
Les Hommes lents
Résister à la modernité (XVe-XXe siècle)
Description
Des faubourgs de Londres à la moiteur des tropiques, la vitesse, figure sociale de la modernité, a créé les hommes lents : ceux qui ne tiennent pas le rythme. Stigmatisés depuis la fin du Moyen Âge, ils sont le sous-texte, invisible, de la société industrielle. Ils en sont aussi les critiques.
Fondées sur les ruptures de rythme, leurs réactions contre le chronomètre ou les longues période d'attente mettent en avant des formes de résistance qui brisent les temporalités imposées : dans l'atelier, mais aussi en dehors, à travers une oisiveté assumée ou des musiques syncopées.
Sommaire
01Introduction
Les hommes lents sont d'abord des hommes. À quelques exceptions près. Réfugiées et migrantes, surtout quand elles sont accompagnées d'enfants, se caractérisent en effet par une progression lente, condition même de leur survie. À cette mobilité réduite s'ajoutent les temporalités administratives de l'exil (rétention à la frontière, contrôle sanitaire, période d'instruction du dossier...), qui font de chaque lieu de passage un territoire de l'attente.
Ces déplacées ne sont pas les seules : les précaires qui se sont installées sur les ronds-points sont aussi des femmes lentes. À l'heure où l'efficace distribution du flux automobile participe de la temporalité des temps modernes, leur immobilité inquiète.

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02Les mots de la discrimination
Au XVIe siècle, les débats avaient mis l'accent sur l'indolence. Signifiant à l'origine « absence de douleur, insensibilité », le vocable était alors utilisé pour qualifier celui qui évite de se donner de la peine, de faire des efforts. Caractérisée par la mollesse, l'indolence a donc été associée à la lenteur, voire à l'insolence. Un auteur comme James Thomson distinguait ainsi le triptyque indolence-paresse-pauvreté de l'Ancien régime et celui des villes, donc du monde moderne – accélération-labeur-richesse.
C'est toutefois un autre mot, « lambin » (dérivé de lambeau, apparu en 1584), qui va caractériser la lenteur et la mollesse. Le verbe « lambiner » est créé en 1642. L'adjectif est attesté en 1727, avant de devenir courant, et de rejoindre le mot « traînard », qui désignait à l'origine un soldat restant en arrière de la troupe. En 1793, le traînard est devenu une personne trop lente dans son activité, ce qui en dit long sur l'importance qu'a pris le travail dans la vie sociale.

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03Vite, partout
Une discrimination comparable se met en place de l'autre côté de l'Atlantique, où le temps uniformisé s'impose avec le fouet et l'horloge. En cause, l'indolence des populations noires, amérindiennes ou colonisées : indigènes jugés incapables d'adopter une discipline de travail. Au Cap, après l'abolition de l'esclavage, sur 301 plaintes déposées contre des apprentis, 36 % le sont ainsi pour « manque d'ardeur au travail ». En France, le code de l'indigénat (appliqué en Algérie en 1881) a pour objectif avoué de « vaincre l'inertie des indigènes ».
Ces considérations raciales sont renforcées par la science de l'époque, qui distingue les sens distanciés (comme la vue), garants d'objectivité, des sens dit de proximité (comme le toucher), porteurs de subjectivité. Une telle partition met en avant la supériorité des sociétés occidentales et isole les hommes lents, considérés comme résidus d'un monde en voie de disparition.

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04Généalogie de la lenteur
C'est à la fin du Moyen Âge que la lenteur, attestée dans certaines cultures premières (chez les aborigènes d'Australie, par exemple) est devenue objet de discrimination sociale.
Attesté pour la première fois en 1080, l'adjectif « lent » (du latin lentus) signifiait alors « mou et flexible » (comme on dirait d'une plante). Les médiévaux l'employaient aussi pour décrire ce qui était faible ou ce qui manquait de rapidité, à l'image d'une fièvre lente. Les hommes lents ont donc été assimilés aux combattants les moins valeureux lors des batailles contre les infidèles et partant, comme de mauvais défenseurs de la chrétienté.
Le mot « lenteur » surgit en 1355, pour désigner « le manque de vivacité et le caractère de ce qui est lent ». Son apparition coïncide avec une préoccupation de l'Église, qui a d'abord associé l’acédie (chez les Grecs, le manque de soin, au sens philosophique) à l'oisiveté et à la paresse, qui se manifeste par la négligence et la lenteur. Les bestiaires, qui popularisaient les messages religieux, ont rapidement donné une représentation de cette lenteur sous les traits de l'âne et surtout de l'escargot. Cette inscription dans l'imaginaire s'est maintenue jusqu'à nos jours, mais on a oublié qu'à l'époque, l'escargot bavait : le paresseux n'était pas seulement lent, il souillait son environnement.

