
Le Siècle du populisme
Histoire, théorie, critique
Description
Éminent spécialiste de la théorie de la démocratie, Pierre Rosanvallon s’attelle, dans cet ouvrage, à théoriser le concept de populisme. En effet, les grandes idéologies s’appuient en général sur un corpus doctrinal : le communisme sur l’œuvre de Marx ; le socialisme sur celle de Jaurès et le libéralisme sur celle de Tocqueville. Ce n’est pas le cas du populisme.
Derrière une apparente confusion liée au surgissement d’une myriade de mouvements dits « populistes », à l’échelle de la planète, en ce début de XXIe siècle, l’auteur tente de discerner un certain nombre de lignes directrices fortes, à partir desquelles il est en mesure de définir la vision populiste de la démocratie.
Sommaire
01Introduction
En 1989, lors de la chute du Mur de Berlin, la démocratie paraissait triomphante et son avenir s’annonçait sous un jour radieux. Trois décennies plus tard, force est de constater que les démocraties sont malades. Partout se sont élevées des contestations condamnant le déficit de représentation, de légitimité et de constitution de la volonté générale.
Au vu de ces soubresauts inattendus, la force du populisme s’explique par le fait qu’il est le symptôme de tous les dysfonctionnements de notre société contemporaine (le « dégagisme », la critique de la mal-représentation dans la société, l’aversion suscitée par les inégalités criantes). Mais s’il est symptôme, il est également proposition. Le populisme est une proposition démocratique sérieuse, dont le but est de remédier aux défauts de la démocratie.

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02Le recours à l’homme-peuple
Les régimes populistes, une fois au pouvoir – qu’il s’agisse de la Russie de Vladimir Poutine, de l’Amérique de Donald Trump, de la Hongrie de Viktor Orban ou de la Turquie de Recep Tayyip Erdogan – sont confrontés aux exigences de la gouvernance. L’observation de la mise en application des idées du populisme par ces régimes permet de discerner un certain nombre de traits qu’ils ont en commun, en particulier la notion centrale d’ « homme-peuple », à laquelle Pierre Rosanvallon consacre tout un chapitre (pp.47-53).
Comme l’observait le politologue argentin Ernesto Laclau (1935-2014), il s’agit d’organiser à la fois le peuple horizontalement par le dépassement des différences sociales, et verticalement, en lui donnant un élément d’identification – le leader – dans lequel il puisse se retrouver.

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03L’unité retrouvée
Le populisme est caractérisé par une vision sociologique particulière et par une définition implicite du peuple. Dans le monde globalisé du XXI siècle, l’on constate qu’aux divisions entre les classes sociales, se sont juxtaposées d’innombrables divisions entre les minorités, les sexes, les religions. Face à cette fragmentation, le projet populiste agite la promesse d’une unité retrouvée au sein de sociétés divisées sur les plans économique, idéologique ou social.
Pour ce faire, il va s’agir de créer un nouveau type d’antagonisme, au-delà de ceux de classe par exemple. La véritable opposition entre l’oligarchie et le peuple, une fois exposée avec clarté, va permettre au peuple de retrouver de manière rassérénante un sens de l’unité.

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04La démocratie directe
Le populisme se définit comme une conception de la souveraineté directe du peuple par contraste avec une souveraineté perçue comme « confisquée ». C’est pourquoi cette vision de la démocratie a tendance à déprécier les corps intermédiaires, les autorités indépendantes, les cours constitutionnelles et même les partis politiques et les médias, tous considérés comme des obstacles bloquant le rapport direct entre le pouvoir et la société.
Cet exercice de la souveraineté directe du peuple est mis en œuvre à travers la possibilité d’obtenir la révocation des élus dans une optique de « précarité électorale », phénomène notamment observable aux États-Unis.

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05La volonté générale
Pour expliquer la vision particulière de la volonté générale d’une part, et de la légitimité du pouvoir, d’autre part, Pierre Rosanvallon cite Carl Schmitt, juriste et constitutionnaliste allemand, membre du parti nazi entre 1933 et 1936, selon lequel il faut, dans une démocratie radicale et directe fondée sur l’acclamation, (« une démocratie d’acclamation»), que la volonté générale soit incarnée par un leader charismatique.
Dans cette vision de la volonté générale, le peuple réel n’est pas nécessairement le peuple électoral. La voix du peuple ne peut jamais être exprimée, ni par les instances de contrôle de la constitutionnalité que sont les cours constitutionnelles ni par des autorités non élues. C’est une question primordiale que l’auteur a examinée dans son ouvrage intitulé La Légitimité démocratique (2008). Ce rejet systématique est le fil qui relie les régimes populistes. En Russie, en Pologne, en Hongrie et en Turquie, la justice constitutionnelle fait actuellement les frais de cette conception particulière.

