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Couverture de 'Lere du vide'

L’ère du vide

Gilles Lipovetsky

Société contemporaine et individualisme

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Description

"L'ère du vide : Essais sur l'individualisme contemporain" de Gilles Lipovetsky est un essai publié en 1983 qui analyse la société postmoderne caractérisée par un individualisme extrême et un désinvestissement des grandes institutions et valeurs collectives. Lipovetsky y décrit les symptômes d'une révolution silencieuse qui a vu l'avènement d'un nouveau type d'individualisme, différent de celui des siècles précédents, et qui a des implications profondes sur la culture, la politique et la vie quotidienne. L'ouvrage propose une lecture néo-tocquevilienne de l'évolution des sociétés occidentales et s'intéresse à la désertion de masse des engagements traditionnels, au profit d'une quête de l'autonomie individuelle et du plaisir

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Cet ouvrage daté de 1983 regroupe six études fondées sur une même idée : la société occidentale est entrée dans l’ère post-moderne et se caractérise par un individualisme prégnant.

Pour Gilles Lipovetsky, la postmodernité marque une mutation sociologique globale qui voit naître l’épanouissement d’une société aux accents « cool ». Qui est ce nouvel individu ? « De quoi peut-on se préoccuper sérieusement aujourd’hui, si ce n’est de son équilibre psychique et physique ? Quand les rites, coutumes et traditions agonisent, quand tout flotte dans un espace parodique, montent l’obsession et les pratiques narcissiques, les seules à être encore investies d’une dignité cérémonielle » (p. 242). Les styles de vie se diversifient, ainsi les individus sont dérégulés et désynchronisés. Tout est soumis aux choix individuels comme dans un self-service généralisé.

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02

Le procès de per­son­na­li­sa­tion

Spots, écrans et affiches publicitaires ne cessent de marteler diverses injonctions à être soi, à façonner sa propre vie, à s’épanouir en se faisant du bien.

On entend le « Venez comme vous êtes ! » de McDonald’s ainsi que l’identification du consommateur à l’objet de consommation. Il faut être original et unique en acquérant des objets que tout le monde possède déjà. Le phénomène s’accroît avec la démocratisation des objets de consommation, depuis que la ménagère peut équiper sa cuisine d’appareils électriques. Pensons au slogan Apple, « Think different » quand la marque propose des objets on ne peut plus standardisés : on multiplie alors les accessoires pour se démarquer et donner l’illusion d’être à l’origine de son propre style de vie.

La personnalisation s’étend à l’ensemble des incitations à composer soi-même son repas, son apparence, sa religion (Confectionnez votre voyage, ou votre salade…). « Sans doute l’accession de tous à la voiture ou à la télé, le blue-jean et le coca-cola, les migrations synchronisées du week-end ou du mois d’août désignent-ils une uniformisation des comportements. Mais on oublie trop souvent de considérer la face complémentaire et inverse du phénomène : l’accentuation des singularités, la personnalisation sans précédent des individus » (p. 155).

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03

In­dif­fé­rence pure et désaf­fec­tion

La contrepartie du procès de personnalisation qui met l’assouvissement des désirs de l’individu en son centre se manifeste par ce que l’auteur nomme « la désaffection ».

Il s’agit d’un comportement généralisé qui conduit l’individu à désinvestir plusieurs sphères du social. La société postmoderne est marquée par une vague de désinvestissement subie par les institutions et les grandes valeurs : il s’agit d’une désertion de masse. Les pouvoirs traditionnels que constituaient l’Église, la famille, le parti politique n’ont plus d’emprise sur les vies individuelles. On assiste au rejet de toute forme de coercition.

L’ère de l’indifférence pure sonne « la disparition des grands buts et grandes entreprises pour lesquels la vie mérite d’être sacrifiée » (p. 81). L’individu postmoderne répond à des impératifs : avoir la ligne, garder la forme, atteindre l’orgasme. Il tente de répondre à l’injonction qui lui est sans cesse assenée : « Éclatez-vous ! » ce qui provoque précisément l’éclatement du Moi à travers une société disséminée en molécules personnalisées. L’information n’échappe pas à ce constat : son traitement en fait une succession d’événements spectaculaires.

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04

Les ma­ni­fes­ta­tions de la désaf­fec­tion

Les enjeux de la désaffection portent sur l’ensemble des domaines de la sphère publique qu’il est intéressant de survoler pour se faire une idée des effets de la consommation et de la production de masse.

