
Les Français de la Belle Époque
La société française à l'aube du XXe siècle
Description
La Belle Époque (1899-1914), ainsi nommée a posteriori, alimenta une nostalgie durable et plus ou moins partagée. De fait, au regard des convulsions ultérieures (1914-1945), sa prospérité globale a favorisé des mutations sociales appréciables.
Toutefois, la période est également marquée par une misère catégorielle bien documentée, qui incite à tempérer ce constat flatteur. En outre, l’affirmation de la République, la colonisation et la laïcité cristallisèrent bien des tensions, qui contribuèrent paradoxalement à forger la nation et à l’unir efficacement à la veille de la Première Guerre mondiale.
Sommaire
01Introduction
L’émotion suscitée par l’incendie des 15 et 16 avril 2019 à la cathédrale Notre-Dame de Paris traduit l’impact parfois considérable des grands symboles culturels. Pour autant, ce fleuron du « Beau XIIIe siècle » ne saurait faire oublier que la France de Philippe Auguste et de saint Louis ne fut pas seulement caractérisée par le triomphe de l’architecture gothique.
Ainsi le médiéviste ne manquera-t-il pas d’analyser, par exemple, la répression antihérétique contemporaine et il restituera, autant que possible, le regard que les victimes de la politique royale portaient sur la « beauté » de leur temps. La méthode s’applique également au « Beau XVIe siècle » que dépeint Bernard Quilliet à la suite d’Emmanuel Le Roy Ladurie. Le chercheur, comme le protagoniste de naguère, peut-il privilégier les brillants succès d’une époque sans risquer d’alimenter un mythe ?

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02Conforter la République
Le Triomphe de la République est une sculpture monumentale en bronze, réalisée par Jules Dalou et inaugurée en 1899 à Paris, place de la Nation. L’œuvre commémore le système républicain, que la France a choisi en 1875 et ce, pour la troisième fois dans son histoire. Les principales institutions du régime sont le Conseil – le gouvernement – et la Chambre des députés qui, respectivement, gouvernent et représentent la nation.
La démocratie républicaine, au fonctionnement de laquelle contribuent les partis politiques, autorisés par la loi de 1901 sur la liberté d’association, doit convaincre face à un courant monarchiste encore puissant, que soutient en particulier une fraction non négligeable du clergé et de l’armée. Encore fragile, la République a besoin de s’affirmer en neutralisant au mieux la pression cléricale et en démontrant sa légitimité à rassembler tous les Français autour d’un projet politique national.
À ce titre, la promotion des valeurs laïques par l’institution scolaire, que les religieux animaient massivement jusque-là, est une priorité de l’État. Entre 1881 et 1904, une série de lois rend l’école primaire publique gratuite, laïque et obligatoire ; elle complète également le système éducatif public aux dépens de l’enseignement clérical. La IIIe République établit ainsi le principe d’une instruction commune, apte à éclairer les choix de l’électeur, exclusivement masculin à cette époque.

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03Une économie en pleine mutation
Vers 1900, la France est encore un pays rural à plus de 55%. Dans l’agriculture, passée la dépression des années 1880, les tarifs du producteur s’élèvent et le revenu agricole bondit de 29% entre 1894 et 1913. La technologie, qu’illustre la moissonneuse mécanique, s’invite dans les campagnes. On restaure le vignoble, anéanti par le phylloxéra, et l’on développe l’élevage pour répondre à la consommation croissante de viande.
De son côté, l’industrialisation bénéficie des progrès techniques, ceux de l’acier par exemple. L’usine sidérurgique Schneider, au Creusot (Saône-et-Loire), emploie ainsi 9 000 ouvriers à la veille de la guerre, tandis que l’industrie minière domine dans le Nord et en Lorraine. Avec Renault, l’automobile muscle les exportations françaises, premières au monde dans ce secteur jusqu’en 1912. Ces industries favorisent bien entendu celle du bâtiment, car il faut loger la main-d’œuvre. L’agriculture et l’industrie s’appuient également sur un réseau bancaire étoffé, comme l’attestent les 4 523 caisses du Crédit agricole en 1913.

