
Le Vertige de l’émeute
Les émeutes comme phénomène social
Description
Romain Huët a entrepris une recherche ambitieuse. Il travaille à l’élaboration d’une théorie de la violence et c’est dans ce cadre que s’inscrit cette étude sur l’émeute. Pourquoi et comment apparaît-elle ? Quelle est la nature de ce vertigineux plaisir qu’elle engendre ? Tournant le dos aux conceptions traditionnelles de ce phénomène, il le considère d’abord comme une expérience « sensorielle, corporelle et partagée ».
Pendant des mois, l’auteur s’est infiltré dans des cortèges de manifestants et les a observés : Zone à défendre de Notre Dame des Landes, manifestations contre la Loi Travail, contre Parcoursup ou rassemblements de Gilets jaunes. Les idées n’expliquent pas tout. L’émeute apparaît d’abord comme une épreuve affective.
Sommaire
01Introduction
C’est Roger Caillois et l’historien Hervé Mazurel qui ont inspiré à Romain Huët le titre de son livre, Le Vertige de l’émeute. Et notamment Mazurel, qui, dans Vertiges de la guerre (Paris, Les Belles Lettres, 2013), considère que la confrontation armée peut apparaître comme « objet de désirs ». Romain Huët connait bien l’ambiance de la guerre, pour l’avoir déjà observée aux côtés des combattants syriens opposés à Bachar el Assad.
Avec cet ouvrage, il poursuit son analyse sur l’émergence de la violence dans un environnement d’émeute qui peut, elle aussi, évoquer une forme de guerre. Mais, il considère surtout que le « terrain émeutier qui apparaît sur le plan sensoriel, est fort différent de celui de la guerre ». Selon lui, l’émeute est à classer dans les violences de faible intensité. Et ce qu’il faut donc appeler « le vertige » indique le moment où l’on perd la mesure de ce qui se passe tandis que notre corps expérimente des sensations multiples et nouvelles. Il nous en fait partager la découverte. Si, dans cet ouvrage, l’auteur raconte l’émeute vécue de l’intérieur, il tente surtout d’en établir les significations multiples.

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02Une ethnographie des groupes émeutiers
Par rapport à son objet d’étude, Romain Huët a donné de sa personne. Il appartient à un mouvement novateur en sciences sociales qui privilégie la sensibilité et les sensations à la description théorique du monde. Il est lui-même un disciple de Loïc Wacquant, partisan de la « sociologie de chair et de sang ». Depuis 2012, que ce soit dans les campements des opposants à la construction de l’aéroport de Notre Dame des Landes, ou en tête des cortèges de manifestants mobilisés par les syndicats, que ce soit avec les Gilets jaunes ou au contact de ceux qu’on appelle les Black blocks, il n’a pas hésité à nourrir sa réflexion d’observations directes des phénomènes violents.
La thèse de Romain Huët repose sur l’idée d’une révision de l’approche habituelle des causes de l’émeute tout en se demandant pourquoi tant de gens se laissent gagner par le vertige émeutier. Il ne souhaite pas établir une sociologie de l’émeute ni son histoire mais il dit vouloir en restituer l’interprétation phénoménologique. Et donc, loin d’une réflexion rationaliste, il considère que les émeutiers parlent d’abord avec leur corps.

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03Les émeutiers sont-ils incohérents et dangereux ?
Cette question traverse tout le livre. Les émeutiers suscitent des craintes, provoquent des fantasmes et entraînent l’incompréhension. Selon l’auteur, toute émeute ôte au pouvoir politique de sa pertinence. La confrontation se place d’emblée hors de tout échange rationnel et de la possibilité d’un débat.
De la même façon, le soulèvement spontané des Gilets jaunes avait révélé la méconnaissance du pouvoir pour le sort des campagnes et les difficultés des plus modestes, le discours politique ne passait plus. Il avait perdu tout son sens. Et puis, pourquoi, depuis quinze ou vingt ans, la plupart des manifestations dégénèrent-elles ? Pourquoi la violence s’empare-t-elle des manifestants au point de transformer certains cortèges en émeutes ? Sans doute, parce que les émeutiers et le pouvoir ne se comprennent pas. Les émeutiers considèrent qu’on ne les entend pas, que le pouvoir est sourd.
Pour l’auteur, il n’y a plus d’échange : « Ces actes sont des extériorisations d’une pensée politique qui peut se passer de paroles. Dans sa dimension sensible, selon Romain Huët, l’émeute est vécue comme une « vibration ». Les corps tremblent, sursautent, sont traversés par toutes sortes d’excitations et de frayeurs ». En fait, pour l’auteur, l’émeute, loin de servir le politique, l’éloignerait de son objectif. ` Dans cette tentative de définir l’émeute, l’auteur soutient que les émeutiers cherchent surtout à inspirer la crainte. L’affrontement entre émeutiers et forces de l’ordre a ses règles et notamment celle qui consiste à ne pas aller trop loin dans la violence. De part et d’autre. En fait, cette violence, serait domestiquée. Il s’agit d’éviter le danger. L’émeute apparaît plutôt comme une tentative plus ou moins désespérée de conquérir le sentiment d’être en vie. Penser que le casseur n’est pas politisé ou qu’il est là uniquement pour détruire tient du contresens.

