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Couverture de 'Le temps de lurgence'

Le Temps de l'urgence

Christophe Bouton

Réflexions sur les défis pressants de notre époque

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Description

Tout le monde est aujourd'hui concerné par l'urgence, la nécessité de se dépêcher, de consacrer son temps à des interventions qui ne peuvent pas être remises. Ce mode de temporalité s'est insinué dans tous les recoins de la société, au travail comme dans la vie quotidienne, au point de devenir une norme sociale.

Quels sont les causes et les effets induits d'une exception devenue une règle ? En s'appuyant sur des philosophes, des médecins et des salariés, Christophe Bouton identifie les origines et les mécanismes de l'urgence, qu'il définit en signalant que celle-ci n'est circonscrite ni la vitesse ni à l'accélération. Favorisée par les nouvelles technologies, portée par un discours qui valorise une vie « intense », l'urgence est la norme temporelle du capitalisme mondialisé. Un fléau, qui pousse autant à légiférer qu'à promouvoir le loisir studieux, conçu comme libre usage du temps.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Née de la modernité, l'urgence est devenue un des problèmes de cette modernité qui a fait table rase des rythmes jour/nuit et des événements qui marquaient le temps (prières, moissons...). Aujourd'hui, tout est urgent ; aller chez le coiffeur, enlever la neige sur les routes ou répondre à des mails intitulés « urgentissime ». Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas d'urgence véritable. Celle-ci a même un fondement biologique : quand notre vie est menacée, l'instinct nous pousse à réagir.

Ce n'est pas cette urgence-là, mécanisme de survie qui mobilise médecins, pompiers et policiers, que l'auteur met en avant. Mais il signale que cette notion d'urgence vitale relève elle-même de l'histoire récente : avant le XVIIIe, l'urgence médicale n'existait pas. Y compris pour les noyés. Le premier service d'urgence est né en 1936 ; SOS médecins est apparu en 1967, le Samu en 1972.

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02

Un fait social total

Même la religion est touchée : le procès en canonisation de Jean-Paul II a commencé deux mois seulement après son décès, sous la pression des fidèles. Quant aux loisirs, qui pourraient passer pour une compensation, eux aussi sont victimes de cette nouvelle norme temporelle qui pousse à rentabiliser le temps disponible, ce qui ne fait qu'accroître le sentiment de manquer de temps. Le temps libre l'est d'autant moins qu'il est consacré à s'adapter à l'accélération, c'est-à-dire aux changements techniques qui touchent notre quotidien (nouvelle machine, nouvelle interface...)

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03

Un rapport social au temps

L'accélération du tempo de la vie n'est pas nouvelle. Hartmut Rosa a déjà pointé la multiplication du nombre d'expériences vécues par unité de temps, dans un monde où la télécommande « édifie le règne de l'instant comme dimension privilégiée de l'existence ». Mais à l'origine, la vitesse et l'accélération sont des concepts physiques, ce qui n'est pas le cas de l'urgence. Et si l'urgence suppose l'accélération, l'accélération et la vitesse n'impliquent pas l'urgence, comme le savent les passagers du TGV.

L'urgence apparaît donc comme un rapport social aux temps, et plus précisément à l'immédiat. Il faut agir tout de suite, cela ne peut pas attendre. Phénomène qui s'auto-alimente, et ainsi se répand, l'urgence s'accompagne d'un compte à rebours : injonction à agir sans délai pour neutraliser un danger explicite (la mort immédiate, la fonte des glaces...) ou implicite (l'exclusion...). Pour définir l'urgence, Bouton ajoute que celle-ci admet des degrés et qu'elle est liée à la notion d'interruption : le temps de l'urgence est un temps haché. Elle peut toutefois être permanente et conduire à la « mobilisation générale » que nous connaissons.

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04

Le cadrage temporel : condition de l'urgence

Pour l'auteur, les causes de l'urgence, sa tendance hégémonique à s'imposer comme norme sociale, ont plusieurs causes. Robert Levine a exploré ce pluralisme. L'éthique protestante, par exemple, interdit de gaspiller son temps. Concevoir la vie comme une ultime occasion, également. D'où le « privilège exorbitant » accordé au court terme. L'urgence procure également une ivresse, elle est signe d'importance sociale. Mais les urgences volontaires n'expliquent pas pourquoi l'urgence s'impose aux individus. Pourquoi elle revêt un aspect systémique qui entraîne et contraint.

