
Le Quartier de la mort
Une étude profonde des quartiers de haute sécurité
Description
État du Texas, couloir des condamnés à mort. Les prisonniers y attendent, des années durant, l’heure fatale. Ils tapent, hurlent et pensent, enfermés dans d’étroites cellules.
On ne saurait rien d’eux si Bruce Jackson et Diane Christian n’étaient allés y recueillir leurs témoignages pour en faire le présent livre. Lequel dépasse de loin le cadre de son sujet. Car, ici, tout parle de l’humaine condition, livrée à la mort ; et de notre temps, où la solitude cerne de toutes parts l’individu enchaîné par la télévision, le spectacle et le sexe.
Sommaire
01Introduction
Le Quartier de la mort est un livre dur, mais sa lecture est saine. Les auteurs ne font pas mystère de leur conviction : ils l’exposent, sans faux-semblants, dans un brillant post-scriptum. Ils sont fermement opposés à la peine de mort. Mais ce parti-pris ne vient nullement obscurcir le propos, bien au contraire.
Pleins d’empathie pour les prisonniers de Death Row, ils ne se livrent à aucun pathos, à aucune mise en scène. La réalité, atroce, d’un enfermement indéfini qui n’a pour perspective que la mort, leur suffit bien. Il ne leur échoit que de poser les bonnes questions et d’ordonner les témoignages dans un ordre convenable, en s’efforçant, ce qui est remarquable, de ne jamais cacher les contradictions, parfois flagrantes, qui apparaissent entre les diverses déclarations des détenus et des geôliers.

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02Effroyables geôles
Matériellement parlant, le Quartier de la mort est un long couloir bordé de petites cellules où la lumière du jour ne parvient que faiblement, par des fentes étroites. La fenêtre sur le monde, elle se trouve dans le couloir, accrochée en plusieurs exemplaires aux murs : c’est la télévision, reine du lieu. « Ce qui se passe en ce moment, affirme un détenu, c’est qu’ils nous cuisinent au niveau psychologique. Ils utilisent la télé, le courrier, les médicaments, pour faire des expériences sur nous. Ils veulent transformer cette prison en un centre d’expérimentation psychologique, pour étudier les capacités mentales humaines. » (p. 280)

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03Une vie frelatée
La nourriture, qu’on leur transmet, tiède, entre les barreaux de la cellule, ils l’avalent sans passion, mais entièrement. Elle est monotone ; elle n’est pas bonne ; peu importe, ils la mangent et en redemandent. Dès qu’ils sortent, une fois par jour, pour une courte détente en salle commune, ils se procurent des suppléments : c’est leur seul plaisir. Alors ils empâtent et grossissent. Ils se déforment. Il leur faut des médecins, à ces hommes, jeunes pour la plupart. Ils réclament des médicaments. Mais le médecin ne passe qu’une fois par jour, au pas de course : il n’a pas le temps. D’autres malades plus sérieux l’attendent.

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04Système judiciaire
La plupart des détenus reconnaissent la réalité des crimes qu’on les accuse d’avoir commis, mais ils nient radicalement la justesse de la peine qu’on leur inflige. Ces hommes, qui sont traités comme des choses, puisqu’ils ne sont pour l’administration que des cadavres en devenir, cherchent à faire commuer leur condamnation en peine de prison à vie, soit douze ans de réclusion, étant donné les remises de peine.
La plupart des détenus en veulent à leur avocat, ni assez présent, ni assez réactif à leur goût. Mais ils reconnaissent généralement que ce n’est pas entièrement de sa faute. Le système est ainsi fait que les affaires de sans-le-sou comme eux sont attribuées à de pauvres juristes débutants commis d’office, souvent incompétents, mais pas toujours dénués de bonne volonté. Ils en veulent davantage au système judiciaire américain et à la justice de classe qu’il incarne.

