
Les Dépossédés de l’open space
Une critique écologique du travail
Description
De l’aide-soignante au livreur à vélo, en passant par l’agente d’entretien ou le start-upper, autant d’esclaves des nouvelles modalités de travail issues de la digitalisation, de la robotisation et des méthodes actuelles de management. L’emprise de ce « néotravail » s’étend désormais du bureau au domicile, explosant les limites de notre open space.
À la clé, des « néotravailleurs » dépossédés de la valeur de leur travail mais aussi de leurs capacités à créer, à nouer du lien humain, à exercer leur esprit critique. Comment peuvent-ils reprendre les rênes de leur travail ?
Sommaire
01Introduction
Une idée reçue communément admise, et soigneusement entretenue par les dirigeants de nos sociétés actuelles : on travaillerait mieux aujourd’hui qu’hier. Dans un monde dominé par les activités tertiaires, l’individu serait plus libre, plus épanoui, mieux reconnu aussi que dans l’ère agraire ou industrielle. Ne peut-on pas, même, travailler de chez soi, loin des open spaces bruyants et impersonnels ?

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02Le néotravail, une nouvelle aliénation professionnelle
Une nouvelle forme de travail étend son emprise sur nos vies : le « néotravail ». Un néologisme qui trouve sa source dans la « révolution ultralibérale » menée dans les années 1980 par des dirigeants comme Ronald Reagan et Margaret Thatcher. L’expression désigne les transformations radicales des modes de production et des modes de vie survenues à partir des années 1950 avec l’essor de la robotique et de l’informatique. Depuis la fin des années 1990 et l’émergence d’Internet, de nombreux observateurs parlent aujourd’hui d’une « quatrième révolution industrielle ».
Le digital labour recouvre une multitude d’activités et différentes modalités de travail. Le sociologue français Antonio A. Casilli en distingue trois. Primo, le travail digital à la demande – celui des plateformes d’intermédiation du type Uber, Airbnb ou Deliveroo. Secundo, le micro-travail, qui permet aux usagers du Web de gagner de l’argent en aidant les plateformes à optimiser leurs services. Tertio : le travail social en réseau – celui que nous pratiquons lorsque nous postons un contenu sur Facebook (mail, commentaire, photos, vidéos ou encore « likes ») ou que nous signalons une avarie sur une application.

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03Une forme de travail dégradé, aux multiples méfaits
Le néotravail est une forme de travail dégradé, le « travail à la tâche » ou à la « mission ». Généralement présenté comme une innovation libératrice pour les travailleurs, qui auraient désormais l’opportunité de « devenir leur propre patron », il cumule, dans les faits, une succession d’effets pervers.
D’abord, il entérine le retour du « salaire aux pièces » face à l’ancien « salaire au temps ». Une forme de rémunération qui dépend strictement du rendement, ce qui incite les travailleurs à s’exploiter eux-mêmes pour que leur effort soit mieux payé. Sans compter l’exploitation possible de travailleurs par d’autres, via la sous-location de prestations. Le néotravail entérine aussi l’atomisation sociale et mondaine du travail (disparition progressive des notions d’emploi, de métier ou de savoir-faire).
Par ailleurs, le néotravail sape le droit du travail. Les acteurs de l’économie numérique sont champions du contournement des réglementations nationales et supranationales relatives à la fiscalité des entreprises. De plus, au nom de la sacro-sainte « flexibilité », ils font éclater les formes traditionnelles d’emploi, qui assurent aux salariés la stabilité d’un revenu et l’encadrement de règles négociées. Ils poussent leurs « usagers » à s’établir en tant que travailleurs indépendants et à adopter le statut d’entrepreneurs ou de freelance.

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04Les néotravailleurs, des prolétaires 2.0
Les travailleurs de notre ère technologique se divisent en deux catégories : les travailleurs du clic et ceux du soin. On y trouve notamment les femmes de ménage et les modérateurs de réseaux sociaux, ou « nettoyeurs du web », qui représentent « la quintessence, l’idéal-type du travailleur au XXIe siècle » (p.181). Ces deux typologies ont en commun d’être peu visibles, peu reconnues socialement et de concerner de plus en plus de travailleurs. Mais aussi de représenter, trop souvent, des populations sous-traitées et sous-payées, que ce soit dans les services généraux, les services après-vente, l’assistance informatique, la sécurité, le nettoyage ou encore le médico-social.
Tous ces profils de travailleurs ont aussi en commun d’exécuter en continu des tâches dites « non productives » et déqualifiées. Et de souffrir d’une précarisation financière et sociale croissante.