D'où vient cette dimension normative, à laquelle on ne peut ni échapper ni s'acclimater ? Pour Bouton, la cause structurante de l'urgence doit être recherchée dans le mode de production capitaliste, qui fait du temps un capital à rentabiliser. Ce n'est pas un hasard si les pics d'urgence, c'est-à-dire les manifestations de l'urgence comme phénomène durable, « se trouvent précisément dans les hauts lieux du capitalisme » (p. 192).

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05

La discipline capitaliste

Bénéficiant des normes temporelles mises en place dans l'ensemble de la société (la ponctualité, la célérité, etc.), le capitalisme naissant a tiré profit d'un mécanisme disciplinaire, généralement intériorisé. Mais il n'a pas fait qu'enfermer les ouvriers dans un temps social qui a pris forme avec l'apparition des horloges, publiques et ensuite privées, puis du chemin de fer. Pour l'auteur, il est le véritable initiateur véritable d'une discipline temporelle qui a distillé l'urgence dans les différents domaines de la société.

« Ce qui transforme le principe du bon emploi du temps en norme temporelle de l'urgence, c'est le principe d'exhaustion du temps, l'idée qu'il faut non seulement bien employer, répartir son temps, mais également optimiser, rentabiliser toujours plus la durée impartie aux tâches, et ce sous la menace d'un contrôle constant » (p. 211). Ou la peur de perdre son emploi.

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06

Time is money

Un lien structurel relie ainsi l'économie capitaliste au processus de l'urgence. Lien que Bouton analyse d'un point de vue théorique, en renvoyant à Marx, chez qui le temps intervient aussi bien dans sa conception de la valeur que dans la production de plus-value. La valeur des marchandises renvoie en effet à une quantification du temps : la durée moyenne de travail dépensée pour les produire. C'est une grandeur qui s'impose à tous. Le profit, lui, provient du « surtravail », qui renvoie également à une durée : le temps de travail qui dépasse le temps correspondant à la valeur de la force de travail. C'est à travers cette « aliénation temporelle » que l'usage du temps devient source d'urgence.

La valeur d'une marchandise dépendant du temps de travail socialement nécessaire à sa production, la concurrence conduit à augmenter la vitesse de rotation du capital (transports plus rapides, obsolescence des produits…) et surtout la productivité. Si le temps physique est une quantité immuable (une heure reste une heure), l'heure de travail peut être ajustée. Le temps de travail est ainsi « compressé, densifié, accéléré dans son tempo » (p. 230).

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07

Conclusion

Favorisée par l'endettement et la précarité, l'urgence est une dictature qui doit être critiquée : qui l'a décrétée ? Dans quel but faut-il se dépêcher ? Elle doit surtout être renversée, car cette « accélération assortie d'un ultimatum » est néfaste pour la société comme pour les individus les plus exposés. Les suicides à France Télécom l'illustrent dramatiquement. L'urgence rend le travail insoutenable, au sens premier du terme.

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08

Zone critique

Christophe Bouton explique que les interventions politiques, donc les solutions à mettre en place, ne relèvent pas de la compétence du philosophe. S'il propose des mesures juridiques, précises et pertinentes, à destination des salariés, il laisse de côté les auto-entrepreneurs, de plus de plus en plus nombreux, car leur catégorie échappe en partie au droit du travail, et elle y échappe souvent pour contourner la question du temps de travail. Les indépendants sont également oubliés. L'auteur en est conscient : chacun, dit-il, est en effet « libre » de travailler à la maison jusqu'à 23 heures. De diluer l'urgence dans son temps personnel.

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09

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Le Temps de l'urgence, Lormont, Le Bord de l'Eau, 2013.

Du même auteur – Temps et liberté, Toulouse, PUM, 2007. – J'ai pas le temps !, Paris, Gallimard Jeunesse, 2010. – Avec Philippe Huneman (dir.), Temps de la nature, nature du temps, Paris, CNRS éditions, 2018.

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