
Les boulots à la con
Démasquer les emplois inutiles dans le monde du travail
Description
"Bullshit Jobs" de David Graeber est un essai provocateur qui examine le phénomène des emplois inutiles ou peu significatifs dans l'économie moderne. Graeber, anthropologue et activiste, argumente que de nombreux emplois dans les secteurs administratifs, financiers et de services n'apportent pas de contribution réelle à la société, et pourtant, ils occupent une place importante dans le marché du travail. L'auteur explore les raisons économiques, culturelles et psychologiques qui sous-tendent la création et la persistance de ces "bullshit jobs", et examine l'impact de ces emplois sur le bien-être individuel et la santé mentale des travailleurs.
Graeber critique les structures économiques et les valeurs sociales qui valorisent le travail pour le travail, indépendamment de son utilité ou de sa contribution au bien commun.
Sommaire
01Introduction
Coordinatrice de portefeuilles ou d’activités de détente, délégué qualité et performance, consultant en stratégie numérique, manager intermédiaire, leadership stratégique, co-directrice ou responsable adjointe de ceci, de cela ou d’autre chose… Voici une liste – non exhaustive – de tous les « jobs à la con » répertoriés par David Graeber dans son livre phénomène Bullshit Jobs.
Qu’est-ce qu’un « job à la con » ? s’interroge l’auteur.
Alors que la question ne se pose pas pour un infirmier ou une enseignante, dont l’utilité pour la société se comprend immédiatement, de nombreux métiers aux terminologies nébuleuses cachent leur totale vacuité. David Graeber nous explique comment, dans une société capitaliste qui prétend à l’efficacité et à la rationalité, une foule de postes stériles en est venue à scléroser le fonctionnement des institutions et des entreprises privées. Il s’attarde aussi sur la violence psychologique profonde qui en découle pour les intéressés, prenant au passage le contre-pied de l’argument généralement invoqué selon lequel l’homme serait fondamentalement fainéant et ne produirait rien si sa survie n’en dépendait pas.

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02Qu’est-ce qu’un « job à la con » ?
Qu’est-ce qu’un « job à la con » ? Peut-on, par exemple, le reléguer au rang de « job de merde » ? Non, nous explique l’auteur, même s’« il est très fréquent qu’on les confonde » (p. 43). « Les jobs de merde (…) consistent dans des tâches nécessaires et indiscutablement bénéfiques à la société ; seulement, ceux qui en sont chargés sont mal payés et mal traité. » (p. 43) C’est typiquement le cas des agents d’entretien, qui sont indispensables à la bonne tenue d’un organisme, mais que celui-ci ignore ou méprise le plus souvent.
Les « jobs à la con » sont en général bien payés et bien considérés. Cependant, dans le meilleur des cas, ils ne servent à rien, dans le pire des cas ils sont néfastes à la société. Pour les repérer, quel meilleur juge que ceux qui les exercent ? David Graeber s’appuie sur les témoignages de nombreux individus qui lui ont écrit pour révéler leur situation dans des « bullshit jobs » suite à son article paru en 2013 dans la revue Strike?!. Grâce à leurs témoignages, l’auteur a développé cette définition du « job à la con » : c’est une « forme d’emploi rémunéré qui est si totalement inutile, superflue ou néfaste que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence, bien qu’il se sente obligé, pour honorer les termes de son contrat, de faire croire qu’il n’en est rien » (p. 37).

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03La féodalité managériale
Mais enfin, disent les économistes d’obédience libérale, il est impossible que les entreprises privées génèrent des emplois qui ne servent à rien ! « La dernière chose qu’on attende d’une boîte privée mise en concurrence avec d’autres boîtes privées, c’est bien qu’elle embauche des gens dont elle n’a pas réellement besoin. » (p. 48) Ce gâchis ne peut donc être que l’œuvre des administrations publiques qui, en une version à peine édulcorée de l’ancienne URSS, essaie de « créer des jobs pour tout le monde » (p. 48).
Cela, nous dit David Graeber, serait vrai si nous nous trouvions dans un système capitaliste au sens classique du terme. Or, ce n’est pas le cas. Notre société ressemble à ces féodalités anciennes dans lesquelles le politique et l’économique s’entremêlent. Les paysans produisent, puis les seigneurs siphonnent les biens produits pour les répartir autour d’eux, à leurs larbins, à leurs porte-flingues, à leurs petits chefs… Pourquoi ? Pour briller, pour acheter des insatisfaits, pour récompenser des alliés ou encore pour élaborer « une classification compliquée d’honneurs et de titres pour lesquels les nobles de rang inférieur pourront se chamailler » (p. 247) au lieu d’essayer de conspirer contre le seigneur.

