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Couverture de 'Leau se mele a la boue dans un bassin a ciel ouvert'

L’eau se mêle à la boue dans un bassin à ciel ouvert

Keith H. Basso

Liens unissant les Apaches occidentaux à leur terre

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Description

Cet ouvrage rassemble quatre textes de l’anthropologue américain Keith Basso, consacrés aux liens unissant les Apaches occidentaux à leur terre. Il analyse comment les lieux s’inscrivent dans leur mémoire sociale.

Agençant analyse linguistique, ethnographie délicate et poésie, ce livre est écrit par un universitaire défendant les droits de ces Indiens de l’Arizona et vivant comme un cow-boy.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Publié initialement en 1996, ce livre de Keith Basso est le seul traduit en français. Inconnus dans l’Hexagone, les travaux de ce spécialiste des Apaches occidentaux de la réserve de White Mountain (Arizona), bénéficient, outre-Atlantique, d’une grande notoriété. En effet, Basso est un des rares anthropologues à analyser le paysage – et l’imaginaire qu’il suscite – sans le reléguer au rang de simple élément de contexte.

Ce livre, composé de textes écrits séparément, aborde de manière plurielle la même thématique : comprendre ce que font « les peuples avec les lieux qu’ils habitent » ( p. 17).

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02

Créer des lieux

Tout au long de son livre, Basso souligne l’importance qu’il faut consacrer à la création des lieux. Il déplore que la plupart de ses collègues anthropologues travaillant « des années durant au sein de communautés pour qui les liens topographiques sont vitaux et profonds, aient toutefois peu à dire à leur sujet » (p. 18).

Car les lieux ont un sens, qui devient indélébile lorsqu’il a été révélé, y compris sous nos latitudes. L’auteur prend pour exemple la visite que firent deux savants en 1924 au château de Kronborg, lieu où aurait vécu Hamlet. Dès que les deux hommes l’apprirent, la forteresse danoise en fut immédiatement changée : chaque pierre, chaque poutre, chaque boiserie s’enrichit d’un éclat historique. « Le pays du passé se transforme […] pour se substituer au pays du présent » (p. 27).

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03

Le droit chemin

Bien que Basso n’ait pas réalisé la carte des toponymes de Cibecue et de ses environs, il a recensé 296 lieux et passé au crible quelque 72 km2. De cet imposant corpus, il a distingué deux types de noms de lieux. Les premiers, les plus anciens, auraient été attribués par les premiers aïeux lors de leur découverte du site. Leur fonction se limite à une description : « L’eau s’écoule au-dessus d’un peuplier », « Ligne de rochers blancs qui s’étendent vers le haut » ou encore « Grands peupliers se dressent ici et là ». Les seconds, qualifiés par l’auteur de commémoratifs, sont liés à des événements et évoquent souvent une action : « Coyote pisse dans l’eau » ou « Sauterelles amoncelées tout du long ». Plus, récents, ils renvoient à des contes historiques.

Dans tous les cas, « lorsqu’on emploie un toponyme, et ce même distraitement, on cite en réalité la parole des ancêtres […]. Elle donne matière à réflexion. » (p. 53). Écorcher un nom de lieu, comme cela arriva malencontreusement à l’auteur, est donc perçu comme offensant. Il s’agissait de Goshtl’ish Tù Bil Sikané, dont la traduction (L’eau se mêle à la boue dans un bassin à ciel ouvert) donna le titre au livre.

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04

Une histoire sans historiens

Dans son livre, Basso nous montre qu’il est une autre façon de faire de l’histoire. Ainsi, les Apaches occidentaux accordent plus d’importance aux sites où ont eu lieu les événements relatés qu’à leur période. D’ailleurs, les dates sont totalement absentes des récits et il n’existe pas d’historien tribal. L’histoire anglo-américaine est, pour ces Indiens, incompréhensible. Elle ne les concerne pas. Elle n’évoque ni les lieux apaches ni les premiers ancêtres. De plus, elle ignore presque tout de leurs premiers ancêtres les mondes parallèles.

Autant dire que pour toutes ces raisons, elle leur apparaît comme arrogante et peu fiable. « Les critères apaches concernant l’interprétation du passé sont différents des nôtres » (p. 54), explique Basso. Le passé est considéré comme un chemin emprunté par les ancêtres. Dès lors, pour y accéder, il suffit de le suivre en écoutant l’histoire « destinée à relater ce qu’il s’est passé à un endroit précis » (p. 55). La valeur probatoire des documents d’archives qu’utilisent les historiens est remplacée, ici, par l’immuable présence des sites et de leur toponyme. En effet, chaque récit relate des anecdotes qui se sont déroulées dans un endroit donné, nommé et connu de tous. La proximité physique effacerait, en quelque sorte, la distance temporelle.

