
Le Travail, une valeur en voie de disparition ?
Repensez le rôle du travail dans notre société
Description
Vivons-nous une époque qui sonnerait la fin de la valeur « travail », comme semble l’indiquer le titre de l’essai de Dominique Méda ? Le travail, en devenant un élément central, voire constitutif de nos sociétés modernes, nous aurait-il détourné d’une forme de bien-être individuel et social ?
En nous enjoignant à une productivité incessante, nous aurait-il transformés en homo economicus conduit par la seule aspiration à produire, puis consommer ? Voilà les questions qui jalonnent la réflexion développée dans ce texte à la fois sociologique, historique et philosophique.
Sommaire
01Introduction
La philosophe et sociologue Dominique Méda s’empare, avec cet essai clair et concis publié dans les années 1990, d’un sujet alors au cœur des débats politiques, tant le taux de chômage en France est préoccupant : le travail.

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02Le travail est-il constitutif de l’homme et des sociétés ?
Dominique Méda fonde sa réflexion sur un postulat simple : depuis les années 1950, la productivité du travail dans les sociétés industrialisées n’a cessé d’augmenter. Au point que ce dernier semble aujourd’hui être le premier critère de définition du bien-être non seulement social, mais aussi individuel, alors que, paradoxalement, cette évolution s’est accompagnée d’une explosion du taux de chômage et d’une vision partagée du caractère aliénant du travail.
Pour Dominique Méda, c’est justement ce paradoxe qui expliquerait la prédominance actuelle d’une pensée de « légitimation des sociétés fondées sur le travail » (p. 18), pour mieux expliquer et conforter son absolue nécessité, malgré la crise qu’il traverse.
Une nécessité qui s’appuierait sur le modèle même de notre vie en collectivité : le travail apparaît en effet comme le fondement du lien social, car il permettrait « l’apprentissage de la vie sociale et la constitution des identités (…) ; il est la mesure des échanges sociaux (…) ; il permet à chacun d’avoir une utilité sociale (…) ; enfin, il est un lieu de rencontres et de coopérations, opposé aux lieux non publics que sont le couple et la famille » (p. 180). Cette pensée, héritée des théories du philosophe Adam Smith, pour qui le travail oblige les individus à une collaboration et à une dépendance mutuelles, a été développée par nombre de sociologues actuels jusqu’à l’attribution d’une fonction macrosociale, voire citoyenne, de l’entreprise. C’est ce dont témoignent d’ailleurs les politiques menées en matière de lutte contre l’exclusion, puisque l’emploi est conçu aujourd’hui comme le principal moyen d’être reconnu et intégré. L’entreprise se veut alors le creuset de l’expression et de la responsabilité collectives, à l’image d’une société miniaturisée.

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03Une approche historique du travail
L’enjeu de cet ouvrage est de revenir sur ces théories du travail pour démontrer comment, d’un point de vue historique, elles ne peuvent être recevables. Dominique Méda convoque en effet l’histoire de l’évolution du travail pour faire comprendre que ce dernier ne peut être envisagé comme essence fondamentale de l’homme ou d’un groupement social, car il est le fruit d’une invention récente, sujette à des définitions très variables au fil du temps.
En témoignent les sociétés primitives, non industrialisées, qui ne travaillaient pas : on sait que leurs activités de subsistance étaient traversées par d’autres logiques que l’assouvissement des besoins. Elles n’étaient presque jamais exercées à titre individuel. La Grèce antique quant à elle méprisait les besognes liées à la satisfaction des nécessités premières (réservées aux esclaves) pour placer la liberté humaine fondamentale dans des occupations telles que « faire de la philosophie, contempler le beau, (…) dans tous les cas utiliser sa raison » (p. 44).
Historiquement, le travail n’a donc pas toujours existé ou, lorsqu’il était associé aux tâches de survie, était perçu comme dégradant. Il faut attendre la fin du XVIIIe siècle et Adam Smith, puis l’économiste Malthus, pour qu’il devienne un facteur de production : dès lors, « travail signifie (…) travail productif, c’est-à-dire travail exercé sur des objets matériels et échangeables, à partir desquels la valeur ajoutée est toujours visible et mesurable » (p. 71). Cette « invention » a des conséquences immenses, puisqu’elle inscrit le travail dans une logique de marchandisation et résulte d’efforts individuels désormais interdépendants. Elle permet de faire émerger une vision économique du travail comme principe d’accroissement des richesses, mais aussi de régulateur social ; pour Dominique Méda, c’est ce moment décisif qui l’installe au fondement de la société et où il est intériorisé comme étant le devoir de chacun.

