
Le Stack
Plateformes, logiciel et souveraineté
Description
Internet n'a pas aplati la planète, comme l'a prétendu Thomas Friedman. Il opère à partir d'une structure conçue comme un empilement de couches, de la Terre à l'Utilisateur. Cette cartographie verticale modifie radicalement les régimes de souveraineté, surtout à l'heure du Cloud : les plateformes remettent en cause les États-nations, alors que ces derniers se considèrent de plus en plus comme des plateformes.
Empilement de réseaux numériques qui s'hybrident et se superposent, le Stack est à la fois une réalité, un cadre d'analyse et un cahier des charges pour une géopolitique de la commutation mondialisée.
Sommaire
01Introduction
En 1648, les traités de Westphalie ont façonné l'ordre juridique mondial, les États reconnaissant mutuellement leur légitimité sur leur territoire respectif. L'État-nation est ainsi devenu l'élément d'une architecture géopolitique, basée sur une cartographie du monde en deux dimensions. Avec une conséquence concrète : l'identité est liée à un territoire.
D'une certaine manière, la même géométrie plane caractérise les débuts de l'Internet, où le peer-to-peer témoigne de relations basées sur l'horizontalité. On découvre depuis plusieurs années, et particulièrement depuis 2008, quand l'automatisation d'opérations financières à grande échelle a conduit à une crise économique sans équivalent, que la commutation mondialisée laisse augurer du pire. Le Cloud présage la surveillance de masse, l'évasion fiscale et la culture troll ; la guerre devient « cyber », « La computation recèle plus de potentiel et plus de risques que nous ne l'avions prévu », résume l'auteur, pour qui l'utopie ou la dystopie de nombreux discours, avec l'Anthropocène en arrière-plan, n'aboutissent qu'à une impasse. Il nous faut inventer de nouveaux modèles car la computation déborde largement des cartographies habituelles. Elle remet en cause la souveraineté westphalienne des États, comme l'illustre le confit entre Google et la République populaire de Chine.

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02Une architecture en couches
Le Stack désigne cette architecture modulaire qui enveloppe la planète, cet empilement qui opère à l'image du protocole TCP/IP qui gère Internet par le biais d'un réseau à 4 couches : la couche réseau qui spécifie sous quelle forme les données sont transmises, la couche internet chargée de fournir les « paquets » de données (via les adresses IP), la couche transport, chargée de leur acheminement, et enfin la couche application qui gère l'interface réseau côté client.
Chaque couche est chargée d'une tâche précise. Quand elle s'en est acquittée, un en-tête s'ajoute au message, transmis à la couche supérieure. La communication va donc de bas en haut, et de haut en bas.

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03Le modèle du Stack
Dans le Stack, les couches sont les suivantes, de bas en haut : • la couche Terre : couche matérielle qui fournit de l'énergie aux data-centers, par exemple. Elle constitue une limite matérielle. C'est aussi l'empreinte écologique du Stack, que « l'économie virtuelle » fait un peu vite oublier. • la couche Cloud comprend l'infrastructure informatique (du serveur au satellite), ainsi que les plateformes dont les applications fournissent des services à un Utilisateur. • la couche Ville inclut les réseaux de mégalopoles ; elle renvoie à un urbanisme qui associe infrastructures matérielles et réseaux d'information. C'est ici que s'organise et se subdivise l'accès à l'espace social. • entre les couches Ville et Interface, la couche Adresse permet d'identifier un émetteur et un destinataire, homme ou machine connectée. Elle « fournit, l'identité, l'échange et la récursion ». • la couche Interface peut être perçue comme une membrane à travers laquelle le Stack adresse (au sens informatique) les Utilisateurs et réciproquement. La vitesse permise par l'interface ainsi que sa structure jouent un rôle fondamental dans le fonctionnement du Stack et son évolution. • la couche Utilisateur détermine la perception du Stack chez les Utilisateurs et vice-versa. L'Utilisateur est donc un sujet autant qu'un objet qui s'inscrit dans une relation de pouvoir configurée par chaque plateforme. Il est tout ce qui peut initier une colonne, ce qui lui confère une universalité générique.

