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Les Innovateurs

Les Innovateurs

Walter Isaacson

L'informatique comme histoire collective

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Description

En 2011, quand Walter Isaacson finit sa biographie de Steve Jobs, il a déjà en tête un autre livre. Depuis des années, il collectionne les histoires de ceux qui ont fabriqué l'ordinateur et Internet — pas un homme, une foule. Le résultat paraît en 2014 sous le titre The Innovators, traduit en français chez Lattès. Ce n'est pas la vie d'un fondateur, mais la chronique d'environ un siècle et demi de travail collectif, d'une aristocrate anglaise du XIXe siècle jusqu'aux ingénieurs qui ont câblé le web.

Isaacson part d'une intuition contrariante. On raconte l'informatique comme une galerie de génies solitaires : Turing, Jobs, Gates, chacun frappé par l'illumination dans son coin. Or presque rien, dans cette histoire, ne s'est fait seul. Les percées naissent d'équipes, de rivalités, de rencontres improbables entre un rêveur qui voit loin et un bricoleur qui sait souder. Le mérite, du coup, se dilue — et c'est justement là que l'histoire devient plus juste.

Le livre se lit comme une longue chaîne de relais. Chaque avancée reprend une idée laissée par quelqu'un d'autre, souvent oubliée, parfois vieille d'un siècle. On y croise des mathématiciennes effacées des photos, des laboratoires financés par l'armée, des hippies qui voulaient libérer la machine. Ensemble, sans plan d'ensemble, ils ont bâti l'objet le plus présent de nos vies.

La question que l’on se pose : Comment une machine qu'on associe à quelques noms célèbres est-elle en réalité l'œuvre d'une longue chaîne de collaborateurs, et que change cette relecture sur ce qu'on appelle innover ?Ce que l’on va voir : D'une comtesse victorienne aux garages de la Silicon Valley, la façon dont Isaacson recompose l'informatique comme une aventure à plusieurs mains plutôt qu'une succession d'éclairs de génie.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Ada Lovelace et la machine qui n'existait pas

Isaacson ouvre son récit sur un personnage que l'histoire officielle avait longtemps rangé au rayon des curiosités : Ada Lovelace, fille du poète Byron, née en 1815. Sa mère la pousse vers les mathématiques, précisément pour la tenir loin de la folie poétique paternelle. Ada grandit avec un pied dans chaque monde — les chiffres et l'imagination — et Isaacson en fait le prototype de tout ce qui suit : l'informatique naît au croisement des sciences et des arts, jamais dans l'un sans l'autre.

Dans les années 1830, elle rencontre Charles Babbage, inventeur d'une machine à calculer mécanique jamais achevée, la machine analytique. Babbage voit une grosse calculatrice. Ada, elle, voit plus loin. En 1843, elle traduit un article italien sur la machine et y ajoute des notes qui font le triple du texte d'origine. Dans ces notes, elle décrit ce que la plupart considèrent comme le premier algorithme destiné à être exécuté par une machine — une suite d'opérations pour calculer les nombres de Bernoulli.

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02

Chapitre 2 — Des femmes, des tubes et une salle qui chauffe

Le maillon suivant arrive avec la guerre. Dans les années 1930 et 1940, plusieurs équipes, presque simultanément et sans se coordonner, s'attaquent au même problème : construire une machine capable de calculer plus vite qu'un humain. Isaacson raconte cette convergence sans désigner d'inventeur unique. Alan Turing pose les bases théoriques en 1936 avec sa machine imaginaire. En Allemagne, Konrad Zuse bricole des calculateurs dans le salon de ses parents. Aux États-Unis, à l'université de Pennsylvanie, une équipe assemble l'ENIAC, achevé en 1945.

L'ENIAC est un monstre : dix-huit mille tubes à vide, une salle entière, une chaleur d'étuve. Et Isaacson insiste sur un point que les manuels ont longtemps escamoté. Les hommes ont conçu la quincaillerie ; ce sont six femmes qui ont su la faire fonctionner. Programmer l'ENIAC, à l'époque, signifiait rebrancher physiquement des centaines de câbles et régler des interrupteurs, un travail jugé subalterne, presque du secrétariat technique. On l'a donc confié à des mathématiciennes comme Jean Jennings ou Betty Snyder.

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03

Chapitre 3 — La puce, la souris et le garage californien

Après les tubes vient le silicium. En 1947, aux Bell Labs, trois chercheurs — Bardeen, Brattain et Shockley — inventent le transistor, ce minuscule interrupteur qui remplace le tube encombrant. Isaacson y voit le modèle parfait de son propos : les Bell Labs mélangeaient théoriciens et praticiens dans les mêmes couloirs, forçaient les physiciens à déjeuner avec les ingénieurs. La percée sort de ce frottement organisé, pas d'un solitaire dans un grenier. Shockley, brillant mais impossible, partira monter sa société en Californie et essaimera, malgré lui, ce qui deviendra la Silicon Valley.

À la fin des années 1950, deux hommes trouvent séparément comment graver plusieurs transistors sur une seule plaque : Jack Kilby chez Texas Instruments, Robert Noyce chez Fairchild. Le circuit intégré est né en double, encore une invention sans père unique. Noyce fondera plus tard Intel, et cette logique de la miniaturisation permanente prendra un nom, la loi de Moore, du nom de son associé Gordon Moore, qui prédit dès 1965 le doublement régulier de la puissance des puces.

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04

Chapitre 4 — Le mythe du génie solitaire, démonté

Arrivé au web, Isaacson tient sa démonstration d'ensemble, et il prend un peu de hauteur. L'histoire qu'il vient de dérouler, d'Ada Lovelace à Tim Berners-Lee — qui invente le World Wide Web au CERN autour de 1990 en le laissant volontairement libre de droits — dessine un motif constant. Aucune des grandes percées n'appartient à un seul cerveau. Chacune naît d'un croisement : entre un visionnaire qui imagine et un ingénieur qui réalise, entre deux disciplines qui ne se parlaient pas, entre une idée abandonnée et quelqu'un qui la ramasse une génération plus tard.

Le vrai adversaire du livre, c'est le roman du génie solitaire, celui qui plaît tant parce qu'il est simple à raconter. On aime les héros isolés frappés par la lumière ; ça fait de belles couvertures de magazine. Isaacson montre que cette version est presque toujours une reconstruction après coup, qui efface les collaborateurs, les prédécesseurs et souvent les femmes. La réalité est plus feuilletée, plus lente, plus partagée — et selon lui, plus admirable pour cette raison même.

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05

Conclusion

La boucle se referme sur l'intuition d'Ada. Elle avait vu que la machine ne créerait rien seule, qu'elle prolongerait toujours l'esprit humain qui la programme. Isaacson étend l'idée à l'histoire entière de l'informatique : aucune machine, aucune ligne de code, aucune fortune de la Silicon Valley n'est sortie d'un seul homme touché par la grâce. Tout s'est fait en chaîne, par ajouts, reprises et collaborations, souvent entre des gens qui ne se ressemblaient pas et ne se seraient pas croisés ailleurs.

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