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Couverture de 'Les indomptables'

Les In­domp­tables

Ginette Raimbault, Caroline Eliacheff

Histoires de femmes courageuses

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Description

L’anorexie mentale est une affection énigmatique et périlleuse, qui contraint le corps à refuser de la nourriture. Si ce mal qui atteint le corps oblige les professionnels à répondre avant tout par des cures d’ordre médical, la psyché n’en est pas moins concernée.

Cet ouvrage tente de cerner la problématique de l’anorexie à partir d’éléments historiques et cliniques issus de l’expérience et de la recherche des deux auteures. En prenant appui sur le vécu de quatre personnages, elles dégagent les traits caractéristiques de cette affection.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

L’anorexie mentale témoigne d’une souffrance psychique se traduisant tout particulièrement dans le corps. La dimension physiologique figure au premier plan afin de signifier le déclenchement de la maladie. Les deux auteures témoignent d’une expérience en milieu hospitalier, où elles ont eu la possibilité de rencontrer un grand nombre de malades, notamment des jeunes filles, aux prises avec des soins médicaux souvent non reconnus comme nécessaires par les patientes.

Le déni du symptôme est, en effet, un trait récurrent de cette affection ; la position de savoir du médecin est ainsi « subvertie », car les patientes s’opposent au savoir médical, puisque, bien souvent, elles ne se croient pas malades. À partir d’une position différente de celle des médecins, G. Raimbault et C. Eliacheff analysent l’anorexie d’un point de vue psychanalytique. Elles se posent la question de savoir pourquoi ce sont les femmes qui sont majoritairement concernées. L’anorexique s’interroge sur son être, sur son identité, sur la place qu’elle occupe ; le corps est à la fois voilé et dévoilé : le corps de femme est caché, la maigreur exhibée. Il ne s’agit plus alors du corps, mais de l’image du corps à laquelle le sujet s’aliène.

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02

Des causes de l’anorexie mentale

Si la biologie et l’endocrinologie tentent de découvrir les causes physiologiques de l’anorexie mentale, les chercheurs ne parviennent toujours pas à identifier le/s facteur/s déclenchant de la maladie. Diverses études essayent de corréler des éléments hormonaux à des éléments somatiques tels le poids et l’évolution gynécologique (précisément l’interruption des règles). Ces éléments se manifesteraient à la suite de facteurs d’ordre psychologique.

Les deux psychanalystes soulignent, à ce propos, l’absence de corrélation entre les aspects psychiques et les aspects physiologiques (elles parleront plutôt d’une « juxtaposition ») repérables dans certaines études scientifiques. Ce qui laisse persister de nombreuses zones d’ombre quant aux causes de l’arrêt des règles dans l’anorexie mentale.

Afin de repérer des liens entre des aspects d’ordre psychiques et des aspects somatiques, elles s’arrêtent sur un ouvrage (Biologie des passions, Vincent J.D.) susceptible de nouer la biologie à la psychologie. Dans cette étude, l’anorexie figurerait comme le contre-exemple d’un comportement dit « passionnel », telle la faim, la soif, la joie, la colère. Cependant, le postulat clinique de départ apparaît faux, car l’anorexique, soulignent G. Raimbault et C. Eliacheff, n’est pas sans appétit, mais cherche plutôt à lutter contre ce besoin, car lorsqu’elle n’a plus faim, elle est en quête de cette sensation.

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03

Ré­in­tro­duire l’ordre symbolique

La figure d’Antigone, – s’écartant des trois autres personnages, car il ne s’agit pas d’une jeune fille souffrant d’anorexie –est convoquée afin de mettre en évidence l’une des « revendications » qui résideraient derrière le refus de manger. Antigone défie l’ordre politique établi par Créon en exigeant une sépulture digne pour son frère. Ne pouvant obtenir de réponse favorable, elle se laissera enterrer vivante. La sépulture, acte symbolique par excellence, signifie bien une sortie hors du « temps ». Le sacrifice d’Antigone, pour les deux auteures, relève d’une volonté de ré-établissement de l’ordre symbolique, ordre fondé sur la parole, conférant à l’être humain sa dignité.

