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Couverture de 'Le travail enjeu des retraites'

Le travail, enjeu des retraites

Bernard Friot

Réflexions sur le travail et les systèmes de retraite

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Description

Dans cet ouvrage technique et exigeant, Bernard Friot montre en quoi les retraites constituent un enjeu crucial de la lutte des classes. Le système instauré après-guerre a inauguré une façon révolutionnaire de définir la valeur économique, à rebours de celle que tente d’imposer le capitalisme.

En tant qu’elles récompensent la qualification des individus plutôt que leur contribution à l’accumulation du capital, les pensions sont un modèle inspirant pour les luttes à venir. L’auteur complète ici ses précédents travaux sur la dimension anticapitaliste de la Sécurité sociale française.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Le titre de l’ouvrage de Friot en dit long sur son projet intellectuel. En marxiste convaincu, Friot part de l’idée selon laquelle l’histoire des sociétés s’écrit au travers d’une lutte des classes opposant, très grossièrement, une classe capitaliste vivant de ses profits et une classe travailleuse vivant de son salaire. L’objectif de son ouvrage est de contribuer à une meilleure compréhension de la façon dont cette lutte se déploie dans le contexte français à travers l’étude d’un objet en apparence étranger au monde du travail : les retraites.

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02

Les retraites, enjeu fondamental de la lutte des classes

Pour Bernard Friot, la lutte des classes ne porte pas simplement sur l’appropriation ou la collectivisation des moyens de production, mais plus fondamentalement sur l’affirmation d’une définition de la valeur économique. Dans le domaine du travail, elle concerne donc le sens donné au salaire.

Friot, dans le sillage de Karl Marx, distingue deux définitions de la valeur, l’une capitaliste et l’autre communiste. La définition capitaliste voit dans le salaire le prix de la location de la main-d’œuvre : le travailleur est rémunéré en tant qu’il contribue à la production de richesse, donc à l’accumulation du capital. Dans cette perspective, la valeur du travail est déterminée entièrement par le capitaliste : il lui revient de décider quels travailleurs sont productifs et lesquels ne le sont pas. Par exemple, un particulier tondant lui-même sa pelouse ne produit pas de valeur puisqu’il ne contribue pas à l’accumulation de capital. En revanche, la même activité réalisée par un employé d’une entreprise de jardinage est reconnue comme productrice de richesse . Le salaire serait la contrepartie de cette contribution à l’accumulation de capital. Selon cette conception capitaliste, les retraités constituent bien des inactifs : leur pension ne peut être reconnue comme un salaire.

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03

La retraite comme salaire continué

De l’après-guerre aux années 1970, la construction du régime des retraites par répartition a principalement été inspirée par la définition communiste de la valeur. Le début des années 1970 a ainsi marqué l’apogée d’un siècle de mesures sociales ayant permis le remplacement progressif du salaire par une pension de retraite dont le niveau s’est rapproché de celui des revenus du travail (en moyenne, 70 % en 1977). Suivant l’idée que les retraites constituent un salaire à part entière, le montant des pensions était calculé en fonction du salaire d’activité antérieur et non des cotisations précédemment versées.

En parallèle, cette période s’est caractérisée par une progression du niveau des pensions grâce, principalement, à la hausse des cotisations au régime général. Au terme de cette évolution, même les catégories populaires ont pu se passer d’activité complémentaire au moment de la liquidation de leur pension, devenant ainsi des « retraités salariés » (p. 73). Réduire l’écart entre le dernier salaire d’activité et le niveau des pensions constitue, pour Friot, un changement révolutionnaire. Cette évolution contribue en effet à transformer la signification de la retraite.

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04

Les retraités : des tra­vailleurs comme les autres ?

Pour Friot, la lutte des classes se joue donc à l’intérieur même du système par répartition, entre une répartition communiste (suivant la logique du salaire continué) et une répartition capitaliste (celle du revenu différé). Reconnaître que les pensions sont des salaires implique de reconnaître que les retraités sont des travailleurs – c’est-à-dire qu’il est possible de produire de la valeur en dehors d’un contrat de travail dans lequel les intérêts de l’employeur effacent ceux de la collectivité. La différence avec des salariés « normaux » réside donc dans ce que les « retraités salariés » peuvent choisir librement l’activité à laquelle ils se consacrent. Ils sont, selon le mot de Friot, « libérés du marché du travail » (p. 12) au sens où ils ne dépendent d’aucun employeur capitaliste pour recevoir leur salaire.