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06Les alternatives au populisme
Pour Pierre Rosanvallon, le populisme est triomphant, car nulle alternative ne se dresse sur son chemin. C’est pourquoi il est urgent de trouver des solutions afin d’améliorer la représentation, de développer encore la légitimité et de mieux servir l’intérêt général.
L’idée fondamentale du populisme est de remédier aux dysfonctionnements de la démocratie par la simplification, par exemple, à travers l’identification à un leader ou le recours au référendum. Il s’agit en effet de schématiser la représentation, l’exercice de la souveraineté et la conception de la volonté générale. Face aux inégalités, la vision populiste incite souvent à un repli sur soi-même. À titre d’exemple lorsque ce repli se traduit par un refus des flux d’immigrés, l’égalité est conçue comme un rejet des autres. Des liens de solidarité factice surgissent par le rejet d’autrui. À cet égard, ce « national-protectionnisme » constitue une dimension importante du populisme et même une théorie sous-jacente du populisme.

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07Conclusion
L’ouvrage de Pierre Rosanvallon met clairement en évidence le fait que le populisme n’est pas qu’un style politique et qu’il est absolument nécessaire de traiter le phénomène comme un idéal-type politique. Si Ernesto Laclau et Chantal Mouffe ont essayé de théoriser le populisme comme forme démocratique, l’analyse approfondie de Pierre Rosanvallon permet d’identifier les critères essentiels qui définissent l’idéal-type qu’est le populisme en collationnant et en examinant méticuleusement tous les éléments qui s’y réfèrent.

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08Zone critique
L’ouvrage de Pierre Rosanvallon a suscité la vive réaction de la philosophe belge Chantal Mouffe, elle-même théoricienne du populisme. Selon elle (dans un article du Monde diplomatique en mai 2020), l’auteur échoue à la fois dans sa tentative de définition et de critique de la doctrine populiste. Le Siècle du populisme n’apporte, selon elle, aucun nouvel élément de réflexion à la thèse déjà établie, « selon laquelle le populisme consiste à opposer un « peuple pur » à une « élite corrompue » et à concevoir la politique comme l’expression immédiate de la « volonté générale » du peuple ».
L’auteur théoriserait le populisme en utilisant trop de clichés mis en avant par d’autres auteurs critiques du courant populiste et en construisant sa doctrine de manière arbitraire, à partir d’éléments provenant de sources très hétérogènes. Pire encore, il travestirait les idées des auteurs dont il rejette les positions. Il est, à cet égard, curieux de constater qu’à plusieurs reprises Pierre Rosanvallon s’exprime en utilisant un article indéfini devant le nom de certaines personnes lorsqu’il fait référence par exemple, à « une Chantal Mouffe » (p. 38), « un Mélenchon » (pp. 52 et 53) ou « un Donald Trump » (p. 53).

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Pierre Rosanvallon, Le Siècle du populisme – Histoire, théorie, critique, Paris, Seuil, 2020.
Du même auteur – Notre Histoire intellectuelle et politique, 1968-2018, Paris, Le Seuil, 2018. – Le Bon Gouvernement, Paris, Le Seuil, 2015. – La Société des égaux, Paris, Le Seuil, 2011. – La Légitimité démocratique, Paris, Le Seuil, 2008. – La Contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance, Paris, Le Seuil, 2006. – La Démocratie inachevée : Histoire de la souveraineté du peuple en France, Paris, Gallimard, Bibliothèque des histoires, 2000, Folio Histoire 2003 – Le Peuple introuvable : Histoire de la représentation démocratique en France, Paris, Gallimard, Bibliothèque des histoires, 1998 ; Paris, Folio-Histoire, 2002. – Avec François Furet et Jacques Julliard, La République du centre : La Fin de l’exception française, Paris, Calmann-Lévy, 1988.

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