
Le Refus du travail
Les mouvements anti-travail
Description
Notre société est centrée sur le travail. Lorsque nous rencontrons quelqu’un pour la première fois, la question qui fuse souvent pour engager la conversation est : « Que faites-vous dans la vie ? » Dans ce contexte, ne pas passer l’essentiel de son temps à la pratique d’un emploi rémunéré signifie ne rien faire du tout.
Dans cet ouvrage, David Frayne explore le concept de cette valeur-éthique du travail en s’appuyant sur le témoignage d’individus qui ont choisi de travailler moins ou même de ne plus travailler. À la clé, cette question : peut-on imaginer un modèle de société dans lequel le travail ne serait plus la valeur à l’aune de laquelle on juge un être humain ?
Sommaire
01Introduction
Notre société est centrée sur l’emploi et tout le monde trouve cet état de fait normal et évident. Serait-ce donc l’ordre naturel des choses que de passer huit heures par jour et cinq jours par semaine de notre vie à travailler ? Dans Le Refus du travail, David Frayne déconstruit un mythe : à l’origine, le travail est une construction sociale et historique, rien d’autre.
Pourtant, dans l’opinion publique, il est devenu une valeur au sens propre (« la valeur travail ») et même une éthique (« l’éthique du travail »). Et, même lorsque nous n’adhérons pas à cette vision morale du travail, nous ne pouvons nous y soustraire, car nous avons été éduqués par la société consumériste moderne à vouloir acheter toujours plus et, donc, à devoir travailler toujours plus pour nous offrir les produits et les services désirés.

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02Une société centrée sur le travail
Lorsqu’on pense travail, on pense travail rémunéré. C’est en effet sur cette notion que repose notre société toute entière : l’emploi qui nous assure un revenu, et celui-là seul. En sont exemptes, donc, toutes les actions que nous sommes amenés à effectuer de manière bénévole, pour autrui ou simplement pour nous faire plaisir. La rémunération que nous tirons de notre travail semble être la seule garante de notre utilité productive dans ce monde.
En témoigne la diabolisation qui est faite des non-travailleurs, des chômeurs, des bénéficiaires d’aides sociales et autres « assistés » couramment pointés du doigt. « Aujourd’hui, dans les sociétés riches, avoir un emploi est encore fréquemment considéré comme un signe d’indépendance, de maturité et de bonne réputation. » (p. 128-129)

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03Le besoin de travailler nourri par le besoin de consommer
Travaillerions-nous autant si nous vivions dans une société moins consumériste ? Passerions-nous autant d’heures à amasser de l’argent à la sueur de notre front si nous n’avions pas envie d’acheter les derniers produits et les derniers services proposés par les grandes enseignes ? Nous travaillons pour subvenir à nos besoins élémentaires, c’est certain. Mais nous travaillons aussi pour obtenir des plaisirs commerciaux.
Les plaisirs commerciaux ont pris le pas sur les plaisirs gratuits, nous dit David Frayne. La production effrénée de biens qui doivent être vendus coûte que coûte a provoqué une sophistication croissante des méthodes marketing. La publicité en est l’expression la plus évidente. Les spots nous disent en substance que nous devrions avoir honte de ne pas posséder tel objet innovant ou de ne pas faire appel à tel service performant. La honte est un puissant moteur d’achat. « La honte est le principal ressort marketing de la publicité, qui présente constamment au public des images de styles de vie somptueux, tendance, comme une norme que l’on est honteux de ne pas pouvoir suivre » (p. 208).

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04Le temps libre est-il du temps libéré ?
Jouissons-nous de notre temps libre lorsque nous ne travaillons pas ? Le soir, la fatigue morale et/ou physique induite par notre journée de travail nous oblige à nous reposer et à récupérer des forces pour recommencer le même manège le lendemain. Le week-end n’est qu’une version à peine élargie de ce créneau de « temps libre ». La question posée par David Frayne est donc : y a-t-il vraiment un temps dans notre vie qui ne soit pas impacté par notre travail ?
L’auteur cite à de multiples reprises le philosophe André Gorz dont il admire la pensée. Il rappelle notamment que celui-ci militait pour le droit des êtres humains « à mener des vies riches et intéressantes hors du travail » (p. 68). Riches en ceci qu’elles correspondent à nos aspirations profondes, et non au rôle que nous jouons au travail et qui ne fait appel qu’à une partie de notre personnalité – si même il n’entre pas en totale contradiction avec ce que nous sommes réellement. Comment pourrions-nous développer ce que nous sommes vraiment dans le peu d’espace de temps libre que nous laisse le travail ?

