
Les Évaporés du Japon
Enquête sur les disparitions mystérieuses
Description
Dans ce beau livre illustré par les photos de Stéphane Remael, le lecteur est invité à parcourir un Japon inconnu du monde extérieur et ignoré des guides de voyage, à la recherche des « évaporés », ces Japonais qui ont un jour volontairement disparu plutôt que d’affronter un quotidien devenu insupportable.
Qui sont ces disparus ? Comment et où vivent-ils ? Quelles sont les raisons de leur fuite ? Que recherchent-ils ? Tels sont les questionnements auxquels cet ouvrage tente de répondre.
Sommaire
01Introduction
C’est un réalisateur français féru de culture japonaise qui a mis les auteurs sur la piste des « évaporés » – ces disparus volontaires – et a attisé leur curiosité sur l’étrange phénomène de l’« évaporation ». Certes, nous sommes nombreux à avoir un jour songé à changer de cap, à fuir la routine pour changer de vie, mais il s’agit là de tout autre chose : les disparitions sont, au pays du Soleil-Levant, un véritable fait de société, une tradition même, qui remonterait à un Japon féodal régi par le code d’honneur des samouraïs. Selon un détective croisé lors de cette enquête documentaire, il y aurait environ 100 000 évaporations annuelles sur l’archipel nippon.

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02Un sujet tabou
Le premier élément qui frappe, dans cette enquête, c’est la difficulté rencontrée par les auteurs pour trouver un guide ou un traducteur prêt à les accompagner dans cette « fourmilière nippone, mystère tissé de codes, d’étiquettes et de barrières, [qui] brouille toutes nos grilles d’analyses » (p. 101). De même, très rares sont les témoins possibles (commerçants, policiers, hôteliers), les proches de disparus et a fortiori les quelques « évaporés » retrouvés par les journalistes qui ont accepté d’aborder ouvertement le sujet.
L’affaire est taboue au point que, dans les rares cas où des évaporés se décident à resurgir, ils sont souvent rejetés par une famille incapable de supporter le déshonneur de leur présence. Comme l’explique un détective japonais : « Les proches […] voient dans la fugue sociale une faute de parcours. Chez nous, l’échec est inacceptable. Il signifie que l’individu n’a pas honoré sa mission, son rôle dans la société » (p. 152). « Un homme digne de ce nom ne fuit jamais. Fuir, c’est bon pour le robinet », avait écrit Boris Vian avec humour ; au Japon, soulignent les auteurs, « la philosophie s’inverse : un homme digne de ce nom s’en va » (p. 127).

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03Espaces-temps de la disparition
Avant de suivre plus avant la trace des disparus, il convient de s’arrêter un instant sur ce que l’on pourrait nommer la géographie ou mieux les espaces-temps de la disparition : on ne disparaît pas, au Japon, n’importe quand ni n’importe où.
Le terme d’« évaporés » (traduction littérale du japonais « johatsu ») souligne en premier lieu l’association, dans l’imaginaire nippon, des personnes disparues avec la vapeur typique des sources chaudes volcaniques, les célèbres onsen, nombreuses sur l’archipel : par le biais d’une métaphore physique et symbolique, le mot « évaporation » désigne ici non seulement la volatilisation des individus, mais aussi la nécessité de venir se laver de ses fautes dans un bain de vapeur, de cacher sa honte derrière les volutes épaisses, voire de se dissoudre dans l’eau chaude. Et c’est effectivement souvent à proximité de sources thermales que vont se réfugier les évaporés.

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04Visages
Mais qui sont-elles ces silhouettes anonymes qui vivent dans l’ombre ? Quelle est leur histoire ? On imagine des visages, au fil du livre, plus par les textes que par les images, à une exception près : les évaporés ne se laissent pas capturer de face par l’objectif du photographe. On apprend d’abord que nombre d’évaporés sont les victimes d’une discrimination sociale héritée de l’ancienne division des castes, au bas de laquelle se situaient les burakim qui, à l’instar des intouchables d’Inde, effectuaient les métiers considérés comme impurs par la religion shinto : équarrisseurs, tanneurs, croque-morts…
Si ce système a été officiellement aboli au XIXe siècle, il perdure dans les faits, obligeant de nombreux individus à s’évaporer s’ils veulent s’extraire de leur condition : « J’ai fui une étiquette, confie une disparue. J’ai voulu prendre l’air, tenter ma chance loin des odeurs de viande crue et du regard méprisant des voisins » (p. 143). La violence sociale s’exerce aussi à l’encontre des communautés immigrées du Japon, notamment les Brésiliens, les Chiliens ou les Coréens. Un interlocuteur raconte ainsi avoir entendu, dans les rues de son quartier, des slogans transmis par haut-parleurs : « Tuez les Coréens » ; « Coréens, pendez-vous. Buvez du poison. Crevez » (p. 65).

