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Les origines culturelles de la Révolution française

Roger Chartier

L’influence des Lumières dans le déclenchement de la Révolution

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Description

Roger Chartier étudie l’influence des Lumières dans le déclenchement de la Révolution française. À rebours des thèses consacrées précédemment aux « origines intellectuelles » de la Révolution, qui montrent, selon lui, leurs limites, et en s’appuyant sur un prodigieux appareil critique et sur de nombreuses archives, il retrace les conditions de possibilité sociale de l’avènement d’un ordre politique et social nouveau au XVIIIe siècle en France. Ce livre élargit l’étude des origines de la Révolution française à un contexte préalable d’élaboration d’une « culture politique », entendue non seulement au sens littéraire mais recouvrant plus largement les pratiques et les représentations collectives de la population.

Il s’intéresse dans cet ouvrage à la dynamique sociale à l’œuvre dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. L’essor de la technique de l’imprimé et la circulation des textes, l’apparition de nouvelles pratiques de production et de lecture sont les signes d’un espace où la critique des autorités devient possible. L’affaiblissement du lien d’autorité que les différentes couches sociales entretiennent avec la monarchie ou l’Église laisse la place à des formes de politisation différentes selon les catégories sociales.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Roger Chartier se propose dans cet essai d’interroger notamment les thèses de Daniel Mornet de 1933 prônant une naissance de la Révolution française à partir des idées disséminées par les livres des auteurs des Lumières. Ayant en toile de fond les idées de H. Taine, A. de Tocqueville ou d’I. Kant, R. Chartier nuance la thèse de Mornet, afin d’asseoir son étude de la Révolution dans une dynamique sociale plus large, complexe, qui était déjà à l’œuvre avant 1789. Il s’intéresse ici au livre comme objet imprimé, mais aussi aux processus de production, de diffusion et de réception des imprimés, s’attaquant à l’hypothèse d’une relation implicite lecture-action-idéologie et pénétrant dans la profondeur des discontinuités sociales.

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02

Les origines de la Révolution sont-elles in­tel­lec­tuelles ?

L’importance majeure que l’on attribue à la littérature dans l’avènement de la Révolution ne saurait suffire, selon Chartier, à l’expliquer. L’espace public où circule cette littérature est réservé à une minorité : les hommes de lettres, le peuple en étant exclu. En effet, l’auteur souhaite débarrasser l’histoire des tentations téléologiques c’est-à-dire de cette illusion rétrospective montrant a posteriori comme nécessaire le lien entre Lumières et Révolution.

Il souhaite notamment inverser la perspective de Daniel Mornet « reçue en héritage et révoquée en doute » en postulant que, au contraire, c’est la Révolution qui aurait inventé les Lumières. Chartier montre, en rappelant les œuvres d’H. Taine (1876) et d’Alexis de Tocqueville qui ont marqué l’historiographie du XIXe, que les hommes de lettres de la France de l’Ancien Régime sont effectivement les principaux « hommes politiques » : l’État absolutiste les ayant éloignés du pouvoir, ils refoulent leurs idées politiques dans la littérature qu’ils produisent. En réalité, il s’agit de nobles et de bourgeois partageant un certain esprit commun mais se différenciant par leurs intérêts et leurs conduites. C’est par réaction, explique Chartier, que, paradoxalement, l’État absolutiste produit une politique intellectuelle. Cette politique présente dans la littérature, marquée d’ailleurs par des discours philosophiques concurrents, fait émerger une nouvelle culture politique. Elle se forme dans les salons. Ce sont des lieux d’élaboration d’une « sociabilité démocratique » où se constitue un nouvel espace public d’usage de la raison et du jugement. L’opinion qui se forge dans les salons ne saurait toutefois être confondue avec une véritable « opinion publique ». Chartier propose donc d’étendre sa recherche aux conditions de circulation et de réception des idées débattues par l’élite qui les occupe : ce « public » est effectivement constitué de personnes privées, en situation de relative égalité mais il exclut le peuple. Une « société civile universelle » basée sur l’écrit que prônait Kant comme condition nécessaire à l’avènement des Lumières demeure encore inaccessible à beaucoup. Le peuple n’est donc pas encore un « sujet politique ».

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03

Dé­ve­lop­pe­ment et pro­fes­sion­na­li­sa­tion d’un champ littéraire au XVIIIe siècle

Dans un contexte où « vivre de sa plume » n’est pas chose facile, les grandes figures du XVIIIe (Malesherbes, Diderot ou Voltaire) contribuent à la circulation de l’écrit grâce à l’essor de la technique de l’imprimerie. « L’âge de l’impression » consacre le goût pour la lecture tandis que la diffusion des textes imprimés épouse des logiques économiques. La structuration d’un marché de la littérature contribue à une dynamique de politisation de l’espace public. Malesherbes en particulier, directeur de la Librairie en 1750, ainsi que Diderot s’adresse à la haute administration royale par des mémoires sur la liberté d’imprimer. En effet, une censure du Parlement, la « police du livre », contrôle des imprimeurs. Elle condamne certains à la prison – ils constituent 40 % des embastillés de la seconde moitié du XVIIIe. Certains, accusés d’« émouvoir les esprits » sont parfois punis de mort.

