
Les Leçons du Japon
Un pays très incorrect
Description
Le Japon est un paradoxe permanent. Lorsque Jean-Marie Bouissou évoque un pays incorrect, c’est souvent avec humour. Du Japon, il décrit tous les rouages en historien, en sociologue, en politologue, mais aussi en père de famille et en citoyen.
Il nous fait découvrir un pays viscéralement conservateur, curieux, méfiant mais accueillant. De l’école au monde de l’industrie, de la condition des femmes aux rites religieux, de la vie des quartiers à celle des médias, de la politique à l’économie, il nous présente les leçons dignes d’être retenues dans ce Japon contemporain et énigmatique.
Sommaire
01Introduction
L’objectif que s’est donné Jean-Marie Bouissou est de nous faire comprendre le Japon d’aujourd’hui, mais à sa façon. Son propos, parfois déroutant, est toujours guidé par une volonté d’éclairer une culture aux antipodes de la pensée occidentale. S’il montre l’incorrection d’un Japon dont les codes de politesse sont connus, c’est d’abord par rapport au très occidental « politiquement correct ». Outre sa parfaite connaissance de l’histoire du pays, il rend compte de son expérience.
Marié à une Japonaise, père d’un petit garçon, son propos alterne entre récit de sa vie quotidienne et analyses d’une société qui peut tout à la fois se révéler dure ou souriante, violente ou bienveillante.
En s’attardant sur les plus infimes détails de la vie des Japonais, il nous donne à voir une société souvent traversée par le doute mais aussi mobilisée pour préserver ses traditions et son identité. Son évolution est lente, mais à force de débats et de réflexion, elle finit par changer secteur après secteur : le rapport au travail, la condition de la femme, le système d’éducation trop rigide, la pratique religieuse, la démocratie, le commerce, le sport et la légendaire dette publique du pays, qui n’en est pas vraiment une. Les chapitres sont si abondamment sous-titrés qu’ils autorisent une première lecture elliptique de l’ouvrage. De plus, l’auteur utilise un procédé imparable, celui d’un exposé comparatif systématique entre la France et le Japon. Ce qui ne manque pas d’être instructif.

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02Nation et imposture
L’expression est typique en japonais : Kokutai signifie « le pays-corps ». Il s’agit en fait d’un mot utilisé jusqu’à saturation par le régime militariste qui gouvernait l’Empire du soleil levant, avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. S’il a disparu du vocabulaire courant des japonais aujourd’hui, le concept qu’il désigne reste bien vivant.
L’auteur s’interroge sur l’éloge possible de l’imposture lorsqu’il est question récit national. Tous les peuples disposent d’un tel récit, authentique ou fabriqué, narration fondatrice, plus ou moins fantasmée de la nation, qui magnifie toujours le passé du pays. « Pour l’immense majorité de la population, et la quasi-totalité de la classe politique et médiatique, il va encore de soi que le Japon est un pays d’une race à part, qui fait nation à elle seule, dont la culture, la langue et la civilisation sont à nulle autre pareilles, et qui tire sa force de sa spécificité. »

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03À quoi servent les religions ?
Il en va des mythes religieux comme il en va du mythe des origines du pays. Ils ont sur la société un pouvoir structurant. Y croire présente plus d’avantages que d’inconvénients. L’expansion des religions monothéistes en France et dans le reste de l’Europe a engendré des tensions et de la violence. L’histoire a épargné le monothéisme au Japon qui, précise Jean-Marie Bouissou, n’a pas rencontré l’islam et a extirpé le christianisme très rapidement. Ainsi, dans un système religieux qui mélange des traditions shinto de l’ancien Japon, le confucianisme chinois et le bouddhisme, les croyances se marient assez bien sur un mode animiste.
Le shintoïsme et le confucianisme servent respectivement à s’inspirer de la nature avec ses divinités et protègent l’équilibre harmonieux de la communauté. Le confucianisme, qui ignore la notion de dieu, cherche la perfection dans l’organisation sociale et le bouddhisme propose « les rites pour une bonne mort ».

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04Des médias puissants mais entravés
Tout ce qui relève des médias au Japon prend des proportions démesurées. La chaîne de télévision publique, la NHK, dispose d’un budget de six milliards d’euros et s’assure une part d’audience de 20 à 25% des Japonais.
Ses concurrentes privées appartiennent à des groupes de presse gigantesques qui éditent les plus grands quotidiens du monde démocratique : le Yomiuri, très conservateur, publie deux fois par jour neuf millions d’exemplaires ; l’Asahi, libéral, six millions et demi ; le Mainichi, centriste, trois millions… On est loin du premier tirage français, Ouest-France, à 650 000 exemplaires. Si les groupes privés se financent par la publicité, les cinq chaînes de la NHK vivent de la redevance, d’un montant de 110 euros annuels. Il ne viendrait d’ailleurs à l’idée de personne de ne pas s’en acquitter. Tous ces groupes disposent donc d’une base financière solide.