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04De nouvelles souverainetés
Bratton réfute donc les théories du juriste (et nazi) Carl Schmitt pour qui le territoire fonde le droit (nomos). La règle n'est pas liée à une ligne, frontière de la souveraineté, ou plutôt, si cette ligne existe elle est désormais façonnée par la plateforme, dont les interfaces intègrent ou excluent, autorisant ou interdisant certaines actions de l'Utilisateur selon le contexte. Au nomos de Schmitt, l'auteur oppose donc l'incommensurable nomos du Cloud, et sa topographie qui n'est pas figée dans un ordre stable.
Par plateforme, il faut comprendre un dispositif normalisé, logiciel, matériel ou hybride, qui répond aux 17 critères énoncés par l'auteur. On retiendra que les plateformes se définissent par ce qu'elles font. Avec les marchés et les États, elles constituent la troisième forme institutionnelle. Non sans raison, puisqu'elles ressemblent à la fois à des marchés (par la distribution de leurs interfaces) et à des États (par le contrôle des interactions).

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05Quelle gouvernance ?
Combinaison de plateformes, le Stack est une mégastructure accidentelle. Son existence ne relève pas d'un projet déterminé, même si certains de ses composants découlent d'une stratégie. Le Stack existe, car ses couches ont « fonctionné », permettant de traduire n'importe quel contenu en information générique.
Il matérialise un ordre émergent, avec des caractéristiques qui conditionnent le passage du Stack-que-nous avons au Stack à venir, alors que les Clouds deviennent de facto des États, et les États des plateformes du Cloud (et ceci, même si les États considèrent le « cyberespace » comme un sous-produit de leur territorialité). L'auteur renvoie ici à la citoyenneté qui s'acquiert sur Internet et au « Gosplan de Google », c'est-à-dire la convergence des économies de marché et des économies planifiées, alliance de la planification communiste et du libre marché de Hayek, permise par le flux d'informations traité par les plateformes (dans la théorie libérale un marché est un ordinateur parfait).

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06Des enjeux concrets
Les enjeux sont clairement perceptibles au niveau des basses couches du Stack, domaines d'une physicalisation du virtuel, corrélée à l'échelle des plateformes (450 milliards de dollars de CA pour Walmart, par exemple). Qu'on pense à la couche Ville où s'enracine le social (voitures sans conducteur, immenses entrepôts d'Amazon, contrôles faciaux automatisés…) et surtout à la couche Terre, déjà malmenée par la consommation d'énergie des data-centers et autres bitcoins.
Dans le premier cas, Walmart pourrait interdire de maltraiter la main d’œuvre de ses sous-traitants, avec une efficacité supérieure à celle d'un gouvernement. Dans le second, l'urgence écologique pourrait conduire les outils informatiques à réduire notre empreinte sur la planète. Par la géo-ingénierie, qui est « d'une certaine manière inévitable », le Stack-à-venir devrait ainsi être plus vertueux. Mais nous sommes loin du futurisme que représente ce geodesign, puisqu'« incapables de nous gouverner en fonction de l'information déjà disponible » (p. 175).

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07Conclusion
Comme instrument de planification en temps réel à l'échelle mondiale, le Stack pourrait devenir une structure de gouvernance économique, où s'estomperait la frontière public/privé, par exemple. Cela suppose toutefois un système d'adressage généralisé. Qui contrôlerait quoi ? La gouvernance algorithmique, profondément asymétrique, conduit ici à concevoir une véritable géopolitique d'un Utilisateur de plus en plus atomisé. Une telle perspective pose des problèmes théoriques et pratiques (qui est « en haut », et par rapport à quoi ?), et conduit à considérer que l'objet de la gouvernance porte aussi sur les choses. Bratton en vient même à considérer que l'objet véritable de la gouvernance, ce sont les interfaces avec les objets adressables, et non les choses elles-mêmes.

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08Zone critique
Comment considérer ce texte ? Le préfacier (Yves Citton, par ailleurs directeur de la collection) signale que ce livre correspond à deux parties de l'ouvrage original (On software and Sovereignty) qui ont été regroupées, la partie manquante étant repoussée à une publication ultérieure. Le lecteur est par ailleurs renvoyé à des liens Internet (qui ne fonctionnent pas) pour retrouver les nombreuses illustrations qui accompagnaient le propos originel de l'auteur.
C'est donc une sorte de conférence, sans la partie centrale, et sans les diapositives. Avec une traduction méritoire, mais problématique. Bien que présenté comme « toujours difficile à traduire en français », le terme « design », au cœur de cet ouvrage, ne fait même pas l'objet d'une présentation succincte. Il faut attendre une centaine de pages pour que l'auteur lui attribue trois sens (design au sens de désigner, de gouverner à travers une intervention matérielle, et d'avoir des vues sur quelque chose).

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Benjamin H. Bratton, Le Stack. Plateformes, logiciel et souveraineté. Grenoble, UGA éditions, 2019.

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