
Les Furies
Violence, vengeance, terreur aux temps de la révolution française et de la révolution russe
Description
Étude comparative des contextes d’émergence et de développement des révolutions française (1789) et russe (1917), cet ouvrage rappelle combien l’histoire ne s’écrit pas au futur : marche après marche, elle s’établit en fonction des mouvements et des contraintes qui s’opèrent au cœur du présent.
Déterminée à « caresser l’histoire à rebrousse-poil » – pour reprendre une expression chère à Walter Benjamin –, cette étude de Mayer bouleverse le regard habituellement porté sur la violence des révolutions : en effet, il apparaît que sa cause première n’est pas l’idéologie, mais le contexte national et international qui y pousse de façon primordiale et décisive.
Sommaire
01Introduction
Comme l’écrivait Trotski dans son autobiographie, « la révolution est la révolution parce qu’elle ramène toutes les contradictions de son développement à une alternative : la vie ou la mort ».
Dans ces conditions, par définition, lorsque la révolution se produit dans un pays, son déclenchement s’accompagne automatiquement de son pendant : la contre-révolution. C’est ainsi qu’ensemble, révolution et contre-révolution inaugurent une interaction et une dialectique qui, dans les faits, se traduisent par un combat à mort ; combat qui ne peut prendre fin qu’une fois l’un des deux adversaires entièrement défait, détruit et enterré pour de bon. Relativement différent des conflits qui peuvent exploser entre États sur le plan extérieur, ce combat se caractérise alors par une guerre intérieure, une« guerre civile ».

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02Révolution, contre-révolution, guerre civile et guerre extérieure
Toutes les révolutions n’ont pas eu la même portée que celles qu’eurent la révolution française, au XIXe siècle, et la révolution russe, au XXe siècle. Par exemple, la révolution des Œillets, au Portugal, en 1974, ou, plus proche, la révolution ukrainienne dite « révolution orange », en 2004, ne portaient pas de message universel. Elles se sont en fait limitées à des bouleversements intérieurs qui n’ont nullement outrepassé le cadre d’émergence de leurs frontières respectives.
À l’inverse, la révolution française et la révolution russe eurent un retentissement planétaire. C’est en ce sens que Arno Mayer distingue « révolutions » et « révoltes » : « les grandes révolutions sont épidémiques et cosmiques, contrairement aux révoltes, endémiques et territoriales » (p.22).
Or, à l’échelle de ces deux révolutions qui, à plus d’un siècle d’écart, se sont produites au cœur de deux grands pays et acteurs majeurs du système international, la révolution n’a pas seulement entraîné, dans son sillage, la contre-révolution et la guerre civile. Elle a également provoqué et entretenu le risque et la réalité perpétués de la guerre extérieure : de 1792 à 1815 dans le cas de la France révolutionnaire, et de 1917 à 1991 dans le cas de la Russie révolutionnaire.

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03L’idéologie et l’exacerbation de la guerre civile et de la guerre extérieure
Comme l’explique Arno Mayer, « son idéologie, qui perturbe le système international, fait de la révolution, par essence, un phénomène d’histoire mondiale ». Et dans la mesure où son ambition est totale jusqu’au niveau international, la révolution se traduit nécessairement par une résistance active de la part des Etats qui, en y étant opposés, se rangent automatiquement dans le camp de la contre-révolution. Ce phénomène fut patent dans le cas de la révolution française comme dans celui de la révolution russe.
En effet, à l’intersection des XVIII-XIXe siècles, la question d’abattre l’Ancien Régime et l’arbitraire intéressait et menaçait toutes les monarchies européennes. De même qu’au XXe siècle, la question d’établir le communisme visait et concernait bien l’ensemble des États composant le système international.
Or, au temps de la révolution française comme au temps de révolution russe, « le régime révolutionnaire impudent et les grandes puissances hostiles se méprenant sur leurs capacités réciproques et se méfiant de leurs intentions respectives, l’idéologie pénétra de plus en plus la politique internationale, augmentant ainsi les risques et la fréquence de la guerre » (p.22).