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05Un « pays pas si parfait »
Si le Japon est loin d’être le pays où l’on se suicide le plus, les statistiques évoquent un réel désarroi derrière « une façade sociale trop lisse pour être vraie ». Jusqu’aux années 1990, on s’y suicidait moins qu’en France, mais les crises économiques semblent ensuite avoir été à l’origine de nombreuses morts volontaires.
Autre statistique tragique : les disparitions solitaires, souvent de personnes âgées ou d’hommes en fin de vie professionnelle. Il y a aussi le suicide social par disparition volontaire. C’est ce qu’on appelle l’évaporation. On en dénombre 80 000 par an, souvent pour éviter la déconsidération sociale.
Quant à la violence pure, engendrée par la pression sociale, l’auteur souligne qu’entre « samouraïs et sports de combat, elle reste très présente dans l’image du Japon », bien qu’on y dénombre quatre fois moins d’homicides qu’en France : 0,3 pour 100 000 habitants. Mais l’État pratique une autre forme de violence. Le Japon possède une police toujours polie, respectueuse et, pour un tiers environ des effectifs, cantonnée dans les Kôbans, ces commissariats de quartiers, rassurants et utiles, dont les occupants en uniforme impeccable sont toujours prêts à rendre service.

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06Une économie dégradée
L’auteur consacre cependant de nombreuses pages à rectifier quelques clichésn éclairant le lecteur dans trois domaines : l’économie, la population et le crime. Le pays est-il fini ? L’état de l’économie, et en particulier de la dette et du chômage, est préoccupant mais pas désespéré.
Dans les années 1980, le Japon est devenu la deuxième puissance économique mondiale. Le modèle japonais tenait en quelques mots : ardeur au travail, discipline, créativité, en échange de la sécurité de l’emploi et d’un bon niveau de vie, même si on y mourait aussi par excès de travail (le « karôshi »). La mondialisation a tout changé. Si le chômage a disparu, 40% des emplois restent précaires, le salaire moyen a diminué de 13% en 20 ans et la croissance est en berne. De quoi engendrer davantage d’inégalités et de pauvreté mais avec très peu de protection sociale. En bénéficier au Japon peut être ressenti comme avilissant.

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07Un pays qui peut évoluer ?
Plus préoccupante est la question de la population. Elle vieillit inexorablement. De 128 millions en 2010, elle passera à environ 100 millions en 2060, dont 38% auront plus de 65 ans. La natalité décroît simultanément, et cela augure du pire : « La baisse de la population active entraîne mathématiquement celle de la croissance potentielle. »
La réponse qu’apportent la plupart des pays à cette fatalité démographique est l’immigration, seule façon de pallier les difficultés de recrutement dans les entreprises. Le pays, longtemps hostile par nationalisme à la venue d’étrangers, a évolué. L’arrivée de « stagiaires » et d’une immigration sur -mesure est encore insuffisante, mais prometteuse.

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08Conclusion
Avec cet ouvrage sur le Japon, Jean-Marie Bouissou signe un travail très fouillé et très détaillé sur les grands courants qui traversent la société japonaise. Il fait partager au lecteur français ses découvertes et les compare à ce qui fait défaut aux Français. À cet égard, ce qu’il dit du Shinkansen, le premier train à grande vitesse du monde, a valeur de référence : l’accueil, la ponctualité et la perfection du service qu’on y trouve suscitent l’envie. Il en tirera quelques bonnes réflexions sur la conception nippone du flux et de l’espace.

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09Zone critique
L’excellente connaissance que Jean-Marie Bouissou possède du Japon ne lui permet pas pour autant de nous dévoiler certaines vérités. Comment les élites, les décideurs, les dirigeants politiques gouvernent-ils vraiment ? Il aurait été instructif de comprendre comment les énormes groupes industriels et financiers dominent l’économie.

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10Pour aller plus loin
Ouvrage recensé, – Jean Marie Bouissou, Les leçons du Japon, un pays très incorrect. Paris, Fayard, 2019.
Du même auteur, – Géopolitique du Japon, Paris, PUF, 2014. – Manga. Histoire et univers de la bande dessinée japonaise, Arles, Philippe Picquier, 2018.

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