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04

Les Lumières : un espace de pratiques culturelles hé­té­ro­clites

Pendant que l’imprimé se développe, la production se diversifie et la lecture devient acte individuel et intime, ce qui contribue à faciliter l’apparition d’une attitude critique. Une mutation culturelle s’est emparée de la France.

Du côté de lecteurs, la progression de l’alphabétisation ou encore la création de cabinets de lecture révèlent et alimentent cette « faim de lecture » : les lecteurs se multiplient. La production aussi se fait inédite : on enregistre un effondrement du livre de religion au bénéfice des livres de science et d’art. Quant aux livres philosophiques, plus chers, ils sont vendus clandestinement car considérés dangereux. Les ouvrages critiquant la morale sont divers : œuvres parfois pornographiques, satires, libelles dénonciateurs sortent des presses françaises mais beaucoup sont imprimés hors des frontières du royaume. Les livres contrefaits, qui n’atteignent pas l’autorité politique ou religieuse, et les livres prohibés constituent une part importante du commerce du livre.

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05

Les conditions du détachement français de l’autorité : la sensibilité pré-ré­vo­lu­tion­naire

Dès avant le déclenchement de la Révolution, la France se détache petit à petit de l’autorité ecclésiastique et monarchique. La France du XVIIIe connaît une mutation de la sensibilité par les réactions différentes face à la religion en fonction des catégories sociales. En effet, la France, pionnière en ce sens en Europe, enregistre un détachement vis-à-vis de la théologie morale chrétienne - une déchristianisation – déduite par Chartier de l’étude des clauses testamentaires de moins en moins favorables aux dons à l’Église et de la démographie qui présente une baisse des descendances légitimes et une montée des naissances illégitimes.

Une rupture avec l’éthique chrétienne associant acte de chair et procréation est ici mise en évidence en parallèle d’une baisse du nombre de prêtres à la veille de la Révolution. Si l’on conjugue cette distance avec la production de livres non religieux et prohibés et avec la migration de populations vers la ville, l’on comprend qu’un bouleversement opère d’ores et déjà. La sécularisation des esprits bourgeois alimente cette «’’sensibilité pré-révolutionnaire’’» mais sans que pour autant ne disparaisse toute référence religieuse.

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06

Une nouvelle culture politique se profile

La conjugaison de plusieurs conditions - politisation de la culture populaire commencée dès le XVIe, une géographie des révoltes populaires inégale, la mobilisation collective des corporations dans les villes, la création d’une sphère culturelle autonome traduit l’effondrement de l’ordre social ancien De la France parisienne à la France périphérique, on découvre au XVIIIe, un pays traversé par des tensions et des différences qui se manifestent par des soulèvements populaires des différents états sociaux. Cette contestation qui visait au XVIe des prélèvements fiscaux vise, au XVIIIe, la seigneurie (redevances, accaparement des biens). Si elle n’est pas encore dirigée contre le roi, elle permet le développement d’une attitude critique et un certain apprentissage politique. Les cahiers de paroisse champenois étudiés par Chartier enregistrent une évolution vers des revendications anti-seigneuriales de la part des populations. Ils témoignent de leur aspiration à participer aux décisions concernant leur existence. Les conditions d’apparition d’une critique d’un ordre social qui auparavant allait de soi sont réunies.

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07

Conclusion

C’est la transformation des perceptions et des attentes et notamment l’effondrement des anciens équilibres qui semblent expliquer les événements de 1789. Si un champ littéraire existe, il est rendu possible par ces conditions de réception et de production des œuvres déjà réunies, autrement dit par l’« enracinement social » d’une critique déjà là avant 1789.

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08

Zone critique

Les hommes font-ils l’histoire qu’ils croient faire ? Ou, plutôt, peut-on attribuer rétrospectivement un sens et une nécessité aux événements qui ont eu lieu ? Telles sont les questions que cette étude semble sous-tendre dans cet essai sur les conditions de l’avènement de la Révolution française. Érudit, complexe à la lecture, mais indispensable à la compréhension des grands changements sociaux, innovateur, cet ouvrage plaide pour une histoire culturelle de la Révolution.

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09

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Les origines culturelles de la Révolution française, Paris, Éditions du Seuil, 1999 [1990].

Du même auteur – Lectures et lecteurs dans la France d'Ancien Régime, Paris, Seuil, 1987. – Culture écrite et Société : L'ordre des livres, XIVe-XVIIIe siècle, Paris, Albin Michel, 1996. – La main de l'auteur et l'esprit de l'imprimeur: XVIe-XVIIIe siècle, Paris, Folio, 2015.

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