
Les Chasses à l'homme
De la Chasse aux Esclaves à la Chasse aux Juifs
Description
Chasse aux esclaves dans l’Antiquité, chasse aux pauvres, chasse aux Juifs… L’histoire de la domination de l’homme sur l’homme serait-elle d’abord une histoire « cynégétique », c’est-à-dire associée à la chasse, comme le suggère Grégoire Chamayou ici ?
Que ce soit pour traquer, pour exclure, voire pour tuer, la chasse comme technique de prédation humaine semble en effet intimement liée à l’exercice d’un pouvoir trouvant ses sources et sa légitimité dans la violence…
Sommaire
01Introduction
Sous quel angle envisager et comprendre la violence des rapports de domination qui modèlent les relations interhumaines ? Comment expliquer l’esclavage, le massacre des Indiens d’Amérique au XVIe siècle ou encore la mise au ban des sans-papiers dans nos sociétés actuelles ? Ces exemples issus de l’histoire ancienne ou contemporaine ont un dénominateur commun : ils révèlent la prédation exercée par un groupe sur un autre, à partir du procédé de la « chasse à l’homme ».

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02Capturer ou exclure ?
D’emblée, Grégoire Chamayou distingue deux définitions possibles au verbe « chasser », autour desquelles s’articule l’ensemble de sa thèse : la chasse peut s’envisager comme le fait de poursuivre pour capturer ou pour tuer, comme nous le ferions de bêtes sauvages, mais aussi pour expulser, pour exclure d’un ordre commun, sur le principe du bannissement. La première de ces définitions est historiquement liée à l’instauration de l’esclavage, notamment dans l’Antiquité grecque, qui considère la chasse à l’homme comme une technique de pouvoir en vue d’acquérir de la main-d’œuvre pour pourvoir aux besoins de la cité.
D’après Aristote, « l’art de la guerre est, en un sens, un art naturel d’acquisition, car l’art de la chasse en est une partie de cet art : nous devons y avoir recours à l’égard des bêtes et de ceux des hommes qui étant nés pour être commandés n’y consentent pas » (p. 13). L’histoire fournit d’autres illustrations éloquentes de l’asservissement par la chasse, qu’il s’agisse des captures réalisées par les colons espagnols sur des dizaines de milliers d’Indiens d’Amérique du Sud au XVIe siècle pour les revendre comme esclaves, ou de « la chasse aux Nègres (…) et l’essor du commerce triangulaire – c’est-à-dire (…) la constitution d’un capitalisme transatlantique » (p. 66). Ces « chasses-captures » répondent à des logiques de soumission de l’autre à des fins économiques…

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03Les chasses modernes, entre mouvements populaires et monopole d’État
Pour Grégoire Chamayou, l’époque moderne est marquée par une amplification de la chasse à l’homme en ce que les citoyens d’un État l’intériorisent comme nécessaire à leur propre survie, et, plus encore, s’y voient encouragés par l’État lui-même. C’est l’avènement de la « chasse sécuritaire », née sur une injonction de protection de l’ordre à la fois social et économique dans un système désormais capitaliste. Grégoire Chamayou cite l’émeute qui eut lieu en août 1893 à Aigues-Mortes, où une rixe éclata entre travailleurs français et italiens, pour se transformer en véritable émeute populaire réclamant l’expulsion des ouvriers italiens hors de la commune : « “Protection”, tel était le nouveau maître mot : “Si nous voulons qu’on protège le produit, c’est pour protéger le producteur national (…). Et cela nous amène à des mesures pour favoriser l’ouvrier français contre l’ouvrier étranger.” » (p. 161.)

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04Qui est « chassable » ?
L’un des traits caractéristiques de ce texte tient aux divers registres d’analyse qu’il exploite : outre l’étude historique que propose l’auteur, il pose également un regard à la fois philosophique et ethnographique sur le concept de chasse à l’homme, pour en dégager une question clé à laquelle il donne plusieurs éléments de réponse : qui vaut la peine d’être chassé, et pourquoi ? Qu’est-ce qui fonde le droit, la légitimité des chasseurs à imposer leur domination dans la chasse, et quels sont les traits spécifiques de leurs proies ? Grégoire Chamayou pose ici le concept de « théorie de la proie », qui permet de justifier le rapport de domination prééminent à toute chasse à l’homme, qu’elle soit capture ou exclusion, au nom d’une préservation d’un ordre social, politique et/ou économique (les pauvres créent un creuset de criminalité et de délinquance, les sans-papiers dépossèdent les citoyens de leur travail, etc.).
Cette notion de protection, qui s’est généralisée à l’époque moderne en écho à l’essor d’une économie capitaliste, n’est pour l’auteur que la rationalisation d’une vue zoologique des rapports humains. Cette théorisation prend corps dès l’Antiquité grecque, avec l’idée d’une division de l’espèce en deux classes : les dominants et les esclaves « par nature », ceux des hommes dont le corps prévaut sur l’âme et qui sont nés pour être commandés.

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05La remise en question des théories de la proie
Le regard critique que porte Grégoire Chamayou sur ces théories de la proie et leurs applications historiques lui permet de dégager l’une des thèses essentielles de son texte : toute théorisation de la proie est porteuse d’une injonction contradictoire, et donc nécessairement caduque. Le principe même de la chasse à l’homme implique pour lui un paradoxe préalable : « La reconnaissance implicite de l’humanité de la proie en même temps que sa contestation pratique sont (…) les deux attitudes contradictoires constitutives de la chasse à l’homme. » (p. 9.) De là le plaisir et la jouissance que peuvent en tirer les « chasseurs », qui à la fois ne risquent pas leur vie, mais s’exposent dans un combat contre une intelligence de même nature (contrairement à la chasse animale). C’est ainsi que la chasse aux fugitifs prit souvent la forme d’un véritable sport aristocratique.
L’exemple de la traite des Africains, justifiée moralement par la pensée de Hegel, autorise la définition d’une contradiction supplémentaire, sur le plan philosophique. Si le penseur allemand rend les esclaves responsables de leur asservissement, dès lors qu’il les voit « s’engager dans une lutte à mort effective, il la nie en la réinterprétant comme un néant » (p. 82). Pour Hegel, si les esclaves peuvent être capables de braver la mort, ce n’est pas au nom de leur libération, mais d’un mépris naturel de leur propre existence, qui pour eux n’aurait aucune valeur. Cette mort ne peut donc être un acte émancipateur…

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06Conclusion
Le regard à la fois philosophique, historique et ethnographique que porte Grégoire Chamayou sur le concept de chasse à l’homme fait de ce petit essai un texte multiple et très documenté. Il lui permet surtout de poser ce concept comme base constitutive des rapports de domination interhumains et d’en faire l’un des éléments de réponse à la question de la violence qui leur est liée.

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07Zone critique
L’essai Les Chasses à l’homme confirme, après la publication des Corps vils en 2008, le positionnement partisan de Grégoire Chamayou comme « philosophe engagé » et auteur militant. La couverture médiatique, majoritairement très positive, dont bénéficia la sortie de son livre en France lui valut d’intervenir de plus en plus fréquemment sur de nombreux médias, pour s’exprimer sur des questions d’actualité sensibles, comme les mouvements migratoires, le traitement des sans-papiers ou encore la progression des mouvements d’extrême droite.

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08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Les Chasses à l’homme, histoire et philosophie du pouvoir cynégétique, Paris, La Fabrique éditions, 2010.
Du même auteur – Théorie du drone, Paris, La Fabrique éditions, 2013. – La Société ingouvernable, une généalogie du libéralisme autoritaire, Paris, La Fabrique éditions, 2018.

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