
L’Ère du soupçon
Essai sur le roman
Description
"L'Ère du soupçon" est un ouvrage important de Nathalie Sarraute, publié en 1956. Dans cet essai, Sarraute remet en question la pertinence de la représentation du "personnage" dans la littérature romanesque traditionnelle. Sarraute conteste l'idée d'une "incarnation romanesque de la personne" et rejette la conception du personnage comme entité stable et cohérente.
Elle propose plutôt une approche narrative qui met l'accent sur les "tropismes", ces mouvements subtils et inconscients de la psyché humaine, plutôt que sur la construction d'un personnage au sens classique.
Sommaire
01Introduction
Publié en 1956, l’essai de Nathalie Sarraute est considéré comme un classique de la théorie littéraire. Édité dix-sept ans après son premier livre Tropismes qui contenait déjà les germes du « Nouveau Roman », il en reprend, en développe et en analyse les bases.
Présenté sous forme d’un recueil de quatre articles parus entre 1947 et 1956, il est le fruit de ses réflexions menées autour du roman. Rien désormais ne devrait plus distraire l’attention du lecteur : ni les caractères des personnages, ni l’intrigue romanesque, ni les sentiments connus et nommés. Elle aborde sous un jour nouveau les œuvres des précurseurs du roman moderne, Dostoïevski et Kafka. Elle remet en question certains schémas convenus et affiche sa volonté de se tourner vers des techniques romanesques moins traditionnelles. En se penchant sur les changements profonds qui ont commencé à s’immiscer au sein du roman depuis le début du XXe siècle, elle analyse les procédés de Joyce et de Proust et nous permet de mieux entrevoir leur contribution à cette révolution.

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02Le « vieux roman »
Pour les auteurs et les lecteurs, le roman traditionnel doit répondre à des techniques spécifiques ancrées dans un système de conventions et de croyances bien construit et clos.
Il possède ses propres lois et structures qui semblent immuables. Il se suffit à lui-même, revêt un aspect nécessaire et éternel. Il se construit autour de personnages réalistes et vivants, d’une succession d’actions et d’intrigues, de sentiments connus et courants. Les lecteurs évoluent ainsi à travers des sphères dans lesquelles ils se sentent à l’aise et qui répondent à leur besoin d’identification. Les voici rassurés.
Pour les critiques, le roman doit rester, avant tout et toujours, « une histoire où l’on voit agir et vivre des personnages » (p. 59) auquel le romancier doit croire. Et c’est bien Balzac qui, avec Eugénie Grandet, célèbre le mieux ce personnage que chacun peut identifier par le « dehors ».

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03« Les endroits obscurs de la psychologie »
C’est le roman psychologique qui ouvrira la voie au roman moderne. À ce titre, Nathalie Sarraute perçoit dans l’œuvre de Dostoïevski de nombreux signes précurseurs de ce roman moderne. N’oublions pas que la terre russe est la véritable terre d’élection du « psychologique ».
Le roman psychologique est celui de l’homme intérieur et de tous les mouvements intérieurs de son être. Héros et personnages sont dès lors identifiés par « dedans » à travers des procédés d’introspection. Dostoïevski demeure le maître de ces incessants, subtils et fugitifs mouvements sous-jacents. Ses personnages, par leurs actions et dialogues, bondissent et pirouettent sur eux-mêmes, virevoltent et soubresautent. Ce sont ces jeux et ces combinaisons de mouvements qui constituent « la trame invisible de tous les rapports humains et la substance même de notre vie » (p. 63).

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04Vers un roman nouveau
Nathalie Sarraute fait clairement apparaître l’intérêt et la nécessité de fonder un roman nouveau. Car en cette première moitié du XXe siècle, le roman n’a alors plus rien à perdre et tout à gagner.
Elle analyse les procédés romanesques jusque-là utilisés, étudie en profondeur les personnages, leurs mouvements intérieurs, l’articulation des dialogues et des paroles. Elle entrevoit de nouvelles pistes de recherches possibles et formule ses espoirs d’une victoire des idées révolutionnaires. Il faut parvenir à percer une réalité encore inconnue. Il faut se dégager des vieux procédés conventionnels imposés et se diriger vers ce qui est « libre, sincère et vivant », créer des œuvres qui seront à l’origine de progrès et d’émancipation.
Pour exemple, l’œuvre de Dostoïevski est une source de recherches et de techniques nouvelles. Il est celui qui a su montrer la voie à d’autres, notamment à Kafka. Bien souvent on les oppose en plaçant d’un côté Dostoïevski comme étant le représentant du roman psychologique et Kafka comme étant celui du roman de situation. Mais Nathalie Sarraute établit un lien évident entre eux, celui qui les unit dans leur même désir d’ « établir un contact » tel un lieu de rencontre au sein de l’œuvre.