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05Le désenchantement du travail
En dépit du tableau peu reluisant dressé par l’auteur, la plupart des individus ne saisissent pas l’incongruité de cet attachement viscéral au travail. Les esprits ont été façonnés depuis le XIXe siècle à accepter cette vision de l’éthique du travail. Les résistants au travail qu’a rencontrés David Frayne n’ont donc pas modifié leur rapport au travail sur la base d’un raisonnement théorique. Ils ont plus simplement, peu à peu, commencé à développer ce qu’on appelle un désenchantement du travail, une profonde insatisfaction face à leur environnement personnel de travail.
Prenons l’exemple de Larry, un travailleur social qui aimait profondément son travail à ses débuts, lorsqu’il maîtrisait chacun de ses dossiers du début jusqu’à la fin. Il se trouvait en contact avec les gens, il pouvait les guider et voir les améliorations dans leur vie : il éprouvait le sentiment de sa propre utilité. Larry a vu peu à peu s’intensifier les procédures administratives, le nombre de formulaires à remplir, de données à enregistrer… « Au lieu de gérer un petit nombre de dossiers en intégralité, chaque travailleur social se voyait désormais assigné un ensemble de tâches plus limitées, répétitives, sur un plus grand nombre de dossiers. (…) il avait été dépossédé de toute liberté de juger de la meilleure voie à suivre pour ses clients » (pp. 166-167).

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06Vers une société utopiste ?
David Frayne donne une définition « triviale » du bonheur : « les gens sont plus heureux lorsqu’ils ont plus de temps pour faire les choses qu’ils veulent faire » (p. 257).
Cela paraît incroyablement simpliste, pourtant la plupart des hommes et des femmes de ce monde n’accèdent jamais à ce privilège. Leur temps libre ne consiste qu’en récupération. Le mot a même été repris d’une manière éclairante dans l’acronyme RTT, « Récupération du temps de travail », ce qui en dit long sur le regard que la société française porte sur le temps libre – société française qui, pourtant, est considérée comme l’un des modèles à méditer pour l’auteur.
Comment pourrait-on déplacer le rôle du travail dans l’inconscient collectif pour qu’il cesse d’être le cœur d’une vie humaine ? David Frayne incite au dialogue et à la réflexion. Le point le plus essentiel est de reconsidérer le statut du travail et de le déconnecter de la notion de revenu. En somme, il faudrait que le travail cesse d’être le principal moyen d’acquérir un revenu ; il faudrait inventer de nouveaux modèles de distribution des richesses.

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07Conclusion
Dans notre société hyper productive, alors que l’emploi disparaît peu à peu parce que les nouvelles technologies remplacent les compétences humaines dans nombre de tâches, le travail garde une place centrale, indétrônable. Nous continuons à travailler, en dépit de tout, parce que nous sommes incités à consommer de plus en plus.
Dans cet emploi du temps phagocyté par le travail, que deviennent nos aspirations profondes ? Quel temps leur accordons-nous ? Une portion congrue, nous dit l’auteur. Cette sensation de passer à côté de notre vie, couplée à un désenchantement vis-à-vis du travail, conduit des individus à résister et à faire le choix de moins ou même de ne plus travailler. Peut-on espérer que, un jour, à leur image, la société tout entière puisse choisir de consacrer son temps au plein épanouissement de ses désirs profonds ?

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08Zone critique
Cet ouvrage, lors de sa parution, a reçu un accueil remarqué dans la presse et l’opinion publique mondiales. S’il a mis en lumière un phénomène, le culte du travail comme valeur fondatrice et son pendant qui est la résistance au travail, David Frayne est cependant le continuateur d’une longue lignée de penseurs qui ont tous développé une approche critique du travail, notamment André Gorz, à qui l’on doit le concept de « décroissance ».

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Le Refus du travail. Théorie et pratique de la résistance au travail, Paris, Éditions du Détour, 2018.
Du même auteur – Bertrand Russell, Éloge de l’oisiveté, Paris, Allia, 2002.

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