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05Un État absent
Tout comme dans le cas de la catastrophe nucléaire de Fukushima, en 2011, où l’État s’est montré incapable de venir en aide aux victimes et aux familles laissées sans logement, les autorités publiques restent singulièrement silencieuses face au phénomène préoccupant des disparitions. Un véritable « marché de l’évaporation » profite ainsi de la détresse des disparus et de leur famille.
De juteuses entreprises de « débarras », moyennant une somme bien supérieure à celle demandée pour un déménagement classique, peuvent organiser, en une nuit, la fugue discrète d’une famille entière et même d’une entreprise en faillite. Si certains proches de disparus se résignent au silence (la loi autorise en effet un individu à se dérober) et font tout pour que rien ne s’ébruite, d’autres font appel à des détectives privés aux tarifs exorbitants (environ 400 euros par jour).
C’est pour pallier l’absence d’aide publique en la matière qu’en 2002, quelques détectives bénévoles et philanthropes ont fondé l’Association de soutien aux familles de personnes disparues. Ils n’enregistrent cependant que trois cents requêtes par an : peu franchissent le pas, car se confier implique de surmonter le « déshonneur » jeté sur la famille. Il est cependant rare que les enquêtes aboutissent, en effet, le mille-feuille administratif de l’archipel empêche le recoupement des données et rend difficile la recherche des disparus qui meurent souvent dans l’anonymat et la solitude.

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06Le Japon, pressions et normes sociales
En toile de fond du livre, se dessine aussi le portait d’une société dont les normes traditionnelles écrasent l’individu au point d’être devenues, pour beaucoup, invivables. Le Chrysanthème et le sabre, commandé à l’anthropologue Ruth Benedict par l’Office of War Information de la Maison-Blanche, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, reste un ouvrage de référence pour appréhender les codes de la culture japonaise.
On y apprend que les Japonais se vivent d’abord en héritiers du passé, qu’ils se sentent porteurs d’une dette envers leurs maîtres (empereur, ancêtres, parents, professeurs) dont il faut s’acquitter, non tant pour soi, mais pour éviter qu’elle ne retombe sur les proches. Cela implique des devoirs, le premier étant de ne pas salir sa réputation. Si l’on y contrevient, alors disparaître ou se tuer est la seule solution pour ne pas jeter l’autre dans l’opprobre et la gêne. Cet écrasant sens de la hiérarchie intériorisé par les Japonais remonterait à l’époque du shogunat Tokugawa (1603 à 1867), où la société était divisée en quatre classes : guerriers, fermiers, artisans et marchands.

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07Conclusion
Le nombre des évaporés n’est pas en passe de diminuer. En effet, les périodes successives de récession économique ayant affecté le Japon depuis la fin des années 1980 ont ébranlé les fondements traditionnels et le fonctionnement d’une société plus que jamais en crise : dévalorisation des diplômes, spectre du chômage et de la précarité économique assombrissent l’existence des Japonais et en particulier des jeunes générations, qui ne voient parfois d’autre issue que le suicide ou la disparation.

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08Zone critique
Au-delà de son contenu informatif, cet ouvrage suscite l’intérêt par sa forme originale, à la lisière de genres divers : il s’inscrit d’abord dans la longue tradition des récits de voyage, mais emprunte aussi aux codes de l’écriture romanesque, de l’enquête ethnologique, du journalisme de terrain ou encore du reportage photographique. C’est peut-être la multiplicité des approches qui permet de lever le voile sur cette réalité insaisissable et fuyante que les auteurs cherchent à capter.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Les Évaporés du Japon. Enquête sur le phénomène des disparitions volontaires, Éditions des Arènes, Paris, 2014.

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