
Les Enfants de la République
L’intégration des jeunes de 1789 à nos jours
Description
Notre société est obsédée par les jeunes de cité. Cette peur sociale va de pair avec une ambition politique : assimiler à la nation les mineurs « mal nés ». Enfants naturels sous la Révolution, jeunes délinquants au début du XIXe siècle, enfants abandonnés sous la Troisième République, jeunes de banlieue aujourd’hui, tous sont condamnés à une réhabilitation physique et morale susceptible d’effacer leurs origines imparfaites.
Emblématique des idéaux républicains, cette utopie intégratrice est l’une des plus anciennes politiques publiques en France. Or, le « modèle français d’intégration » se révèle plutôt un contre-modèle, non seulement parce qu’il échoue à insérer les jeunes dans la société, mais aussi et surtout parce qu’il postule l’inégalité des individus.
Sommaire
01Introduction
C’est à partir de la figure des « jeunes de cité » d’aujourd’hui, dont on ne parle qu’à l’occasion de leurs délits et de leur origine d’immigrés, qu’Ivan Jablonka s’intéresse aux enfants bâtards, aux enfants abandonnés, ou encore à ceux envoyés en maison de correction, de la période révolutionnaire et du XIXe siècle.
Au-delà de la misère et de la stigmatisation sociale dont ils sont l’objet, quel rapport existe-t-il entre ces jeunes ? Dans quelles mesures ces « jeunes de cité » n’ont-ils qu’un lien indirect avec les banlieues et l’immigration ? Ne sont-ils pas plutôt les héritiers d’une histoire qui remonterait au XVIIIe siècle ? Telle est l’hypothèse de travail de l’historien.

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02Défendre des bâtards
Les révolutionnaires tenaient en horreur les inégalités attachées au rang social ou à la religion des personnes. Parmi tous ces individus lésés, il y avait les enfants privés d’honneur : les bâtards. Depuis l’Antiquité, ils étaient soupçonnés d’être étrangers aux liens de famille et rétifs à toute autorité.
Or, en traçant une frontière légale entre enfants naturels et légitimes, le corps social effectuait, selon l’expression du Comité de législation de 1793, une « distinction révoltante », qui devait être effacée comme injustice. La principale chose que la Convention (1792-1795) entendait corriger était la filiation : si, sous l’Ancien Régime, les bâtards ne pouvaient hériter de leurs parents, la Révolution devait corriger cette hérésie successorale, en décrétant que « les enfants nés hors le mariage succéderont à leurs père et mère ». Le principe d’égalité était donc acquis, mais il restait à déterminer à quelles conditions les bâtards pouvaient hériter, et il distinguait tout de même les enfants naturels dits « simples » (issus de parents libres et reconnus par eux), des enfants adultérins et des enfants incestueux, qui ne disposaient d’aucun droit.

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03La correction d’État
Le Code civil instauré en 1804 faisait renaître l’esprit romain dans les institutions françaises, octroyant au pater familias de nombreux droits sur sa descendance.
Certes, la « puissance paternelle » ne s’exerçait que jusqu’à vingt et un ans et le père ne pouvait pas déshériter ses enfants, mais il conservait une autorité à la fois écrasante et arbitraire. Il détenait le droit de garde et fixait la résidence de l’enfant à sa guise : cela pouvait être chez lui, mais aussi dans un établissement quelconque, voire un lieu de travail dangereux. Il avait le droit d’administrer ses biens, de l’émanciper et de consentir à son mariage. Cette autorité parentale, il l’exerçait personnellement. À l’égard de son enfant, la loi conférait au père bien plus de droits que de devoirs, ses seules obligations étant de le nourrir, l’entretenir et l’élever. Si l’on ajoute à ces prérogatives la puissance maritale, il est possible de qualifier le père de famille de « monarque domestique », pour reprendre l’expression formulée par Ivan Jablonka.