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04L’empire des sens
La sociologie traditionnelle considère comme une évidence que la colère des émeutiers trouve son origine dans des frustrations sociales. Romain Huët ne le conteste pas, mais cette explication reste insuffisante et même secondaire. Ce sont d’abord les sens qui gouvernent. Certes ces frustrations peuvent prendre l’aspect d’un besoin de reconnaissance sociale, d’un sentiment d’injustice, d’inégalité ou d’humiliation.
Mais ces thèses méconnaissent une dimension importante : l’émeute peut s’expliquer par la subjectivité des émeutiers. Ils ne pensent pas. Ils ressentent. Ceci permet de considérer que la violence ne surgit pas seulement pour des motifs rationnels. Elle se nourrit d’affects qui agitent l’individu. Les sciences sociales sont marquées désormais par un « tournant émotionnel » relativement novateur. Expliquer tous les phénomènes par la raison a ses limites. La violence peut aussi n’avoir aucun contenu rationnel, ni but ni aucun motif. Le rationnel ne doit pas exclure le passionnel. Et c’est la volonté de l’auteur de prendre en compte ces deux dimensions : « l’agir humain est travaillé par des sentiments, des émotions et des désirs. ».

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05Une société du spectacle émeutier ?
La violence est-elle un spectacle créé pour combler les émeutiers de satisfaction ? Au centre du livre, l’auteur s’efforce d’apporter une réponse à cette question.
D’abord, pour ceux qui la regardent. Romain Huët s’interroge même sur la présence de spectateurs attirés par l’agitation de la rue : ces regards peuvent-ils avoir un effet déclencheur ou aggravant des excès de l’émeute ? Mais elle est aussi un spectacle pour ceux qui agissent et ont recours à des gestes violents avec un regard d’admiration des uns envers les autres. Outre le tumulte, le spectacle est aussi vestimentaire d’après l’auteur. On pense évidemment aux black blocks dans leur uniforme noir, cagoulés ou masqués, équipés parfois de blousons renforcés. Sombres démons d’une mythologie vivante qui répondent au ballet des forces de l’ordre. L’émeute « fait l’objet d’une mise en scène, parfois soignée ».

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06Un phénomène aux apparences multiples
Après avoir tenté de dépeindre l’émeute, son apparence, ses soubresauts, de sa naissance à sa dissolution, l’auteur entreprend de définir le phénomène lui-même. Il doit être immédiatement reconnaissable malgré ses multiples visages. Pour cela, il lui attribue les nombreux caractères qui le distingue de tout autre mouvement de foule. Ici on hurle, on court, on bondit, on éructe. Il insiste notamment sur l’intensité qui s’en dégage et sur l’expression des corps. La raison n’a pas sa place. Les émeutiers luttent corporellement contre l’ordre établi. Il n’y a aucune place pour les mots. Mais une émeute est pourtant un message. C’est un temps de violence domestiquée, c’est même « un simulacre de violence ». Jamais elle ne va jusqu’à un acte de destruction totale et irréversible. L’auteur note que les émeutiers qu’il a observés font surtout semblant de s’attaquer à l’ordre établi. En fait, ils ne cherchent pas la guerre. Leurs cibles sont souvent manquées, les confrontations sont brèves et se déroulent à distance.

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07Conclusion
Chercheur qui se déclare neutre et impartial à propos de l’action émeutière, Romain Huët a participé à des cortèges de tête. Il y a vu naître, gonfler, palpiter, vibrer les groupes d’émeutiers. La description qu’il en apporte est fidèle aux limites qu’il s’impose : montrer qu’à proximité des cortèges syndicaux paisibles et ordonnés, l’irrationnel peut s’emparer du peuple qui semble alors prendre le pouvoir, la parole et occuper la rue. Mais cet irrationnel a une signification.

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08Zone critique
Ce livre ne se laisse pas lire facilement. On serait tenté, au premier abord, de résister à sa langue complexe, mais c’est aussi celle du chercheur en sociologie. À l’inverse on peut aussi considérer que la survenue d’évènements aussi imprévisibles et inconfortables que les émeutes, impose une description détaillée et fouillée de la situation. Romain Huët aurait pu aussi donner un peu plus la parole à ceux qui se déchaînent dans ces moments violents.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Le vertige de l’émeute. De la Zad aux Gilets jaunes, Paris, PUF, 2019.
Du même auteur – Quand les malheureux deviennent des enragés. Ethnographie de moudjahidines syriens, Paris, L’Harmattan, 2015.

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