renforcement des inégalités de genre.
C’est notamment le cas de diverses stratégies visant à féminiser l’image de l’informatique en « peignant la tech en rose » (p.154). Sur la base d’un présupposé essentialiste selon lequel femmes et hommes seraient fondamentalement différents, ces mesures visent à faire correspondre l’informatique avec les représentations associées au genre féminin.

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06Solutions : des perspectives
Traiter le problème de la sous-représentation des femmes dans le monde informatique suppose de dépasser les mesures visant à traiter les manifestations de l’inégalité pour s’attaquer directement à ses fondements. Il s’agit dans cette perspective de mettre en œuvre des stratégies pour construire une égalité de fait, respectueuse des identités propres à chacun, plutôt que de poser une égalité de principe susceptible de ne jamais être suivie d’effet. Pour ce faire, plusieurs méthodes peuvent être combinées.
Celles-ci relèvent toutes du courant de l’« action affirmative », ayant pour objectif la suppression effective des mécanismes discriminants. L’obtention d’une égalité de fait dans le domaine informatique (tant en termes d’effectifs globaux que d’accès aux postes à responsabilité et de représentation) est dans cette perspective considérée à la fois comme une fin, et un moyen pour atteindre cette fin. C’est lorsque l’informatique sera à tous égards aussi féminine que masculine que les femmes cesseront d’être confrontées à des obstacles pour s’insérer dans cette filière.

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07Conclusion
En présentant une histoire de l’informatique mettant l’accent sur la place que les femmes ont effectivement occupée dans le développement de la discipline, et en déconstruisant minutieusement les stéréotypes masculins qui la sous-tendent, Isabelle Collet permet de penser avec cet ouvrage une informatique inclusive.

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08Zone critique
L’ouvrage Les Oubliées du numérique propose une réflexion essentielle sur la diversité sociale d’un secteur en expansion, dont les réalisations sont largement diffusées dans tous les domaines de la vie collective. Il mobilise et croise à cette fin d’importantes ressources tirées des champs des études de genre, de l’histoire et de la sociologie des sciences et techniques et de l’étude des politiques publiques. Isabelle Collet présente son travail avec un grand souci de pédagogie, permettant d’aboutir à un ouvrage à la fois riche et extrêmement accessible.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Les Oubliées du numérique, Paris, Le Passeur, 2019.
De la même auteure – L’Informatique a-t-elle un sexe ? Hackers, mythes et réalités, Paris, L’Harmattan, 2006. – L’École apprend-elle l’égalité des sexes ?, Paris, Belin, 2016.

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