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05Un pêché contre la société
Sans surprise, ce temps « autre » est aussi la cible de Luther, selon lequel « l'homme n'a pas été créée pour être oisif, mais pour travailler. » Un des premiers économistes, Antoine de Monchrestien, ne dit rien d'autre. Alors que pauvres et vagabonds, « gens qui ne servent que de nombre », sont dans le collimateur de la police, il considère que « personne qui ne soit capable de travailler ne peut rester oisif ».
Un rétrécissement s'est donc opéré au XVIe siècle. Les sens concrets de lentus, comme « mou » mais aussi « visqueux, gélatineux » (que l'on trouvait chez Pline l'Ancien) ont disparu, au profit d'une connotation temporelle, et dans une moindre mesure, psychologique. Dans le même mouvement, le terme promptitudo signale que la vivacité (d'esprit) et la rapidité (d'action) concernent désormais le profane et le sacré. À la dénonciation du pêché de négligence, la littérature économique renvoie en effet un écho qui célèbre la rapidité. Le premier traité commercial connu en Europe (1582) insiste sur la vitesse de réaction des marchands : ils doivent être prompts à vendre et à expédier.

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06La lenteur, fille de la mondialisation
La découverte du Nouveau Monde a renforcé la mise en tension créée par la vitesse. Alors que la Fontaine proclame que le travail est un trésor » (« Le laboureur et ses enfants »), Cartier, Colomb et leurs successeurs découvrent que les Naturels ne travaillent pas beaucoup. Ils ne se pressent pas, ils ne vénèrent pas le travail. Vite qualifiés de paresseux, ils se voient aussi reprocher leur sensualité et parfois leur gourmandise. La lenteur se voit donc associée à trois vices majeurs, et surtout à un symbole, le hamac, qui permet de renouveler la narration européenne sur la différence des rythmes entre dominants et dominés, et d'ancrer la figure sociale de l'homme lent. Le sauvage, paresseux, immoral, irrespectueux est mis à l'index au profit de l'homme moderne, civilisé, prompt, efficace et moral.

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07Notes de discorde
C'est à travers ce prisme qu'il faut déchiffrer le langage des hommes lents, dont les protestations renvoient à des temporalités particulières : le sabotage (cassure du rythme de production), le Ca' Canny (mouvement consistant à ralentir les cadences, apparu à la fin du XIXe siècle), la grève (suspension du temps)… Pour Vidal, « c'est par une compréhension bien plus sensible qu'intellectuelle que ces hommes lents en sont venus à inventer des modalités d'action d'ordre rythmique » (p. 161).
En dehors de l'atelier, on peut citer la pratique du Saint Lundi, la célébration de Saint-Fainéant (de « fait néant »), les communautés issues du socialisme utopique et, à titre individuel, le droit à la paresse (« cette folie [qu'] est l'amour du travail », écrivait Lafargue). Il faut ajouter le suicide, l'éternité étant l'ultime refuge pour beaucoup de travailleurs et d'esclaves brésiliens, qui avalaient de la terre pour mourir. Phénomène connu sous le nom de banzo, à l'origine de plusieurs dérivés (banzar, banzeiro…).

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08Conclusion
Considérant que la vitesse est une prison, et qu'efficacité ne rime pas avec frénésie, le mouvement slow vise aujourd'hui à adopter des rythmes plus doux. Apparu en 1986 avec le Slow food (contre le fast food), il touche aujourd'hui l'urbanisme (réseau Cittaslow), le tourisme, etc. Peut-on y déceler la naissance de nouveaux hommes lents, sans lien avec une discrimination ?

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09Zone critique
L'auteur a la bonne idée de mobiliser la littérature, la musique et la photo. Et son écriture méandre pour mieux mettre en lumière les hommes lents. Cette approche sensible, qui renvoie une partie de l'argumentaire à un important appareil critique (70 pages), questionne la définition même des hommes lents. L'auteur le reconnaît. « Il serait vain, écrit-il, de prétendre les définir une fois pour toutes […] Seule leur indéfinition peut éviter de les figer dans une catégorie trop étroite » (p. 218).

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10Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Les Hommes lents. Résister à la modernité (XVe-XXe siècle), Paris, Flammarion, 2020.
Du même auteur – Ils ont rêvé d'un autre monde, Paris, Flammarion, 2014.

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