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04Une pensée philosophique critique
L’approche de Dominique Méda se veut foncièrement critique envers cette notion d’un travail « libéré », et primant sur tous les autres aspects de nos existences. D’abord parce que penser qu’il conditionnerait la possibilité de nos liens sociaux relève de l’illusion. En invoquant des philosophes tels que Hegel et Hannah Arendt, l’auteure met en évidence la dimension coercitive et économique des interactions associées au travail. Cela consiste surtout en une coexistence imposée entre des individus liés entre eux par l’échange marchand et matériel, dans une logique d’inégalité.
Quant à attribuer une fonction macrosociale ou citoyenne à l’entreprise, il faut rappeler que celle-ci s’organise à partir d’un système d’obligations (le contrat de travail) et de subordinations (le salariat) renvoyant nécessairement à une idéologie individuelle et libérale, et non collective. Elle se fonde sur l’incitation personnelle (le principe même du droit à la protection est soumis à des conditions : meilleur est l’emploi, meilleure sera la protection) avant que d’être le lieu d’une solidarité effective.

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05Peut-on réinventer le travail ?
Sortir de l’économie pour réinvestir le politique, reconnaître la dimension communautaire de la société, redonner sa fonction politique au citoyen… Rééquilibrer le travail aujourd’hui suppose, pour Dominique Méda, de se doter d’États puissants qui poursuivraient trois objectifs essentiels : abandonner les notions d’incitation individuelle (primes, distribution d’avantages sociaux différenciés, etc.) ; consacrer une partie du revenu national à l’amélioration du patrimoine collectif ; et enfin réduire les inégalités sociales.
L’idée phare émise par l’auteure est que les États ont la capacité de donner à chacun des aides et des limites similaires (intégrer l’individu dans une communauté de droits et de devoirs qui ne se résume pas à l’échange marchand), mais surtout de réinjecter la possibilité de se consacrer à la « chose publique » : « Le défi lancé à l’État aujourd’hui n’est donc pas de consacrer plusieurs centaines de milliards de francs à occuper les personnes (…) mais de susciter des regroupements et associations capables de prendre en charge certains intérêts et de donner aux individus l’envie de s’y consacrer. » (p. 328.) Voilà qui s’approche des théories de Tocqueville, qui conditionnait l’épanouissement de la communauté à l’implication de chacun dans la vie publique.

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06Conclusion
Avec cet ouvrage, Dominique Méda met en regard la crise du travail qui traverse nos sociétés industrialisées avec une crise profondément sociale, et donne à penser différemment la place que celui-ci occupe dans nos communautés.

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07Zone critique
La sortie de cet essai en 1995 a immédiatement fait polémique, car interprété comme la description d’une situation en train de se réaliser (à savoir le déclin de la valeur travail), tout comme ce fut le cas, peu de temps après, de la publication du livre de Jeremy Rifkin La Fin du travail. De nombreux auteurs comme Dominique Schnapper, Anne-Marie Grozelier ou Christian Baudelot se sont emparés du débat pour dénoncer l’absurdité de la thèse énoncée par Dominique Méda et défendre la valeur travail.

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08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé
– Le Travail, une valeur en voie de disparition ?, Dominique Méda, Paris, Flammarion, coll. « Champs/Essais », 2010.
De la même auteure
– Travail, la révolution nécessaire, Paris, Éditions de l’Aube, 2010. – Avec Eric Heyer et Pascal Lokiec, Une autre voie est possible, Paris, Flammarion, 2018.

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