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05Une prolétarisation sans classe
Selon l’auteure, nous serions en train d’assister à une actualisation de la lutte des classes avec, dans le rôle du capital, les propriétaires de données jaloux de leurs connaissances et de leur savoir, et dans celui du prolétariat, les « tâcherons » sans qualification. « Lâché dans la ville avec son téléphone portable, le tâcheron est un prolétaire sans liens, un prolétaire sans classe », décrypte Fanny Lederlin (p.44). Non seulement la classe ouvrière a décliné quantitativement, mais la charge révolutionnaire qu’elle portait et l’alternative globale qu’elle représentait à l’organisation de la société ont, elles aussi, disparu.
Non contents d’être prolétarisés, nous nous laissons domestiquer. En coupant le lien symbolique et identitaire qui reliait leurs salariés à la société pour leur imposer en contrepartie celui qui les lie à elles-mêmes, les entreprises ont installé un monde décomposé, fait d’individualisme et d’indifférence aux autres, dominé par les valeurs de performance et de réussite personnelle, fondamentalement clivantes. Cette nouvelle organisation du travail entraîne par ailleurs une totalisation des esprits qui coupe les travailleurs de leur bon sens et de leur singularité, rendant possible leur endoctrinement.

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06Contre le néotravail, promouvoir un « bricolage » éthique et collaboratif
Hegel, Simone Weil, Marx… La philosophie, de longue date, a fait du travail un sanctuaire, essentiel à l’équilibre, à la liberté et à la dignité de l’homme. Encore faut-il qu’il soit bien compris.
Pour se défaire de l’emprise du néotravail, il faut oser y réfléchir, non pas individuellement, au cas par cas et sur un plan dit éthique, mais globalement et sur un plan critique. Premier pas ? S’affranchir du consentement volontaire à la servitude. Pour ce faire, on peut refuser de manière biaisée, ou s’exécuter a minima ; pratiquer une soumission déférente ; utiliser le « je » et non le « on » pour afficher sa singularité ; ou encore, renoncer à utiliser la « langue du travail ».
À plus long terme, Fanny Leberlin suggère de substituer à la logique productiviste la « logique du bricolage ». Un concept qui consiste à assembler des éléments déjà existants pour en faire apparaître de nouveaux. Il s’agirait d’opter pour un renoncement, dans l’organisation du travail, à toute forme de « programmation » puisque, contrairement à l’ingénieur, le bricoleur n’a pas de projet arrêté. Et de s’orienter vers un mode de production fondé sur le recyclage (économie circulaire), qui permettrait de rétablir une forme d’harmonie entre l’activité humaine et la nature. Mais aussi de faire travailler avant tout les gens en place ; ne pas viser de résultats univoques et définitifs, mais se contenter de solutions contingentes et provisoires.

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07Conclusion
Fanny Lederlin appelle de ses vœux un travail qui retrouverait ses vertus médiatrices, socialisantes, subjectivantes et émancipatrices, un « écotravail » qui se substituerait au néotravail. Contribuant à l’avènement d’une société plus juste et plus viable : une « société écologique ». Laquelle pourrait être la source d’une autre croissance, vitale, fertile et limitée, issue d’un rapport de coexistence et de coopération entre les travailleurs, l’humanité et la nature. Cent ans après Karl Marx, il semble plus que jamais pertinent de considérer le travail comme le lieu d’où nous pourrions changer le monde.

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08Zone critique
Ressorts totalitaires du jargon d’entreprise, effets désocialisants du travail à la tâche, fragilisation du droit du travail, dégradation environnementale et existentielle provoquée par les pratiques d’externalisation… Fanny Lederlin dresse un réquisitoire implacable contre ce néotravail souvent porté aux nues comme le summum de la modernité, mais qui nous dépossède de nous-mêmes, des autres, de la nature et du monde.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Fanny Lederlin, Les Dépossédés de l’open space. Une critique écologique du travail, Paris, PUF, 2020.

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