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Couverture de 'Les mots la mort les sorts'

Les mots, la mort, les sorts

Jeanne Favret-Saada

Enquête sur l’univers de la sorcellerie paysanne

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Description

"Les mots, la mort, les sorts" de Jeanne Favret-Saada, est un essai d'ethnologie qui plonge dans l'univers de la sorcellerie dans le bocage mayennais. L'auteure, pour explorer cet univers où tout se laisse entendre mais rien ne se voit, a dû s'engager corps et âme dans le groupe étudié, se laissant même envoûter par l'efficacité des mots ensorcelants. Ce travail de terrain approfondi et minutieux vise à construire le système de la sorcellerie dans un milieu rural spécifique, tout en révélant l'implication personnelle de l'ethnologue dans les pratiques qu'elle observe.

L'ouvrage est reconnu pour avoir apporté une contribution significative à l'ethnologie, en particulier dans l'étude des croyances et des pratiques de sorcellerie, et figure aujourd'hui dans tous les enseignements d'ethnologie en France.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Quand Jeanne Favret-Saada s’installe dans le Bocage pour y étudier les sorts, seuls des journalistes l’avaient précédée, qui n’avaient pas rendu sa tâche facile. Pris entre sensationnalisme et moquerie, les paysans sont plus qu’hésitants à se livrer et semblent ne rien savoir de la sorcellerie, qu’ils renvoient sans cesse à d’autres lieux ou d’autres temps.

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02

Une aberration mentale propre aux arriérés ?

Favret-Saada s’attaque à l’idée alors couramment répandue d’une arriération paysanne, qui ferait des paysans des ignorants, des délirants ou des attardés « incapables de symboliser » comme le formule un psychiatre local. Elle s’oppose également aux folkloristes en ce qu’ils seraient passés à côté de l’essentiel, se contentant de présenter des questionnaires préétablis et de récolter des recettes magiques sans grand intérêt. Car l’ethnographie de Favret-Saada va bien plus loin. Elle met au cœur de sa réflexion cette question fondamentale à côté de quoi folkloristes et psychiatres sont passés : qu’est-ce que ces paysans veulent mettre en forme quand ils évoquent les attaques de sorciers ?

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03

Pouvoirs et croyances

On associe aux croyances, et particulièrement celles liées à la sorcellerie, l’ignorance, l’obscurantisme et la superstition. Ainsi, Jeanne Favret-Saada constate qu’« il n’existait pas de discours scientifique sur la sorcellerie, mais seulement une idéologie savante qui prenait avantage de la sorcellerie pour cantonner un paysan imaginaire dans la place du crédule » (p 401). Qualifiée jusqu’au début du XXe siècle de démonomanie (ou folie d’être possédé par le démon), la croyance en la sorcellerie serait non seulement une erreur, mais aussi un anachronisme – pour tout dire, un « délire archaïque » (p 403). Entre dégénérescence alcoolique et culture traditionnelle, ces « débiles ruraux » (p 403) vivraient, dans le regard des urbains qui les observent, hors de toute modernité. Primitifs au cœur du monde moderne, la pathologie mentale des ruraux se doublerait ainsi d’une forme de pathologie sociale.

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04

Une parole agissante

Le discours sur la sorcellerie distingue deux types de malheur : le « malheur ordinaire », admis comme relevant d’une fatalité naturelle, et sa répétition, qui, elle, signe l’extraordinaire. La sorcellerie serait la mise en forme de cet extraordinaire (maladies des bêtes, champs qui ne donnent pas, épouses qui tombent malades, fermiers qui se blessent). « (A)u regard du réel qui est en jeu lors d’une attaque de sorcellerie », les trouvailles des folkloristes (rituels, formules) sont jugées « dérisoires » (p. 37). D’ailleurs les supports de la sorcellerie sont peu nombreux et les intéressés ne s’y attardent pas particulièrement : un sachet d’herbes, un clou d’acier tordu, du sel dans la poche que l’on touche quand on croise son sorcier.

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05

Le modèle psy­cha­na­ly­tique

En puisant dans sa culture psychanalytique, Jeanne Favret-Saada parvient à faire signifier la moindre parole entendue, mais aussi la moindre erreur de sa part. C’est d’ailleurs par le décryptage des inévitables impairs commis sur le terrain qu’elle réussit finalement à se mettre sur la piste du système sorcelaire, qu’elle comprend comme une sorte de circuit de paroles performatives. Elle relève ainsi deux moments clés de la « cure » : demande d’interprétation, puis demande thérapeutique.