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05

Critique de l’argument dé­mo­gra­phique

L’argument fréquemment avancé par ceux que Friot appelle les « réformateurs » part de l’idée que la population est vieillissante : il y a aujourd’hui, dans la population française, beaucoup plus de personnes âgées (plus de 60 ans) et moins de jeunes qu’auparavant. Le constat est ainsi formulé : il y a un déficit de « jeunes » pour financer les retraites des « vieux ». Pour maintenir le système tel qu’il est, il faudrait augmenter le taux de cotisation, prélevée sur les salaires, afin de s’assurer que les sommes collectées permettent de financer les pensions auxquelles ces personnes âgées ont droit du fait de leur carrière professionnelle. Ce problème de financement est renforcé par deux phénomènes.

D’abord, la hausse du chômage, depuis les années 1970, réduit le revenu global des personnes qui travaillent ou cherchent un travail, donc le montant de leurs cotisations. Ensuite, l’augmentation de l’espérance de vie, combinée à la diminution du taux de fécondité, contribue à augmenter le nombre de retraités par rapport au nombre de naissances. Ainsi, pour les réformateurs, le système fait face à une crise de financement du fait d’une crise démographique ; pour y faire face, il conviendrait de repousser l’âge légal de départ à la retraite.

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06

Pour une diffusion du salaire à la qua­li­fi­ca­tion pro­fes­sion­nelle

Pour Friot, le système des retraites constitue un pilier sur lequel s’appuyer pour imposer la définition communiste de la valeur contre sa version capitaliste. D’abord parce que les retraités salariés, par leur situation, peuvent mettre concrètement leurs qualifications au service de modes de production non capitaliste. Friot enjoint ainsi les retraités à honorer leur statut de travailleur, plutôt que de se complaire dans un « bénévolat de consolation » (p. 53), voire dans une complète inactivité.

Par exemple, un ancien ingénieur des transports pourrait mettre à profit les connaissances accumulées au cours de sa carrière pour améliorer, sans que sa prestation ait besoin d’être facturée, l’organisation logistique d’une association pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP). Cet exemple permet d’insister sur un point souvent mal compris de la pensée de Friot : sortir de l’emploi capitaliste ne signifie pas travailler moins – bien au contraire, cela signifie travailleur mieux, plus librement, et donc sans limite d’âge a priori. Selon lui, la lutte contre la définition capitaliste de la valeur doit être menée en acte, c’est-à-dire en instaurant effectivement une production non capitaliste à l’efficacité supérieure .

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07

Conclusion

Pour Friot, le système des retraites constitue un champ central de la lutte des classes. Celle-ci ne se joue pas, comme le considèrent trop souvent les économistes, entre le système par répartition et le système par capitalisation, mais bien au sein du système par répartition. À une répartition capitaliste, fondée sur le principe de revenu différé et reposant donc sur une définition de la production par l’employeur, Friot oppose une répartition communiste dans laquelle les retraités reçoivent un salaire en reconnaissance de leur qualification.

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08

Zone critique

Les travaux de Friot dessinent une perspective originale, en faisant du régime salarial des retraites le point de départ d’une refonte globale du système économique, alors débarrassé du capitalisme. On y trouve un ensemble de mesures politiques donnant à l’analyse un aspect concret. C’est ce juste équilibre entre projet politique et analyse du « déjà-là communiste » (p. 38) qui explique le relatif succès des travaux de l’auteur , en dépit de leur situation encore marginale et souvent critiquée dans le champ des sciences sociales.

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09

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Le travail, enjeu des retraites, Paris, La Dispute, coll. « Travail et salariat », 2019.

Du même auteur – L'Enjeu du salaire, Paris, La Dispute, 2012. – Émanciper le travail. Entretiens avec Patrick Zech, Paris, La Dispute, 2014. – Puissances du salariat, Paris, La Dispute, 2012.

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