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04Pourquoi l’on souffre d’être inutile
Selon une théorie fantasmagorique, l’être humain est fondamentalement un fainéant qui s’abandonne à une totale oisiveté si la société lui en donne les moyens. Le fondement de ce postulat ? Il dérive de « la théorie économique classique [qui veut que] l’Homo œconomicus (…) [soit] mû prioritairement par un calcul coûts-bénéfices. » (p. 129) Autrement dit, l’être humain cherche à acquérir le maximum de bienfaits en faisant le minimum d’efforts. C’est cette théorie qui justifie la politique de plein emploi, le refus du revenu universel et le mépris accordé aux chômeurs.
Or, elle s’avère, dans les faits, inexacte ; et la souffrance ressentie par les personnes qui exercent un bullshit job le prouve. Le témoignage d’Éric est ainsi exemplaire. Ce jeune homme diplômé en histoire et sans aucune expérience informatique avait été embauché pour faire fonctionner l’interface du système intranet d’une grosse entreprise. Cette interface devait donner un accès partagé à plusieurs succursales, mais les gérants des diverses antennes n’en voulaient pas, car ils avaient l’impression qu’elle limiterait leur liberté d’action. Éric avait été donc été choisi car il n’était pas en capacité de faire fonctionner correctement l’interface fonctionnelle. Il était ainsi rémunéré à ne rien faire.

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05La valeur-travail
Il ressort de cela que l’être humain a besoin d’agir et de voir les conséquences de ses actes sur son environnement. Cela doit-il en passer nécessairement par le travail ? Pas du tout : l’associatif, le culturel, l’art, les loisirs sont des domaines dans lesquels l’individu peut s’épanouir. D’ailleurs, nous venons de démontrer avec David Graeber que l’être humain peut posséder un travail (« à la con ») et n’avoir aucun impact sur le monde qui l’entoure.
Pourtant, la valeur-travail est hautement considérée dans nos sociétés occidentales et les politiques ne cessent d’évoquer la nécessité du plein emploi. Avec les progrès de la technologie et de l’automatisation, nous pourrions aisément nous en passer et avoir des semaines très allégées avec du temps libre consacré à d‘autres activités.
Si nous ne le faisons pas, c’est parce que le travail est considéré comme une fin de soi et non comme un outil permettant d’obtenir quelque chose de supérieur, « l’idée communément admise étant que tout travail, quel qu’il soit, est un devoir sacré, par conséquent forcément préférable à pas de travail du tout » (p. 272). Voilà comment nous en arrivons à porter un regard accusateur sur certaines catégories de population accusé de ne pas en faire assez.

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06Anthropologie d'un phénomène
Comme nous l’avons vu, l’auteur a déjà expliqué le foisonnement d’emplois inutiles par la féodalité managériale. Dans un second temps, il s’interroge : pourquoi ce phénomène est-il si largement accepté ? Pour le comprendre, David Graeber se fonde sur l’histoire sociologique, culturelle et économique du monde. Il décrypte d’abord les « fondements théologiques de notre conception du travail » (p. 306). Celui-ci a été imposé aux hommes par Dieu lorsqu’Adam et Ève ont désobéi dans le jardin d’Éden. Originellement, le travail est donc une punition. De plus, la production est synonyme de souffrance : la femme n’accouche-t-elle pas (ne produit-elle pas la vie) dans la douleur ?
Pour autant, le travail n’est pas censé être déshonorant au Moyen-Âge. En Europe du Nord, la plupart des individus, toutes classes sociales confondues, se mettent au service d’un « patron » durant leur jeunesse. Les écuyers servent un chevalier, les jeunes filles nobles sont les suivantes d’une noble dame, les apprentis apprennent le métier auprès d’un maître, les fils de paysans vont travailler à la journée chez un voisin. Puis, un jour, forts de l’expérience acquise, ils se mettent à leur compte (en devenant chevalier ou maître-artisan, en reprenant la ferme ou en épousant un seigneur et en régissant la maisonnée). Dans cette perspective, le travail est donc éprouvant, mais il est utile et gratifiant.

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07Conclusion
Bullshit Jobs est un ouvrage qui se veut une dénonciation de « problèmes sociaux » liés au monde du travail et à l’organisation globale de nos sociétés. Pour les révéler, il s’appuie sur des témoignages rassemblés de manière empirique et en tire une définition de son sujet, le « job à la con ». Les témoignages en question sont au cœur de son essai et David Graeber les considère comme symptomatiques d’un mal-être qui gangrène le monde du travail.

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08Zone critique
La réaction à cet ouvrage a été très forte. Bullshit Jobs est en effet un essai qui ne peut échapper au positionnement politique de son auteur : David Graeber se considère lui-même comme anarchiste. Chaque nouvel ouvrage de cet auteur soulève son lot de contempteurs. Certains ont désapprouvé la méthode, qui ne s’appuie que sur quelques 200 témoignages d’individus. Ceux-ci sont en outre des followers de David Graeber, c’est-à-dire des personnes qui le suivent sur les réseaux sociaux et sont donc sensibilisés à ses propos.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé –Bullshit Jobs, Éditions Les Liens qui Libèrent, 2018.
Du même auteur – Dette. 5 000 ans d’histoire, Éditions Les Liens qui libèrent, 2013. – La Démocratie Aux Marges, Le Bord de l'eau, 2014. – Bureaucratie. L’Utopie des règles, Éditions Les Liens qui libèrent, 2015.

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