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Couverture de 'Les femmes ou les silences de lhistoire'

Les Femmes ou les silences de l’Histoire

Michelle Perrot

Redécouverte des femmes de l'histoire

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Description

Les femmes ont longtemps été les figures silencieuses de l’histoire, vouées à la reproduction et à l’entretien des familles. L’historienne Michelle Perrot est allée à leur recherche, de la Révolution au XXe siècle, des rues de la ville aux manufactures, des salons aux ateliers domestiques, revisitant les lieux de leur agentivité, c’est-à-dire de leur capacité d’agir sur le monde.

Le fil rouge de sa réflexion est le progressif enfermement des femmes dans l’espace privé et la biologisation de leur sexe au bénéfice de l’affirmation du masculin, tout au long du XIXe siècle.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Pour les femmes, « le silence est un commandement réitéré à travers les siècles par les religions, les systèmes politiques et les manuels de savoir vivre » (p.I). Aux lendemains de la Révolution française à laquelle elles ont grandement participé, leur expression publique est assimilée à de l’hystérie et l’univers privé, supposé les contenir, les réduit au seul registre de la trivialité.

Absentes des textes comme des images, sinon sous la forme d’allégories purement symboliques, les femmes sont interdites de nombreux lieux ou tolérées à condition qu’elles ne prennent pas la parole : bourse, banques, clubs, cafés, bibliothèques municipales.

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02

Des archives textuelles rares et subalternes

Un des problèmes pour faire l’histoire des femmes est « l’effacement de leurs traces, tant publiques que privées » (p.9). Contre ce « déficit documentaire », Michelle Perrot réunit trois documents : la correspondance des trois filles de Karl Marx ; le journal d’une jeune fille avant son mariage ; enfin un livre de raison écrit par la même jeune fille sur les progrès de son premier enfant.

Les trois filles de Marx ont entretenu une correspondance à la fois entre elles et avec leur illustre père. Dans cette famille singulière, « juive dans sa structure très patriarcale, victorienne dans ses mœurs » (p.24), espace privé et vie publique se confondent : les filles participent beaucoup à l’œuvre de leur père, s’occupant des relectures et corrections des manuscrits paternels, au point que Perrot ne craint pas d’affirmer que le marxisme est aussi « une histoire de la famille Marx ». Elles ont une pratique journalistique et contribuent à l’élaboration d’un immense mouvement social, pourtant elles restent à l’orée d’une véritable carrière, frustrées de ne pouvoir sortir de la « place des femmes », essentiellement « secrétaires, copistes, traductrices » (p.49). Si elles ne prennent pas part au féminisme de l’époque, elles souffrent de l’enfermement de leur sexe.

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03

Femmes au travail, entre famille et patronat

Les femmes de milieu populaire subissent une double invisibilisation. Longtemps vues sous le prisme de l’ethnographie qui évacue « dans l’immobilité des us et coutumes » (p.154) la question des conflits et des luttes, les femmes furent pourtant les éléments moteurs des soulèvements populaires jusqu’à la Révolution, notamment dans « les troubles de subsistance » (p.159) au cours desquels elles pratiquent la taxe sur les marchandises spéculées.

Ces interventions collectives seront remplacées, à la fin du XIXe siècle, par la grève, apanage des hommes. Marginales de la production salariée, exclues des assemblées militantes, les femmes ont du mal à trouver leur place dans le nouveau système de classes. Elles sont bientôt suspectes d’arriération sociale, mais aussi politique. Leur parole, valorisée en milieu rural où elles portent la mémoire collective, doit être modérée, sinon tue.

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04

Femmes et machines : une relation ambiguë

« Plus que les hommes, […] les femmes […] ont été rebelles à la montée de l’ordre industriel » (p.156), aux machines, « destructrices du mode de travail traditionnel et porteuses de nouvelles disciplines » (p.162). En foule, elles brisent les machines (luddisme), s’insurgent contre les monopoles des manufactures sur la dentelle d’Alençon et assaillent les couvents du Lyonnais où sont internées les travailleuses de la soie.

Les machines sont pourtant présentées comme libératrices et alliées de la femme, supposées suppléer à sa faiblesse biologique et permettre l’effectuation de sa « double journée » (ainsi la machine à coudre, qui permet de cumuler au domicile travail à la pièce et travail domestique, et plus tard les appareils ménagers). Celles qu’elles manipulent à l’usine pour un salaire bien inférieur à celui des hommes sont les plus dévaluées, car le but, en féminisant une fonction, est d’abaisser les salaires. Cependant, « la mécanisation […] n’a pas d’effets univoques.