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05Le personnage ou l’ère du soupçon
Un soupçon est en train de détruire le personnage. Le personnage de roman vacille et se défait. Depuis Balzac, il a tout perdu : son corps, son caractère, son identité. Lorsque le romancier lui accorde encore un aspect physique, des actions, des sentiments, ou même un nom, c’est à contrecœur qu’il le fait. Ainsi, le héros de Kafka n’a-t-il pour nom que l’initiale « K. », et Faulkner attribue le même prénom à deux personnages différents. Peu à peu, le personnage disparaît.
Car le romancier n’a plus foi en lui. Et le lecteur non plus. Nathalie Sarraute constate que le personnage, en cette moitié du XXe siècle, n’est plus que l’ombre de lui-même. Il n’est plus qu’un être sans contours, indéfinissable, invisible, un « je » anonyme. De la part de l’auteur comme du lecteur, cette évolution témoigne d’une certaine méfiance à l’égard du personnage, mais ils se méfient également l’un de l’autre. L’auteur se méfie du lecteur, car il a tendance à typifier et à fabriquer des personnages. De son côté, le lecteur se méfie de ce que lui propose l’imagination de l’auteur. Les mots de Stendhal illustrent parfaitement la situation : « le génie du soupçon est venu au monde » (p. 63).

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06Paroles et dialogues
En 1956 Nathalie Sarraute fait remarquer que certains changements sont également en train de s’opérer au niveau du dialogue. Ainsi, Henry Green observe que le centre de gravité du roman se déplace. Le dialogue y occupe une place de plus en plus importante et a tendance à se substituer à l’action. Il demeure alors le meilleur moyen de fournir de la vie au lecteur. Lorsque les actes viennent en effet à manquer aux personnages restent les paroles. Celles-ci captent et portent au-dehors les mouvements souterrains. Elles ont pour elles leur souplesse, leur liberté, la richesse de leurs nuances, leur transparence et semblent protégées des soupçons. Elles restent le plus précieux des instruments pour le romancier et permettent au lecteur de pressentir derrière elles des mouvements plus subtils que ceux qu’il est susceptible de découvrir sous les actes.
Et puisque le dialogue est la continuation au-dehors des mouvements sous-jacents, rien ne devrait venir interrompre leur continuité. Ainsi, les alinéas, les tirets, les deux points et les guillemets ne sont, selon Nathalie Sarraute, que d’inutiles et encombrantes conventions. Et si les brèves formules qui parsèment le dialogue, tels que « dit Jeanne » ou « répondit Paul », étaient des procédés indispensables et tout à fait adaptés au vieux roman, ils mettent désormais mal à l’aise le romancier et le placent au-dehors et à distance de ses personnages.

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07Conclusion
Sous-titré Essais sur le roman, l’ouvrage de Nathalie Sarraute effectue une radiographie critique des formes du roman traditionnel comme du roman moderne.
En opposant distinctement le « dehors » au « dedans », elle oppose le modèle d’écriture classique à celui du roman moderne. Le premier correspond à une description externe des personnages et des actions comme autant de « carcasses vides ». En procédant à une identification interne des personnages et de tous leurs mouvements souterrains, le second part à la découverte de « la substance vivante » du dedans.

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08Zone critique
Constitué de différentes strates théoriques, cet ouvrage mérite plusieurs lectures. Avant d’être ainsi réunis, les quatre articles qui le constituent ont été écrits sur une dizaine d’années pour des revues littéraires. Cet état de fait peut expliquer la distance que l’on ressent parfois entre les textes, le manque d’unité ou de cohésion entre certaines idées.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – L’Ère du soupçon – Essais sur le roman, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2019 [1956].
De la même auteure – Tropismes, Paris, Denoël, 1939. – Portrait d’un inconnu, Paris, Robert Marin, 1948. [Préface de Jean-Paul Sartre] – Le Silence, suivi de Le Mensonge, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 1967. – Enfance, Paris, Gallimard, 1983.

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