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05

Une méthode

Outre son contenu scientifique et théorique original, ce livre présente un intérêt majeur, car il renseigne sur une manière tout à fait singulière de pratiquer l’anthropologie. Basso n’est pas qu’un homme de terrain, un intellectuel qui s’encanaillerait lors d’une expérience exotique chez les Indiens avant de retrouver une vie urbaine et prétendument civilisée. Il n’a pas cette forme de condescendance dont font preuve trop souvent ses collègues. Propriétaire d’un ranch, il a appris à surveiller le bétail et à s’en occuper, à se déplacer « à cheval des semaines durant en compagnie des cavaliers de Cibecue experts en la matière » (p. 19). Sa connaissance de l’environnement et du mode de vie apache est donc colossale.

Malgré les liens tant relationnels que géographiques qui l’attachent à la réserve de White Mountain, il parvient à instaurer une distance salvatrice pour mener ses recherches. D’abord, il considère qu’il travaille avec les Apaches, que son enquête relève d’une collaboration avec des consultants qu’il rémunère (en sacs de farine, de sucre, en boîtes de café, en sceau de graisse végétale et en dollars).

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06

L’eth­no­gra­phie poétique

Ce livre de Basso s’inscrit dans la lignée des travaux de Geertz à plusieurs tires. En effet, il se réfère à maintes reprises à son collègue américain, lequel considère que l’anthropologue est avant tout un auteur (1996) proposant une interprétation personnelle et sensible d’une réalité décrite finement à partir d’une observation dense (1998).

Basso reprend à son compte cette démarche en écrivant que « le présent ouvrage a notamment pour objectif de démontrer le caractère essentiel de l’ethnographie » (p. 21). Il ajoute que « l’ethnographe doit d’une manière ou d’une autre élaborer un compte rendu écrit qui parvient à communiquer de manière appropriée sa propre compréhension de la compréhension d’un autre peuple » (p. 141).

Mais l’auteur va au-delà d’une anthropologie sensible. Il introduit une dimension littéraire dans ses portraits et dans ses descriptions de scènes. On voit le visage du vieux cavalier qui s’enfonce dans son fauteuil en plissant les yeux. On sent l’odeur du café bouilli que Basso partage sous la véranda avec son ami Dudley. On entend le clap « du Zippo antédiluvien qui brise le silence » (p. 171). On ressent aussi le malaise, la tension, le silence. L’anthropologue recourt aussi au registre poétique quand il évoque la nature. Son attention porte sur des détails, comme les mouvements des insectes. « Pris dans le faisceau doré d’un rayon de soleil un petit papillon blanc danse sur place » (p. 33).

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07

Conclusion

Si ce livre n’est pas encore un classique de l’anthropologie des lieux en France, il rejoint avec une certaine évidence les travaux menés sur le paysage, l’environnement et plus largement le patrimoine naturel (Micoud 1995 ; Sagard 2008 ; Tardy et Rautenberg 2013 ; de la Soudière 2019). Sa dimension linguistique et poétique devrait faciliter sa diffusion non seulement auprès des américanistes, mais aussi de tous ceux qui entendent comprendre l’inscription d’un lieu dans la mémoire sociale d’une communauté.

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08

Zone critique

Comme le souligne dans la préface Carlo Severi, « Basso est avant tout un observateur attentif de phénomènes qui peuvent sembler, à première vue, mineurs et négligeables » (p. 5). Cette attention aux détails pourrait lui être reprochée, car il n’aborde son sujet qu’à travers les représentations, les discours et les récits des Apaches occidentaux.

Qu’en est-il en effet de ce que font ces Indiens de leur territoire ? Ont-ils oublié les toponymes et les récits historiques liés à leur ancien paysage, celui d’avant leur déportation dans la réserve en 1872 ? Les mondes-lieux existaient-ils déjà ? La forte implication de Basso auprès de ces Indiens explique peut-être qu’un certain nombre d’informations n’apparaisse pas dans ce livre.

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09

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – L’eau se mêle à la boue dans un bassin à ciel ouvert. Paysage et langage chez les Apaches occidentaux, Bruxelles, Zones Sensibles, préface de Carlo Severi, 2016.

Du même auteur – Keith Basso, Wisdom Sits in place. Landscape ans Language Among the Western Apache, Albuquerque, The University of New Mexico Press, 1996.

Autres pistes

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