
Les Besoins artificiels
Les enjeux de la société de consommation
Description
"Les Besoins artificiels", écrit par Razmig Keucheyan, un sociologue et professeur français, explore la notion de besoins dans la société contemporaine, en mettant particulièrement l'accent sur les besoins artificiels induits par le capitalisme et la société de consommation.
Keucheyan examine comment les besoins des individus ont évolué au fil du temps, notamment sous l'influence de la publicité, du marketing et de la culture de la consommation. Il soutient que le capitalisme crée des désirs artificiels pour stimuler la demande et maintenir le système en place. Ces besoins artificiels sont souvent déconnectés des besoins réels des individus et peuvent même être nuisibles à la société et à l'environnement.
Sommaire
01Introduction
La théorie critique des besoins qui est au cœur de cet ouvrage repose sur la critique du capitalisme, entendu comme un système fondamentalement productiviste et consumériste.
Ce régime socioéconomique produit en continu des objets largement inutiles, ou en tout cas à la durée de vie très limitée, ce qui amène les individus à consommer toujours plus. Or, la crise écologique laisse désormais peu de place au gaspillage : les besoins authentiques se rappellent à nous, en même temps que deviennent impératives des nouvelles alliances sociales entre consommateurs et industriels. Le foisonnement consumériste mène à un rapport inauthentique au monde, une forme d’aliénation contemporaine où les individus sont rendus étrangers à eux-mêmes.

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02Circonscrire une théorie des besoins
La lumière artificielle est-elle un besoin absolu ? C’est à partir de cette question, en apparence triviale, que Razmig Keucheyan explore les besoins artificiels qui envahissent notre vie quotidienne.
Les récentes revendications pour le « droit à l’obscurité » menées par des associations citoyennes témoignent de nouvelles préoccupations sociales à l’égard des besoins artificiels. La lumière artificielle nous apporte des moments essentiels d’introspection à l’occasion d’une lecture du soir, ou de partage social lors des dîners entre amis, mais elle peut également devenir inutilement excessive, dans le cas des éclairages de bâtiments vides ou de panneaux publicitaires, et même délétère pour le corps humain.
La luminosité artificielle est l’un des nombreux enjeux de consommation qui se posent aux sociétés capitalistes, confrontées à une crise écologique qui nécessite de repenser l’ensemble des besoins individuels et sociaux. Une « théorie critique des besoins » devient urgente, qui demande de revenir aux apports classiques de la sociologie marxiste.

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03Identifier les besoins authentiques
À l’opposé des besoins artificiels se trouvent les besoins authentiques. Ceux-ci désignent toute une strate de besoins d’un individu. Tout d’abord, les besoins biologiques absolus et universels, qui relèvent de la survie organique (manger, boire, se chauffer) et qu’une grande part de la population mondiale ne parvient à satisfaire (800 millions de personnes souffrent de la faim à travers le monde, une personne sur deux en France ne mange pas à sa faim). Ces besoins biologiques sont, selon Heller, des « concepts-limites » : ils ne s’expriment que lorsqu’ils ne sont pas correctement satisfaits pour l’organisme, soit par manque (je mange trop peu), soit par excès (je mange trop).
Toutefois, si les besoins biologiques sont naturels, ils n’en passent pas moins par toute une série de médiations culturelles et historiques. Les besoins ne sont pas les mêmes à travers les pays et les époques.
De fait, la production et la consommation industrielles des biens nous renseignent autant sur les besoins humains que leur valeur biologique : par exemple, l’industrialisation de la viande et sa consommation différenciée selon les milieux sociaux est aussi informative que l’acte organique de manger et la production intensive de climatiseurs et de purificateurs d’air renseigne sur l’état aujourd’hui dégradé d’un acte pourtant aussi simple que celui de respirer. Pour le dire autrement, les besoins naturels conditionnent le consommateur, mais ces besoins naturels sont toujours réajustés par l’environnement écologique et par le système capitaliste, qui re-conditionnent en retour le consommateur.

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04Les objets du consumérisme
Au-delà des individus et de leurs besoins, fussent-ils artificiels ou authentiques, l’économie des objets est une étude cruciale pour la compréhension du consumérisme contemporain.
Le capitalisme conçoit les objets en vue d’augmenter la consommation : l’exemple le plus évident est celui des machines à sous des casinos, où la pièce de monnaie a été remplacée par la carte de crédit et le levier à activer par un simple bouton – augmentant du même coup la cadence de consommation. Le foisonnement consumériste mène à un rapport inauthentique au monde, une forme d’aliénation contemporaine où les individus sont rendus étrangers à eux-mêmes. Or, cette logique de renouvellement permanent est caractéristique d’un capitalisme qui laisse peu de temps aux consommateurs.
Comme l’avait déjà identifié Hartmut Rosa, la difficulté pour des individus surchargés de travail à trouver du temps entretient le consumérisme : de nouveaux objets sont sans cesse achetés, qui resteront eux aussi in-consommés, mais qui laissent entrevoir l’espoir, toujours inachevé, d’assouvir le besoin. C’est le cas notamment des livres, souvent laissés de côté faute de temps. Un même objet peut ainsi être le support d’un besoin authentique ou d’un besoin artificiel, selon l’environnement de travail dans lequel est plongé le consommateur. C’est la raison pour laquelle la critique des besoins ne peut se défaire d’une critique de la division du travail, et par là même, du temps de travail.