Le sujet anorexique, d’une manière similaire, défie l’ordre médical lorsqu’il ne se croit pas malade, et, « avec » Antigone, aussi l’ordre familial. Antigone, fille d’Œdipe et de Jocaste, choisira la mort pour rompre avec les effets délétères de l’inceste. En ce sens, le choix d’évoquer la tragédie de Sophocle est aussi lié à cette volonté partagée, à la fois par le personnage mythique, et par l’anorexique, de donner un sens à l’« ordre humain ». L’anorexique en effet « met corporellement en question la transmission sociale de la parenté » (p.48), en interrogeant ses parents sur le sens de leur lien et sur le sens de la vie de leur enfant. Quelle place occupe le sujet ? Dans quel ordre généalogique s’inscrit-il ?

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04

Renoncer au « besoin » pour accéder au « désir »

La dimension sacrificielle est centrale dans cette affection, car la psychanalyse reconnaît dans l’anorexie la traduction d’un sacrifice de la généalogie, signifié par le corps en voie de disparition du sujet. Mais de quelle dette se chargerait ce dernier ? En examinant la situation familiale de diverses patientes anorexiques, il est possible de constater la présence d’une figure maternelle tout particulièrement soucieuse du bien-être matériel ; l’univers psychique parental semble être constitué quasi exclusivement de contraintes, de survie, de volonté de réussite sociale.

Si dans la névrose, l’enfant parvient à désirer à travers le désir de ses parents, dans l’anorexie le désir des parents semble se limiter à quelque chose de purement matériel, évidé de sens. « Or, l’anorexique demande autre chose. La plupart de ces mères ignorent qu’il y ait “autre chose” et cette ignorance, les filles ne la pardonnent pas. » (p. 241) Le refus de la nourriture serait ainsi à voir comme un acte permettant au sujet de n’être pas réduit au seul besoin.

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05

Culpabilité et engagement

Un autre questionnement récurrent dans l’anorexie concerne l’attribution de la « faute ». Les deux auteures remarquent que beaucoup de patientes s’interrogent sur qui serait l’« assassin », le coupable. Des éléments de la vie de Sissi l’impératrice peuvent en être une illustration. Ses enfants sont sous le contrôle de sa belle-mère.

Au cours d’un voyage en famille, l’aînée Sophie (prénommée ainsi par sa belle-mère) meurt. Sissi se sentira coupable de la mort de sa fille, car elle est survenue lorsque Sophie n’était pas avec sa grand-mère. C’est à ce moment-là que l’on peut situer le début véritable de l’anorexie chez Sissi.

Les deux psychanalystes remarquent aussi un engagement hardi chez certains sujets anorexiques. Lorsqu’elles ne défendent pas seulement leur symptôme à travers le déni de ce dernier, elles peuvent s’impliquer dans la défense des « causes des vaincus », des plus faibles, « faire » dans l’activisme social.

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06

Conclusion

S’interrogeant sur ce qui sous-tend l’acte de l’anorexique, les deux auteures constatent l’« attachement » des sujets à leur symptôme. Ce dernier ne serait pas alors à entendre seulement comme un « trouble à soigner », mais aussi comme une manière - certes périlleuse et douloureuse - de défendre une volonté sous-jacente aux manifestations de la maladie. Les deux hypothèses à l’origine des recherches présentées dans cet ouvrage se fondent, d’une part, sur la supposition d’une « non-symbolisation » d’un mort de la part d’un parent ; d’autre part, sur le constat d’un univers psychique familial fait principalement de contraintes et de survie matérielle.

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07

Zone critique

L’anorexie mentale repose sur une volonté de maîtrise totale du corps, de déni du symptôme, de négation de la sexualité. La maigreur n’en est que la conséquence la plus manifeste, mais selon certaines études, l’on peut constater que cette capacité à maigrir fascine les autres femmes : « 50 % des amis et parents admirent l’apparence des anorexiques et envient leur capacité d’auto-contrôle et de discipline » (p. 57-8). N’y aurait-il pas un lien entre cette « admiration » pour la maîtrise et certains idéaux promus par la société actuelle ?

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08

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Les Indomptables. Figures de l’anorexie [1989], Paris, Poches Odile Jacob, 2001.

Des mêmes auteures – Eliacheff C., À corps et à cris. Être psychanalyste avec les tout-petits, Paris, Poches Odile Jacob, 2000 [1993]. – Raimbault G. , Lorsque l’enfant disparaît, « Poches Odile Jacob », 1996.

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