
Le Vol et la morale
Une autre façon de pratiquer l’ethnologie
Description
"Le Vol et la morale" est le premier livre de Myriam Congoste, publié cinq ans après la thèse, dont il est issu. Cette enquête, qui suit pendant plusieurs années un voleur à la parole libre, propose une autre façon de pratiquer l’ethnologie. Il déroute par son sujet, séduit par son style et saisit par sa véracité.
Cette enquête aborde des questionnements anthropologiques fondamentaux comme le rapport à la norme, la circulation des objets, la violence, le travail, les risques encourus ou encore la liberté.
Sommaire
01Introduction
Le Vol et la morale occupe une place singulière dans la littérature anthropologique. En effet, ce livre est le premier de la collection « Les Ethnographiques », de l’éditeur toulousain Anacharsis, dont le principe est de raconter l’histoire d’une enquête anthropologique en train de se faire. Écrit à la première personne et débarrassé des scories bavardes de l’érudition, ce livre, pourtant tiré d’un travail académique, se lit comme un roman.

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02Une enquête risquée
Ce livre est remarquable à plusieurs titres, le plus important étant probablement les conditions d’enquête. Quand Myriam Congoste commence ses recherches, elle ne connaît pas du tout son interlocuteur, voleur, n’ayant jamais été inquiété par la police et d’une prudence extrême. La différence de niveau scolaire, d’âge, de genre entre l’auteur et son interlocuteur (plus jeune) a peut-être facilité une forme inédite de respect entre eux. La rencontre entre une infirmière, mère de famille nombreuse de surcroît, préparant une thèse d’anthropologie et un professionnel de la clandestinité apparaît assez improbable.
Ce dernier accepte le principe de l’enquête à condition qu’elle débouche sur une thèse, qui en quelque sorte, lui rend honneur. « Je me devais en retour d’aller au terme de ma démarche, [d’] écrire cette thèse, de la soutenir, comme prévu, dans l’enceinte du savoir, le temple universitaire inaccessible à Youchka » (p. 90), explique Myriam Congoste. En effet, ne pas respecter ses engagements, en détenant un savoir interdit, l’aurait exposée à des représailles.

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03Profession : voleur
Si l’on en croit les propos de Youchka, interlocuteur principal de cette enquête, il exercerait un métier comme un autre. Rejeté dès la sixième du système scolaire et refusant de toucher un faible salaire d’ouvrier comme son père, il a choisi la clandestinité. Il aura ce que les autres ont, ceux qui ont réussi leurs études, autrement dit 3 000 euros par mois « l’équivalent d’un salaire de petit patron ou d’un cadre supérieur en début de carrière » (p. 139).
Mais pour en arriver là, il a dû développer de sérieuses qualités, des savoir-faire et des savoir-être, pour reprendre les typologies des ressources humaines. Car ne devient pas voleur et le reste qui veut. Il faut avoir le « vice », être malin, discret, habile et aimer l’excitation liée au stress avec la montée de l’adrénaline. Les compétences de Youchka de serrurier (son CAP) lui sont, par exemple, particulièrement utiles. Il aime le travail, propre, bien fait, comme tout perfectionniste. Son talent de soudeur lui permet, par ailleurs, de refrapper le numéro des moteurs des voitures et des motos volées, d’occuper de temps en temps un poste d’intérimaire, lui garantissant indemnités d’assurance chômage et couverture sociale.