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05Sortir des biens artificiels, produire des biens émancipés
Sortir des biens artificiels amène à entrer dans une tout autre logique : celle des « biens émancipés », c’est-à-dire déliés du productivisme et du consumérisme capitalistes. Un bien émancipé est d’abord un bien dont la durée de vie est considérablement allongée. Pour cela, il faut comprendre les nuisances écologiques générées par le bien pendant sa production, sa consommation et sa fin de vie. Or, ces nuisances écologiques dépendent largement de la technologie interne au bien : par exemple, les voitures électriques restent polluantes, bien sûr, mais leur marge d’évolution est bien supérieure aux voitures à essence. S’il est globalement préférable de garder nos objets, il est en revanche préférable de remplacer rapidement ceux prompts à l’évolution technologique.
Un bien émancipé du capitalisme est également démontable, et donc modulable. Dans une économie de biens émancipés, les pièces détachées sont une ressource aisément et durablement accessible car les composants doivent pouvoir être remplacés lorsqu’ils sont endommagés. De surcroît, une attention particulière est portée à ce que tous ces composants soient de qualité équivalente, afin d’encourager un vieillissement synchronisé. Des biens démontables produisent donc des biens modulables, où les pièces de l’un peuvent être réutilisées pour l’autre. Le bien émancipé répond également à une interopérabilité : les chargeurs de téléphone portable sont le cas d’école, aujourd’hui, de biens répondant plus à des impératifs capitalistes qu’à une production de bon sens.

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06De nouvelles consommations
Le productivisme ne sera pas régulé par les forces capitalistes, qui ont plutôt intérêt à produire toujours plus, mais par de nouvelles prises de conscience des consommateurs, et par de nouvelles alliances entre producteurs et consommateurs. À cet égard, des formes compulsives d’achat sont loin d’être anecdotiques et indiquent bel et bien une tendance collective à fixer sur des objets des manques et des frustrations sociales ressenties.
Achats irrésistibles, suspensions de jugement, dépenses excessives et troubles généralisés de l’attention forment le spectre principal de ce problème moderne, caractéristique du consumérisme ambiant. Des cercles de paroles, à l’image des alcooliques anonymes, se sont développés pour aider des individus en proie à un surendettement largement encouragé par des pratiques bancaires douteuses et par des achats facilités en ligne.

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07Conclusion
Les solutions sont nombreuses pour séparer les objets de la production capitaliste, et ainsi sortir du régime des biens artificiels pour entrer dans celui des biens émancipés. Le diagnostic repose sur deux axes principaux : d’abord, allonger considérablement la durée de vie des objets, que le capitalisme consumériste a tout intérêt à rendre jetables ; ensuite, rouvrir les usages en permettant aux propriétaires de les réparer, de les moduler, de les réutiliser. Concrètement, le marché de la garantie doit englober des principes de réparation plutôt que de consommation et le développement d’un large marché de pièces détachées doit faciliter la réappropriation.

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08Zone critique
La théorie critique des besoins défendue dans ce livre propose de comprendre les logiques sous-jacentes aux besoins réels ou artificiels que les individus assouvissent dans un régime capitaliste néolibéral.
Elle est, en ce sens, une politique des besoins : ces derniers ne renvoient plus simplement à des nécessités de base mais bien à des agencements de pouvoir spécifiques, qui poussent les individus à ressentir tel impératif d’achat plutôt que tel autre. Si l’ouvrage déconstruit avec force le productivisme et le consumérisme, et propose de nombreuses solutions pour entrer dans un nouveau système, il peine en revanche à restituer les raisons pour lesquelles les individus souscrivent à ces régimes capitalistes.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Les Besoins artificiels. Comment sortir du consumérisme, Paris, Zones, 2019.
Du même – Le constructivisme. Des origines à nos jours, Paris, Hermann, coll. « Sociétés et pensées », 2007. – Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques [archive], Paris, La Découverte, coll. « Zones », 2010 – La nature est un champ de bataille. Essai d'écologie politique, Paris, La Découverte, coll. « Zones », 2014.

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