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05Religion
À Death Row, il y a plusieurs possibilités : on peut sombrer dans la folie pure et simple, on peut s’abîmer dans la télévision et la masturbation ; on peut aussi s’en remettre à la religion. La chose est favorisée par la géographie : le Texas se trouve, en effet, dans ce que les Américains appellent la « Bible Belt ».
Ici, on ne rougit pas de tenir des propos mystiques : « Je ne suis pas ici parce que j’ai tué quelqu’un, mais parce que j’ai désobéi à Dieu […]. Quand j’aurai appris la leçon que Dieu veut me donner ici, je partirai, il faudra me relâcher. Voilà la vérité. C’est peut-être difficile pour vous d’admettre ce que je vous dis là, mais c’est vrai […]. Pendant trente-quatre ans, je me suis essayé au mal, j’ai fait le mal […], j’ai fait le pire de ce qui peut être fait : j’ai fait le mac, j’ai mis des filles sur le trottoir, j’ai vendu de la came, j’ai fait du trafic de whisky – tout ce qu’on peut imaginer de plus dégueulasse, je l’ai fait. Et pourtant, d’une certaine façon, je voulais pas le faire. Mais c’était plus fort que moi, il fallait coûte que coûte que je me brûle à ce feu-là » (p. 252). Où l’on retrouve la haute mystique de l’économie du salut : sans péché, point de rémission…

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06Justifications de la peine de mort
Pourquoi ? Pourquoi enfermer ces gens entre quatre murs pendant si longtemps – jusqu’à trente ans – alors qu’ils sont condamnés à mort, pour vivre une vie à laquelle on a retiré, et son sens, et son sel ? Pour éviter l’erreur judiciaire, répondent les autorités.
Et il y a bien apparence de raison, tant sont parfois légères les preuves sur lesquelles repose la condamnation . Mais ce n’est là que rhétorique, affirment Christian et Jackson : la vraie raison de ce délai, c’est le besoin pour la société d’évacuer tout sentiment de culpabilité à toutes les étapes du crime collectif. Et ce, non seulement en évacuant frauduleusement l’erreur judiciaire par un surcroît de procédures, mais encore dans le jugement lui-même, et dans l’exécution de la sentence : « Au Texas, le jury ne condamne pas à mort, il se contente de répondre par oui ou par non aux deux questions [concernant la culpabilité et la récidive]. Dans l’affirmative, le juge ordonne automatiquement la condamnation à mort » (p. 52).

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07Conclusion
Totalement invivable, parfaitement impossible, à tel point qu’on se fracasse le crâne pour ne plus sentir la douleur morale, voilà le lieu de suprême inhumanité décrit par Diane Christian et Bruce Jackson. Alors pourquoi ? Voilà le cri poussé par tous ces détenus, cri qu’on n’étouffera pas tant qu’existeront des témoignages comme ceux recueillis ici, cri que l’on veut d’autant plus étouffer que les conditions de détention s’aggravent.

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08Zone critique
En tant qu’enquête sociologique et en tant que témoignage, ce livre est incontestablement une réussite. En outre, on s’aperçoit que l’ultime rebut de la société, s’il est capable de se vautrer dans le néant des plus ignobles dépravations, peut aussi bien souvent s’avérer capable de réflexions dont bien des intellectuels peinent à accoucher.
Cela dit, les auteurs ont un but, dénoncer « un crime infâme : le nôtre ». Pour eux, la peine capitale consistant à ôter la vie à un homme, elle est un meurtre. Ils considèrent les habituelles justifications de la peine de mort comme nulles. Selon eux, comme selon de nombreux détenus, elle n’est pas dissuasive.
Soit, mais il est un point qu’ils n’abordent pas, car la plupart des tenants de la peine de mort font eux-mêmes ici l’impasse : la vengeance, cette vengeance qui échoit, comme l’a parfaitement vu Joseph de Maistre dans ses Soirées , sur la tête des victimes et des parents des victimes, cet insupportable fardeau qui fait que, selon les criminels mêmes interviewés par Jackson et Christian, l’âme d’un homme ne peut avoir de repos tant qu’il n’a pas vengé la mort de son fils. Or seul l’État – et c’est même pour de Maistre sa fonction première – peut prendre sur lui de commettre un meurtre qui sans cela provoquerait un nouveau besoin de vengeance, le sang appelant le sang, en un cycle sans fin menant au chaos.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Le Quartier de la mort, Paris, Plon/CNRS éditions, coll. « Bibliothèque Terre humaine », 2011.
Des mêmes auteurs – Leurs prisons, préf. de Michel Foucault, Paris, Plon, coll. « Terre humaine », 1975.

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