
Le Point de vue animal
Une autre version de l’histoire
Description
L’histoire animale est aussi riche que l’histoire humaine, d’autant que les deux s’entremêlent perpétuellement. À l’échelle collective ou individuelle, elle est faite de progrès, de rencontres et de douleurs. Éric Baratay nous propose une approche inédite de l’histoire, en adoptant le point de vue animal, pour relater le vécu des bêtes et la manière dont il a influencé celui de l’homme.
Sommaire
01Introduction
Les destins de l’homme et de l’animal ne cessent de s’entrecroiser. Pourtant, les historiens ne font guère état de ces interactions lorsqu’ils relatent l’histoire humaine. Ils en font même abstraction, ne voyant en l’animal qu’un élément négligeable qui n’influe pas sur le cours des événements ou des évolutions sociales. Pour Éric Baratay, adopter le point de vue des bêtes, c’est au contraire parcourir le fil de l’histoire selon un autre prisme permettant de mettre en évidence leur rôle de sujets dans nombre de situations.

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02L’animal, entre machine et utilitarisme
L’histoire des bêtes est marquée par une appropriation des animaux par l’homme. Celui-ci en fait des ouvriers qui lui facilitent la tâche ou rendent ses activités plus prospères. Les animaux se trouvent ainsi propulsés dans le rang des travailleurs en assurant diverses fonctions.
À compter du XVIIIe siècle, les chiens sont de plus en plus sollicités pour garder les troupeaux ou tirer des charrettes. Les chevaux, qui représentent les animaux domestiques les plus répandus jusqu’au début du XXe siècle et l’arrivée des véhicules motorisés, occupent essentiellement des emplois de trait. Ils deviennent les acteurs majeurs des compagnies d’omnibus et travaillent dans les mines. Durant la Première Guerre mondiale, les animaux sont aussi largement mobilisés. Ce sont près de deux millions de mulets, ânes et chevaux, qui se trouvent réquisitionnés pour le ravitaillement des régiments, l’évacuation des blessés, les déplacements des soldats ou le transport des pièces d’artillerie lourde.

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03L’animal élevé au statut d’individu
Autrefois victime de campagnes d’éradication pour combattre la prolifération des animaux errants, le chien est le cas le plus représentatif de cet accès au statut d’individu.
Au cours du XIXe siècle, il devient un compagnon de vie qui trouve sa place pleine et entière au sein des foyers. Cette conversion en animal de compagnie lui offre en quelque sorte une promotion sociale, se concrétisant par des conditions de vie meilleures alliant confort, prévenances et divertissements. Il est érigé en enfant ou ami, qui traverse les mêmes étapes de vie que les humains, de l’enfance à l’adolescence en passant par la vieillesse, de plus en plus prise en charge. Son décès fait l’objet de funérailles par enterrement ou incinération, exactement comme tous les membres de la famille.
Cette évolution du niveau de vie de l’animal de compagnie est parallèle à celle qui s’opère dans les familles. Alors que l’hygiène devient une préoccupation majeure au XIXe siècle, les chiens domestiques se voient brossés et lavés régulièrement. Parallèlement au développement de l’alimentation carnée au XXe siècle et à l’apparition des plats préparés dans les années 1950, les menus canins passent de la soupe frugale à la pâtée composée de viande, puis aux croquettes. Le chien bénéficie enfin d’un traitement équivalent à celui des enfants. Le chiot est nourri au biberon. Il est placé sous la surveillance du maître, qui l’éduque. Dans les années 1970-80, l’éducation canine se départit de la rigidité du dressage par la punition. Tout comme celle des enfants, elle associe la bienveillance et le respect de la personnalité de chaque chien, qui permettent à celui-ci d’apprendre les règles de vie en société tout en créant des liens forts avec ses maîtres.

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04La création de nouvelles races
Au XIXe siècle, la transformation des races animales est une pratique qui se répand. Les experts vétérinaires ou agronomes établissent des critères permettant de standardiser les animaux selon leurs fonctions. Par le biais d’observations effectuées sur des bêtes jugées excellentes, on associe à chaque race des mensurations et une physionomie type, qui porte aussi bien sur la robe et le port de tête que sur le calibre des organes producteurs, comme les mamelles des vaches laitières. Ces informations sont recensées dans des livres généalogiques ou sont reprises par les standards d’évaluation des concours agricoles.
En pratique, ces critères d’excellence sont obtenus par les croisements et la sélection de bêtes correspondant aux canons esthétiques, morphologiques ou psychologiques en vigueur, quitte à développer des lignées de plus en plus consanguines et fragiles. Au XIXe siècle, on garde seulement les chiots les plus beaux en vue des portées futures, de même qu’on fait se reproduire les taureaux les plus impétueux afin d’assurer la relève pour les corridas. Le XXe siècle voit l’émergence de nouvelles techniques, comme la congélation du sperme, l’insémination artificielle et le transfert d’embryon, permettant de créer à la chaîne des animaux toujours plus performants.