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04Une société clivée
La France de 1911 compte 39 600 000 habitants, dont une faible proportion de nobles, toujours auréolés d’un certain prestige. Parfois rentière et oisive, la noblesse investit également l’armée, la haute fonction publique, l’industrie et la banque. Un annuaire, l’Almanach de Gotha, identifie ces nobles dont le mode de vie, où la représentation tient une grande place, implique souvent la propriété d’un hôtel particulier en ville et d’un château à la campagne.
Les dames y reçoivent selon un agenda strict et les hommes se rencontrent à la chasse ou dans des clubs sélectifs. Pour ses chasses, le comte Greffulhe, près de Melun, dépense ainsi chaque année 90 000 francs, ce qui équivaut à 70 salaires annuels d’un ouvrier. L’aristocratie, parfois désargentée, se mêle à la bourgeoisie, également servie par des domestiques, dont le nombre s’élève à 800 000 en 1911. À l’occasion, ces deux catégories s’unissent par les liens d’un mariage forcément bien doté.
La bourgeoisie, hétérogène, réunit des héritiers et des notables enrichis par les fonctions et les affaires, auxquelles son éducation prépare le jeune bourgeois. La jeune fille, quant à elle, fréquente l’école des religieuses et reçoit des leçons de piano, mais son instruction n’est jamais justifiée par l’acquisition d’une compétence professionnelle. En outre, le mariage obéissant là aussi à des stratégies pécuniaires et patrimoniales, la morale familiale bourgeoise est à géométrie variable : on découvre ainsi, sous la plume de Guy de Maupassant, des bourgeois navrés de constater que la Maison Tellier, un bordel, est fermée pour cause de… première communion ! Enfin, comme l’indique le clivage entre l’ouest de Paris, privilégié, et l’est, plus laborieux, les quartiers bourgeois tendent à s’isoler d’une dernière classe sociale : le peuple, dont émerge à peine une classe moyenne encore mal individualisée.

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05La Belle Époque, entre crises sociales et mutations sociétales
La question sociale est donc un marqueur essentiel de la période. Certes, le paternalisme patronal se traduit par la construction de logements et favorise la vie associative au sein de l’entreprise. Cependant, ce mode de gestion a également pour objectif de maintenir la main-d’œuvre dans la dépendance et de ne pas augmenter les salaires.
De leur côté, certains grands magasins versent de faibles allocations et accordent à leurs employés des jours de congés payés, dont bénéficient déjà les fonctionnaires. Mais parfois, la fatigue, engendrée par 10 à 12 heures de travail quotidien, et les risques professionnels entraînent des accidents : le coup de grisou de la mine de Courrières (Pas-de-Calais) fait ainsi 1099 morts le 10 mars 1906 et donne lieu à une grève très dure, réprimée sans état d’âme par Georges Clemenceau, ministre de l’Intérieur. La violence de l’élite capitaliste nourrit ainsi la protestation sociale.
Des syndicats, comme la Confédération générale du travail (CGT), créée en 1895, mènent ce combat, tandis que des Bourses du travail subventionnées ont pour vocation de trouver un emploi aux chômeurs. De même, des partis politiques portent la cause des ouvriers, en particulier la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), fondée en 1905, et contribuent au vote de lois sociales, par exemple sur le repos hebdomadaire (1906), les retraites ouvrières et paysannes (1910-1912) et les familles nécessiteuses (1913). En dépit de la tentation anarchiste, qui s’exprime par une série d’attentats en 1892-1893, et des résistances du patronat, lui-même organisé en syndicats, le monde ouvrier adhère au projet républicain, qui améliore très lentement sa condition. Enfin, sur un autre plan, le féminisme se développe, en particulier grâce au journal de Marguerite Durand, La Fronde (1897-1903), et à l’Union française pour le suffrage des femmes, une association créée en 1909.

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06Conclusion
En 1910, Ferdinand Buisson, ancien directeur de l’enseignement primaire (1879-1896), déclare à la Chambre des députés : « Le capitalisme et le salariat divisent la société en deux classes de fait, ceux qui possèdent sans travailler et ceux qui travaillent sans posséder » (cité p.19). L’assertion relève peut-être d’une dialectique réductrice, tant la société de la Belle Époque est complexe et nécessite la nuance. Elle reflète pourtant de manière assez juste la situation sociale.
Si la prospérité est au rendez-vous, c’est d’abord au bénéfice des élites. Mais tandis que s’achève, sans qu’il y paraisse, une période rétrospectivement jugée heureuse, le contexte est globalement prometteur. Du point de vue social et sociétal, le projet politique, le débat parlementaire et l’action syndicale sont parvenus à transformer la France. Le progrès imprègne le tissu productif et la scolarisation autorise des rêves encore interdits quelques décennies plus tôt, que les balbutiements de l’aviation font scintiller dans le ciel.

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07Zone critique
Cet ouvrage peut être proposé comme un manuel de grande qualité à un large public. Confronté à une bibliographique pléthorique, l’auteur se limite à des « orientations de lectures » (pp.371-373) et c’est légitime. Sur le fond, il est difficile d’offrir une synthèse complète du sujet en un peu plus de 300 pages. Or Antoine Prost y parvient brillamment, même si un chapitre supplémentaire, dédié aux acteurs de la production intellectuelle, littéraire, architecturale et artistique du moment, et traité selon une approche catégorielle, pouvait être attendu.

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08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Antoine Prost, Les Français de la Belle Époque, Paris, Gallimard, 2019.

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