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04Des prisons pour mineurs ?
Sous la Restauration et la monarchie de Juillet, les spécialistes de la question pénitentiaire ne cessèrent de méditer sur la manière de traiter les jeunes délinquants, certains demeurant partisans du « tout-cellulaire », d’autre penchant plutôt pour la recherche d’une intégration de ces jeunes.
Pour le député Léon Faucher, la prison, au lieu d’intégrer à la société, désocialisait. Le système de colonies (établissements pénitenciers pour mineurs, premiers du genre), comme celle de Mettray dans le centre de la France, ouverte en 1839, semblait être un bon moyen de canaliser ces jeunes, de les rééduquer. Une terre agricole était confiée aux détenus qui devaient l’exploiter pour « épuiser leur nervosité et fixer leur imagination déréglée ». Cela préparait leur réinsertion dans la société, car des garçons de ferme ou des charretiers étaient partout nécessaires sur le territoire français. Les colonies agricoles devinrent donc des machines à produire des paysans à partir de ce qu’Ivan Jablonka qualifie de « déchets sociaux ».

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05La dépénalisation de la misère
Protéger les mères et les enfants, soigner les malades, soutenir les vieillards, lutter contre la misère : ce programme, esquissé par les jacobins au cours de la Révolution française, fut consciencieusement appliqué par la Troisième République. Le système qu’elle instaura entre 1870 et 1914 visait à intégrer les plus faibles.
Diverses mesures furent prises, à l’instar de ce qui se faisait en Allemagne à la même époque, afin de « socialiser le risque » : assistance médicale gratuite (1893), réparation des accidents du travail (1898), prise en charge des enfants assistés (1904), assistance aux vieillards et infirmes (1905), retraites ouvrières et paysannes (1910), repos des femmes en couches (1913). Le principe de solidarité accrut progressivement les charges de l’État : à la veille de la Première Guerre mondiale, l’action sociale absorbait presque 3 % de ses dépenses, alors qu’elle ne représentait que 0,5 % sous le Second Empire et au début de la Troisième République.

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06Les enfants du second XXe siècle
Parmi toutes les réformes engagées au lendemain de la Libération, deux concernaient la prise en charge des jeunes délinquants. L’ordonnance du 2 février 1945 instituait un régime d’irresponsabilité pénale en faveur des mineurs de moins de dix-huit ans, passible uniquement de mesures de protection et d’éducation. Celle du 1er septembre créait, au sein de ministère de la Justice, une Direction de l’éducation surveillée : désormais, les mineurs qui avaient commis des infractions ne relevaient plus de l’administration pénitentiaire, et l’éducation remplaçait la répression.
Dans certaines de ces institutions, les uniformes disparaissaient au profit des tenues civiles, les jeunes apprenaient un métier ou se préparaient aux examens tout en ayant accès aux loisir – sorties en ville, séances de cinéma, parties de pêche, etc. Il régnait une forme d’indulgence vis-à-vis de ces enfants de la guerre qui avaient grandi dans la peur et les privations. Pourtant, les ordonnances de 1945 ne tournaient le dos ni à la sanction ni à l’enfermement des jeunes, qui demeurait possible et laissé à la discrétion du juge qui pouvait prendre des mesures de protection, d’assistance, de surveillance, d’éducation, pour la durée qu’il souhaitait.

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07Conclusion
Cet ouvrage invite à découvrir l’histoire des jeunes exclus, depuis la Révolution française jusqu’à nos jours. Il suit, selon une logique chronologique, les méthodes adoptées par les différents régimes politiques et leurs évolutions, afin de s’emparer de la question des mineurs – et des jeunes majeurs – au ban de la société, depuis le XVIIIe siècle.

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08Zone critique
Le titre de l’ouvrage d’Ivan Jablonka est trompeur : la période abordée ne peut en aucun cas être considérée comme uniquement républicaine, et seule une partie de la jeunesse est étudiée, les mineurs et les marginaux principalement.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Ivan Jablonka, Les Enfants de la République. L’intégration des jeunes de 1789 à nos jours, Paris, Seuil, 2010.
Du même auteur – Ni père ni mère : histoire des enfants de l’Assistance publique (1874-1939), Paris, Éditions du Seuil, 2006. – Histoire des grands-parents que je n'ai pas eus, Paris, Éditions du Seuil, 2012. – L’enfant-Shoah, Paris, PUF, 2014. – L’histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales, Paris, Éditions du Seuil, 2014. – Le corps des autres, Paris, Éditions du Seuil, 2015. – Laëtitia ou la Fin des hommes, Paris, Éditions du Seuil, 2016. – En camping-car, Paris, Éditions du Seuil, 2018. – Des hommes justes. Du patriarcat aux nouvelles masculinités, Paris, Éditions du Seuil, 2019.

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