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04La radicalité de la révolution est alimentée par la contre-révolution
À contre-courant de nombreuses idées reçues, Arno Mayer analyse que « les terreurs de la révolution russe ne devaient pas davantage aux idées des « pères » du socialisme que celle de la révolution française aux idées des « pères » des Lumières » (p. 37). En d’autres termes, la terreur, la radicalité et la violence des Jacobins et des Bolcheviks ne provenaient pas de leur idéologie. Elles étaient contingentes et corrélées à la situation d’urgence dans laquelle la contre-révolution nationale et internationale les avaient placés.
Ce constat est d’autant plus patent que les décisions les plus catégoriques, prises par les révolutionnaires français et russes, le furent aux moments où la survie de la révolution était la plus grandement menacée par l’intervention militaire extérieure.
C’est ainsi que, dans le cas de la révolution française, le décret sur la levée en masse, la proclamation de la Terreur, l’adoption de la loi des suspects, et l’exécution de Louis XVI, intervinrent en 1793, soit au moment critique où la coalition militaire contre-révolutionnaire étrangère (avec, entre autres puissances, l’Angleterre, la Prusse, la Hollande et l’Espagne) menaçait l’ensemble des frontières de l’État révolutionnaire français en passe de se retrouver submergé et renversé.

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05L’extériorisation de la révolution française et l’intériorisation de la révolution russe
L’une comme l’autre animées par la dialectique de la révolution et de la contre-révolution internes et externes, les Furies de la révolution française et de la révolution russe furent sensiblement analogues.
En effet, en 1789-1795 comme en 1917-1922, la combinaison de la guerre civile et de la guerre étrangère occasionna davantage « de victimes que les exécutions et les tourments de la terreur politique proprement dite » (p.66). Pour autant, leurs contextes d’émergence et de développement respectifs furent aussi différents que les voies qu’elles devaient, chacune, finir par emprunter : l’extériorisation dans le cas de la révolution française, l’intériorisation dans celui de la révolution russe.
La révolution française a émergé dans un contexte de paix et ne fut bravée par une coalition militaire contre-révolutionnaire que trois ans après avoir éclaté, autrement dit en 1792. Cette circonstance est d’autant plus significative qu’il convient de rappeler qu’à la différence des dirigeants soviétiques, ce sont les dirigeants révolutionnaires français qui ont déclaré la guerre aux monarchies européennes, choisissant, par ce biais, d’extérioriser leur fait révolutionnaire à la pointe de leurs baïonnettes. En ce sens, Marx et Engels feront remarquer que les dirigeants révolutionnaires français – des Montagnards à Napoléon en passant par les Jacobins – auront finalement « perfectionné la terreur en substituant la guerre permanente à la révolution permanente ».

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06Conclusion
Le savant britannique Edward Hallet Carr considérait que « ce qui intéresse l’histoire, c’est la relation entre le particulier et le général ». À cet égard, il ajoutait que « l’historien ne peut pas plus les disjoindre ou donner à l’un le pas sur l’autre qu’il ne peut séparer le fait de son interprétation ».
À travers son étude comparée de la violence et de la terreur dans les révolutions française et russe, Arno Mayer perpétue brillamment cette tradition : s’attacher à examiner les révolutions à la lumière des contraintes extérieures qui pèsent inévitablement sur elles à partir du déchaînement (tout à la fois intérieurs et extérieurs) de la contre-révolution.

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07Zone critique
Difficilement critiquable tant la proposition d’étudier les révolutions à partir et en fonction de leurs gravitations extérieures est novatrice et pertinente, la démarche mise en œuvre par Arno Mayer tend parfois à omettre le poids et la force que peuvent présenter certaines personnalités parties prenantes du cours de l’histoire.
De fait, attachant peut-être un peu excessivement ce rôle englobant qu’il attribue à la dialectique nationale et internationale de la révolution et de la contre-révolution, un examen plus approfondi des personnalités de Staline et de Trotski – notamment pour la charnière de 1927 – eût sans doute été plus éclairant pour comprendre pourquoi le second fut supplanté par le premier.

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08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Arno J. Mayer, Les Furies. Violence, vengeance, terreur aux temps de la révolution française et de la révolution russe, Paris, Fayard, 2002.
Du même auteur – La persistance de l’Ancien Régime : l’Europe de 1848 à la Grande Guerre, Paris, Flammarion, 1983. – La « solution finale » dans l’histoire, Paris, La Découverte, 1990.

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