Par approches successives, comme dans une cure psychanalytique, le désorceleur appelé à l’aide de la victime soutient celle-ci et sa famille dans l’entreprise de symbolisation, jusqu’au moment crucial de la nomination d’un ou de plusieurs sorciers. Ce processus de diagnostic signalant à la victime qu’elle a bien été « prise », et par qui, l’oblige à choisir entre deux positions : rester victime ou devenir agresseur à son tour. Car « en sorcellerie, la parole, c’est la guerre » (p. 27).

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06

Un système de places

Prenant conscience d’une circulation des forces magiques entre ensorcelés, sorciers et désorceleurs, l’ethnologue en vient à mettre à jour « ce système de places, en quoi consiste l’ethnographie des sorts » (p. 52). Cette découverte fait toutefois suite à l’observation d’un problème méthodologique a priori rédhibitoire : d’une part « pour ceux qui n’ont pas été pris, (la sorcellerie) n’existe pas » ; d’autre part « aussi longtemps qu’elle soutient une position d’extériorité, l’ethnographe n’entend que billevesées » (pp. 35-36). Comment donc pourrait-elle accéder à la parole des enquêtés ? C’est finalement un couple de fermiers, dont le mari souffrait d’impuissance depuis le début de leur mariage, qui lui désignèrent sa place, d’abord comme désorceleuse potentielle puis comme ensorcelée avérée : « J’avais à me mettre en position de sujet de l’énonciation » (p. 40).

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07

Eth­no­gra­phie de la sorcellerie

Jeanne Favret-Saada livre alors le récit d’une ethnographie incarnée, absolument inaudible par la communauté scientifique de ce début des années 1970.

En entrant dans ce système de places – en travaillant avec une désorceleuse, puis en acceptant de se dire envoûtée –, elle quitte la posture méthodologique qu’elle avait apprise puis enseignée, et prend note de son ressenti sur le terrain. Apprenant à parler « le langage de la sorcellerie », elle reçoit dès lors de très nombreuses confidences qui l’empêchent de dormir (rêves récurrents de corps morcelés, déchiquetés) et la perturbent au point qu’elle connaît des accidents de voiture répétés. Soumise aux effets de ces discours terrifiants et de cette répétition du malheur, elle accepte enfin le « transfert » d’une cure de désenvoûtement.

Ses diagrammes en fin d’ouvrage (chapitre XII), représentant les « forces » et les « domaines » sensibles des protagonistes, nous permettent de distinguer comment dynamiques (les forces) et topologie (l’espace où s’investit cette force) placent sorciers, ensorcelés et désorceleurs dans des schémas ontologiques contrastés : par la suffisance ou l’excès de force par rapport à un espace donné (un domaine agricole), un cultivateur devient celui qui prend (sorcier) ou se voit prendre (ensorcelé) une force vitale. La position du désorceleur est particulière en ce sens qu’il n’intervient que pour rétablir la distribution des forces.

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08

Conclusion

Ce livre tout à fait singulier, encore quarante après sa parution, est le premier après Jules Michelet et sa « Sorcière » (1862) et bien avant la tentative de Silvia Federici de lier les débuts du capitalisme moderne à l’asservissement des femmes et des paysans (« Caliban et la Sorcière », 2017), à prendre la force magique au sérieux, sans l’instituer comme erreur ou hérésie. « Peut-être, tout de même, est-il possible de parvenir à un exposé de leur système de représentations qui fasse droits à leur choix lexical », écrit-elle (p 332).

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09

Zone critique

Suivi en 2010 du compte rendu d’enquête « Corps pour corps. Enquête sur la sorcellerie dans le bocage » qu’elle écrivit avec la psychanalyste féministe Josée Contreras, ce premier ouvrage fut plutôt mal compris à l’époque de sa parution. Pourtant, au-delà de ses détracteurs, il finit par emporter l’adhésion et figure aujourd’hui dans tous les enseignements d’ethnologie en France.

Si aujourd’hui il n’est plus personne pour dire que Jeanne Favret-Saada avec « Les mots, la mort, les sorts » n’a pas fait acte de science, c’est parce qu’elle aura participé à faire établir, ainsi que Danielle Dumas-Pux le rappelle, que : « La croyance n’est pas un concept psychanalytique. C’est un terme anthropologique, qui est en rapport étroit avec un individu pris dans un savoir insu, subjectif, assujetti à des forces qui lui échappent, relatives à la peur, la maladie, la mort. » (Cahiers Jungiens de psychanalyse, 2002/3, n°105, pp. 53-60).

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10

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Les mots, la mort, les sorts, Paris, Gallimard, 1977.

De la même auteure – Avec Josée Contreras, Corps pour corps : enquête sur la sorcellerie dans le Bocage, Paris, Gallimard, 1981. – Désorceler, Paris, Editions de l’Olivier, collection « Penser/Rêver », 2009. – Les sensibilités religieuses blessées, christianismes, blasphèmes et cinéma, 1965-1988, Paris, Fayard, 2017.

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