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04Liberté et clandestinité
Le choix de la clandestinité résulterait pour le voleur Youchka d’un besoin de liberté en s’affranchissant des obligations du monde du travail régulier (quotidien, hiérarchisé, avec des impératifs horaires). Or, l’univers de la marge sécrète ses propres contraintes, amenant Myriam Congoste à écrire que son interlocuteur, finalement, « s’enferme dans la clandestinité » (p. 198), une autre forme de dépendance.
En effet, les voleurs sont confrontés à deux problèmes colossaux : écouler la marchandise et obtenir de l’argent liquide, chaque transaction devant ne laisser, bien entendu, aucune trace. L’auteur nous explique qu’en fait, les biens circulent, tournent ou s’échangent contre des services. « Ils apparaissent, disparaissent, réapparaissent presque sans fin, jusqu’à ce qu’ils trouvent un acquéreur » (p. 205). Leur valeur dépend du besoin de l’acheteur (comme une voiture pour une nuit, le temps d’un casse) et non de sa valeur réelle, sauf « l’or de casse » (p. 69), dont le prix est indexé sur le cours officiel mais 35 à 50 % moins cher.

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05L’honorabilité
La réputation et le succès d’un voleur reposent sur sa respectabilité, sa capacité à tenir parole, sans trahir et sans perdre la face. Autrement dit, aussi cocasse que cela puisse paraître, l’honorabilité d’un voleur dépend de sa fiabilité. Il faut – dans son milieu, cela s’entend – pouvoir lui faire confiance. L’éthique du voleur interdit de voler « la personne avec qui [il] a conclu une affaire, il est encore plus grave de voler, tromper ou trahir un ami » (p. 174).
Ce livre montre bien que le voleur n’accepte pas d’être floué ou volé. L’auteur témoigne de plusieurs anecdotes où Youchka a été arnaqué par des amis au Cambodge et à Bordeaux, et par des Manouches qui ont tenté de lui prendre du matériel hi-fi qu’ils lui avaient vendu la veille. Refusant de perdre la face et de compromettre sa réputation, il a, dans tous les cas, procédé à des représailles allant jusqu’à des menaces de mort. Si Myriam Congoste écrit que les voleurs qu’elle a rencontrés étaient, à sa grande surprise, « courtois, avenants et sociables » (p. 33), elle n’en est pas moins terrorisée. Laver l’affront subi implique une réponse conséquente (une arme à feu sur la tempe, par exemple) et le pardon devient impensable. « La violence de sa réponse est donc à la hauteur de l’humiliation » (p. 147).

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06Les limites de l’empathie
Dès le début de son enquête, l’auteur se méfie de ses propres préjugés à l’encontre des voleurs. Néanmoins, elle ne souhaite aucunement trouver des excuses, justifier, atténuer ou « faire un portrait idyllique du voleur, mais donner une valeur à son point de vue » (p. 100). Si à la lecture de son livre, on perçoit parfois un jeu, une complicité, une forme d’affection entre eux, il n’y a pas réellement d’empathie. Les positions ne sont définitivement pas interchangeables. Myriam Congoste nous explique que les voleurs écartent tous principes moraux qui limiteraient leurs actes. La parade consiste à se moquer de la victime afin d’éviter d’avoir des remords. « J’ai essayé de rire avec eux de leurs victimes, confie l’anthropologue. Autant dire que j’ai échoué » (p. 105).

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07Conclusion
Ce livre, qui s’apparente au portrait d’un voleur, dévoile comment s’organise non seulement l’activité clandestine, mais aussi les petits arrangements avec la morale qu’elle impose. Myriam Congoste montre que Youchka a choisi de faire de sa vie une succession de moments excitants (avec la prise de risque décrite par Jean Genet ou Georges Darien) où la liberté est subordonnée à des règles d’une extrême dureté et à une vigilance constante.

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08Zone critique
À sa sortie, ce livre, pourtant passionnant, n’a pas eu le succès qu’il méritait auprès de la communauté anthropologique. Cela s’explique notamment par le fait que son auteur n’appartenait pas aux réseaux scientifiques influents (notamment parisiens) et que le positionnement éditorial et le choix rédactionnel de sa collection échappaient délibérément aux critères académiques.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Le vol et la morale. L’ordinaire d’un voleur, Toulouse, Anacharsis, coll. « Les ethnographiques », préface d’Éric Chauvier, 2012.

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