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05

Singularité du modèle civique français

En France plus qu’ailleurs, « les droits civiques et politiques ont constitué un cercle de citoyenneté particulièrement résistant et fermé » (p.267). Après le suffrage dit « universel » de 1848, étendu aux hommes de toutes conditions, il fallut attendre 1944 pour le voir accordé aux femmes. Perrot interroge cette distinction, propre au modèle français, entre citoyenneté sociale et citoyenneté politique. En effet, la Révolution avait fait de la femme un être civil (égalité dans l’héritage, mariage et divorce civils), mais non pas civique. Puis, avec le Code Napoléon (1804), la femme mariée redevenait mineure, entièrement soumise à son mari, ne disposant ni du droit de correspondance, ni de son salaire.

Le XIXe siècle répartit politiquement les rôles masculin et féminin dans les espaces public et privé. Pour participer à la vie politique, le seul moyen pour les femmes est la philanthropie, compatible avec l’idée d’un « métier féminin ». Au sein de ces associations qui inaugurent le droit social et l’éducation populaire, les femmes vont peu à peu faire l’expérience des collectes de fonds et professionnaliser leur approche de la question sociale (pauvreté, alcoolisme, prostitution, vagabondage). Elles obtiennent des résultats décisifs : instauration d’un salaire minimum, encadrement des journées de travail à domicile. Religieuses ou laïques, ces associations d’origine bourgeoise sont historiquement à l’origine d’une conscience de genre, matrice du féminisme futur.

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06

Questions en débat

Comment problématiser la place des femmes ? L’objet même des « femmes » est-il justifié ? Comment mieux traduire la notion de gender, née aux États-Unis et aujourd’hui largement diffusée ? Sur ce point, Perrot suit Michel Foucault et Thomas Lacqueur dans leur démonstration d’une « sexualisation du genre et de la différence des sexes » (p.296) : il n’y a pas d’être femmes, elles sont produites par la « biopolitique des rapports de sexe » (p.396) qui serait spécifique à notre modernité.

À propos du rôle joué par les deux guerres mondiales dans l’émancipation des femmes au XXe siècle, Perrot tempère les idées reçues : si leur remplacement des hommes dans les usines a permis l’irruption des femmes dans des secteurs jusque-là fermés, ces changements spectaculaires furent de courte durée, les rapports de sexe n’étant pas durablement transformés. Et si, après 1944, les femmes peuvent désormais voter, elles restent civilement soumises au droit familial napoléonien.

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07

Conclusion

En liant l’histoire du travail des femmes à celle de la famille, Perrot a permis que s’ouvre un « front pionnier » des études sur les femmes. Pour elle, c’est bien la conjonction « travail, féminisme et mouvement ouvrier » qui ouvrit des brèches dans le « mur du silence ». Plutôt que victime passive, Perrot affirme la femme comme agente et historicise ses pratiques en « import[ant] la problématique des rapports de sexes » (p.119) dans l’étude du travail.

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08

Zone critique

Parmi tant d’autres outils qu’elle propose, une partie de l’intérêt de la pensée historique de Michelle Perrot réside dans son analyse de la mobilité du domaine réservé masculin : « Ce domaine n’est pas immuable ; mais il se recompose et se redéfinit en fonction des hiérarchies propres à telle ou telle époque » (p.280). Sachant cela, une femme avertie en vaut deux.

Enfin, face à un concept de genre défini comme « construction sociale et culturelle de la différence des sexes » (p.393), on peut vouloir appréhender ces rapports sociaux de sexes comme étant le fruit de ce que l’anthropologue Françoise Héritier nomme la « valence différentielle » des sexes, cette inégalité structurelle au fondement de nos catégories de pensée. Si pour Perrot « le genre, catégorie de la pensée et de la culture, précède le sexe » et « le corps n’est pas la donnée première » (p.393), pour les anthropologues aussi c’est dans la pensée symbolique, et non dans le corps en soi, qu’il faut saisir les racines de l’inégalité.

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09

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Michelle Perrot, Les Femmes ou les silences de l’Histoire, Paris, Flammarion, 1998.

De la même auteure – Histoire de chambres, Paris, Le Seuil, 2009. – Avec Georges Duby (dir.), Histoire des femmes en Occident, Paris, Plon, 1990-1991 (5 vol.). – Mélancolie ouvrière, Paris, Grasset, 2012. – La Place des femmes. Une difficile conquête de l’espace public, Paris, Textuel, 2020.

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