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05L’animal, sujet agissant et réagissant de l’histoire
Travailleurs-esclaves ou compagnons de vie, les animaux subissent les bouleversements engendrés par leur changement de situation. Selon leur tempérament, ils adoptent des comportements plus ou moins coopératifs. Certains font preuve de résistance en imposant leur volonté. Dans les élevages laitiers, des vaches instaurent des rapports de force avec les éleveurs en refusant la traite pour garder le lait pour leur veau.
Dans les campagnes, les bœufs tractant en binôme refusent de travailler avec d’autres congénères que leur compagnon habituel. Dans les mines, les chevaux refusent de faire des heures supplémentaires après la journée de travail et se détachent eux-mêmes lorsqu’on tente de leur imposer une charge plus lourde qu’à l’accoutumée. Quant aux chiennes dont on veut contrôler la reproduction, elles fuguent pour choisir leurs partenaires, si bien qu’au début du XXe siècle, on abat ces femelles rétives ou élimine leurs portées. À l’inverse, certains animaux s’adaptent aux conditions de vie qu’on leur impose. Le cheval de mine apprend ainsi à se familiariser avec les galeries et leurs obstacles au point de pouvoir y circuler sans se blesser.

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06L’influence du vécu animal sur les comportements humains
L’observation du vécu animal conduit les hommes à améliorer les conditions de vie des bêtes afin d’optimiser leurs capacités de rendement. Le matériel est rendu plus fonctionnel par rapport à la morphologie des animaux. On innove avec de nouveaux types d’attelages et des ascenseurs-cages pour descendre les chevaux dans les mines. On prend en compte leurs besoins psychologiques en instaurant des cures de lumière et de plein air, de même qu’on agrandit les espaces de vie des bovins dans les élevages ou prévoit l’insensibilisation des animaux de boucherie avant leur abattage. Au cours du XXe siècle, la médecine vétérinaire fait aussi des progrès pour mieux soigner les bêtes.
Durant la Première Guerre mondiale, les animaux bénéficient d’hôpitaux ou de sanatoriums dédiés. Le suivi médical des chiens de compagnie va en s’accentuant, au point d’être étonnamment semblable à celui de leurs maîtres avec des interventions chirurgicales complexes, des suivis gériatriques, des chimiothérapies ou des thérapies comportementales.

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07Conclusion
En renversant le point de vue anthropocentrique des historiens, Éric Baratay donne à voir l’implication des animaux dans l’histoire humaine. Certes, l’homme agit sur eux en les utilisant souvent comme des objets, leur réservant un sort douloureux et difficile. Mais l'animal est aussi un acteur qui agit et réagit, en répondant ou non aux sollicitations des êtres humains, en communiquant avec eux et manifestant ses désirs jusqu’à nouer, parfois, des liens d’amitié profonds et acquérir le statut d’individu à part entière.

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08Zone critique
Dans ses ouvrages, Éric Baratay considère que l’animal est un sujet agissant qui participe à l’histoire et s’adapte en faisant évoluer ses comportements, obligeant aussi les hommes à repenser les leurs. Il s’oppose ainsi aux thèses du behaviorisme, apparu dans les années 1950. Les behavioristes voient les bêtes comme des machines programmées qui réagissent à des stimuli et à des apprentissages. Ils leur dénient toute capacité d’adaptation. Pour Éric Baratay, cette approche est biaisée par une vision anthropocentrique du monde. L’éthologie objectiviste, développée par Konrad Lorenz et Nikolaas Tinbergen à la même époque, a le mérite de prendre en compte les interactions avec l’environnement et d’attribuer des variations comportementales aux animaux en fonction des contextes. Mais elle réduit ces comportements à des mécanismes innés et stéréotypés, liés à l’instinct et déterminés par l’espèce.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Éric Baratay, Le Point de vue animal – Une autre version de l’histoire, Paris, Seuil, 2012.
Du même auteur – Bêtes des tranchées – Des vécus oubliés, Paris, CNRS, 2013.

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