D’abord, dans le monde du travail, l’effet est visible au niveau spatial à travers la multiplication des open spaces. On encourage la participation à des projets communs ainsi que l’intervention de psychologues d’entreprises ou d’ergonomes. Stabilité et immobilité prennent une connotation péjorative au profit de l’expérimentation et de l’initiative. L’auteur relève déjà les taux élevés d’absentéisme et de turn-over. Quant à la retraite, elle est perçue comme « une aspiration de masse, voire un idéal » (p. 51).

Ensuite, la place du corps et des activités physiques apparaît centrale : elle englobe les techniques médicales (médecine douce, homéopathie) et tout ce qui relève du développement personnel : techniques yoga, zen, et autres activités où esprit et corps s’associent pour un recentrement sur soi. La prolifération des produits diététiques, bio, lights, végé, végans, sans gluten, abonde dans ce sens. La sphère privée et les rapports intimes sont également touchés : on assiste à la disparition des rapports de séduction.

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05

L’héritage du modernisme ou l’origine du post­mo­der­nisme

On a basculé, dans les années 1950-1960, vers un « individualisme total » avec la mise en place d’un capitalisme de séduction où l’avenir s’efface des préoccupations pour un assouvissement immédiat des désirs, pris dans un accès frénétique à la consommation. Cet individualisme se caractérise par une volonté d’émancipation des contraintes collectives en vertu de la réalisation de soi.

Cette nouvelle ère s’inscrit dans le prolongement du Modernisme (1880-1930), caractérisé par une exigence d’égalité non seulement devant la loi (suffrage universel, attachement aux droits de l’homme, etc.), mais aussi l’égalité des chances et des résultats (examens spéciaux pour les minorités, par exemple), marquant une véritable continuité avec la révolution démocratique. On y voit les premières manifestations de la démocratisation de la culture. Le courant moderniste, puis postmoderniste s’illustrent d’abord comme mouvements artistiques. L’art illustre particulièrement bien ce qui s’étend ensuite à l’ensemble de la société : on assiste à la destruction des règles et des conventions stylistiques ainsi qu’au refus de l’imitation des modèles.

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06

Narcisse, figure de l’homme psy­cho­lo­gique

Pour Gilles Lipovetsky, « le narcissisme désigne le surgissement d’un profil inédit de l’individu dans ses rapports avec lui-même et avec son corps, avec autrui, le monde et le temps, au moment où le « capitalisme » autoritaire cède le pas à un capitalisme hédoniste et permissif » (p. 71).

Le narcissisme recouvre plusieurs réalités : certaines à caractère esthétique, relatives à l’apparence du corps, la beauté, le culte de la jeunesse ; d’autres regroupant les sensations corporelles (sports de glisse, sans adversaires ni compétition où on ressent des effets sur le corps) ; celles qui se rattachent au bien-être, qui allient le corps à l’esprit (yoga, zen, relaxation, techniques de développement personnel) ; enfin, les pratiques de mise en scène de soi (autobiographies, exhibitions en ligne, egotrips, etc.).

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07

Conclusion

La sphère éthique est marquée par l’effondrement des grandes valeurs pour lesquelles l’individu serait capable de sacrifice. Cependant, des valeurs communes perdurent à travers le bénévolat, la vie associative, l’écologie, l’humanitaire, la lutte contre la corruption… Pour l’auteur, la démultiplication des éthiques n’entache pas le partage de valeurs fondamentales.

Dans un entretien récent, il revenait sur le terme de postmodernité pour lui préférer celui d’hyper-modernité car la modernité n’est pas passée, elle n’a pas été dépassée. Au contraire, elle traverse une phase de radicalité. Cependant, cet « hyper » est toujours contrebalancé par son contraire : la société postmoderne est à la fois matérialiste et psy ; novatrice et rétro ; porno et discrète ; consommatrice et écologiste ; elle génère normalisation et exclusion ; désir de confort et davantage de sans-abri.

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08

Zone critique

Un peu daté par ses exemples, l’ouvrage surprend par l’anticipation de phénomènes sociaux qui n’ont fait que s’accroître.

On est bien en 1983 et chaque page provoque des allers-retours avec ce que l’on vit plus de trois décennies après, suscitant des interrogations quant aux propos que tiendrait l’auteur à l’heure de la « Startup Nation », balisée par des réseaux de communications intensifs. Son diagnostic semble décuplé et on se demande s’il s’agit d’un constat ou d’une critique acerbe.

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09

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– L’ère du vide. Essais sur l’individualisme contemporain, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1983 (postface, 1993).

Du même auteur

– Les Temps hypermodernes, entretien avec Sébastien Charles, Paris, Grasset, 2004. – « L’avènement de l’individu hypermoderne », entretien avec Elsa Godart, in Cliniques méditerranéennes, n°98, 2018.

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