
« Le plus beau métier du monde »
Exploration des coulisses de l'industrie de la mode
Description
"Le plus beau métier du monde" de Giulia Mensitieri est une enquête anthropologique et sociologique qui nous plonge au cœur de l’univers de la mode, à travers les yeux de Giulia Mensitieri, qui relate en détail son immersion ethnographique dans ce milieu. On se laisse captiver par les récits d’événements confidentiels, tels que des shootings photo et la préparation de défilés de mode.
L'auteure met en lumière les mécanismes de l’industrie de la mode par le biais de l’analyse des dynamiques professionnelles du milieu. Elle montre les asymétries entre les travailleurs précaires et non rémunérés, et les fortunes des grands créateurs. L’auteure nous explique en quoi ces asymétries sont intériorisées par les travailleurs, et font perdurer un système fait à la fois de glamour et d’exploitations.
C’est au final une réflexion plus large sur le capitalisme d’aujourd’hui : le travail est devenu une extension de notre identité, et on accepte de renoncer aux droits sociaux et salariaux au nom d’un travail auquel on donne du sens, qui permet une affirmation de soi.
Sommaire
01Introduction
La mode occupe une place centrale dans les représentations et les désirs de la société contemporaine. Elle est présente à tous les niveaux de notre vie quotidienne, et a envahi l’espace public. Dans les années 1960, le prêt-à-porter a commencé à être plébiscité, et le luxe s’est peu à peu démocratisé.
Dans les années 1980, la mode est entrée dans la culture populaire, notamment grâce à la culture de l’image, qui place ces dernières comme premier moyen de communication. À cette époque, la mode a acquis une fonction de distinction immédiate, et les marques sont devenues des marqueurs culturels pour tous.

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02Le monde du rêve
Les magazines de mode et les magazines féminins jouent un rôle primordial dans le « système-mode » (p. 36) : ils permettent de lui donner de la visibilité, et lui confèrent une forte valeur symbolique, commerciale et sociale. « Les magazines fabriquent et diffusent les imaginaires et les rêves dont la mode a besoin afin de vendre ses produits » (p. 37), car le succès de ce milieu fonctionne sur le système des « spectateurs », qui, s’ils se trouvent en dehors des cercles de la mode, regardent et désirent les images qu’elle produit.
Selon l’auteure, les magazines sont à la fois des produits commerciaux et des produits culturels, « ils sont la plateforme grâce à laquelle la mode se construit et se légitime en tant que monde social » (p. 40). Les magazines ont ainsi cette double fonction de vendre du rêve pour les consommateurs, et de stabiliser la crédibilité de l’industrie de la mode.

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03La haute couture, un emblème
Les origines de la haute couture remontent au Paris du XIXe siècle et au couturier anglais immigré, Charles Frederick Worth. C’est cet homme qui a fait de la mode « une industrie créative et une exhibition publicitaire » en la transformant en véritable spectacle. Il a lancé les défilés de mode tels que nous les connaissons aujourd’hui.
Il en a fait « des évènements spectaculaires aux scénographies millimétrées, couverts par les médias du monde entier » (p. 51). La minutie et la finesse du travail sur les créations sont très valorisées à l’échelle mondiale, et elles sont gages de qualité pour les défilés.
La haute couture est aujourd’hui un secteur emblématique de la mode : « Il n’est pas possible de comprendre la mode, du point de vue symbolique et économique, sans passer par la haute couture » (p. 48), car elle met le mieux en avant la représentation du prestige inhérente à la mode. Sa résonnance médiatique est énorme, et les bénéfices commerciaux également.

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04L’envers du décor
Il existe un réel paradoxe entre le rêve et la réalité de l’univers de la mode : il se manifeste par une asymétrie des statuts, et une très grande précarité des travailleurs, loin du luxe et des fastes. Ces conditions de travail sont maintenues sous silence et cet ouvrage permet de les révéler.
Les salaires sont fixés de manière apparemment aléatoire, la seule constante est celle du fossé qui sépare d’un côté les créateurs des grandes maisons (qui gagnent entre plusieurs milliers et plusieurs millions d’euros par mois), et de l’autre les travailleurs rémunérés au Smic ou travaillant gratuitement.
« Le bonheur de travailler pour une marque de luxe est rapidement entaché par les conditions de travail » (p. 105). Les rythmes de travail sont effrénés, de douze à quatorze heures par jour, et travailler de nuit ou le week-end est la norme. De plus, Paris attire de très nombreux travailleurs qui font des sacrifices pour se loger et vivre dans cette ville trop chère pour eux. Cet ouvrage met en lumière le quotidien de travailleurs qui ont du mal à trouver un logement décent, à payer leurs factures, et à manger de manière convenable. Les mannequins ne sont pas en reste, car elles sont en général endettées auprès de leurs agences, qui leur avancent des frais et perçoivent beaucoup de commissions sur les prestations effectuées : les agences gardent environ 30% des rémunérations éventuellement perçues par les mannequins, et elles avancent par exemple les frais de déplacement et d’hébergement pour les shootings.

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05Une exploitation acceptée
Les traitements abusifs sont normalisés, et les travailleurs mettent en place une auto-subordination basée sur le privilège d’être là, de travailler avec des personnalités iconiques du monde de la mode. « Le pouvoir n’a pas besoin d’être coercitif pour affirmer la hiérarchie : celle-ci est préalablement intégrée par les travailleurs » (p. 236).
En acceptant de travailler gratuitement, les travailleurs précaires cautionnent ce système et le font perdurer, car pour eux, « l’injustice apparaît comme un risque à prendre pour faire partie, ne serait-ce qu’un tout petit peu, du rêve » (p. 135). Ils renoncent à leurs droits sociaux et aux garanties de la société salariale, leur passion pour le travail étant associée à « une dimension de sacrifice, de souffrance » (p. 258).

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06Conclusion
Si on peut avoir l’impression que l’univers de la mode est un monde à part, il est au contraire bel et bien régi par le capitalisme contemporain, « autant dans ses dynamiques globales et ses dimensions imaginaires que dans l’organisation du travail, les subjectivités et les modes d’assujettissement qu’il produit » (p. 22).
Les dynamiques du travail de la mode sont selon l’auteure caractéristiques de l’ère postfordiste, qui se détache de l’ère fordiste basée sur le concept de la sécurité sociale. On refuse désormais la monétarisation de l’existence et l’aliénation provoquée par le travail salarié ; on promeut l’autonomie et l’expression de soi. Ces aspects se combinent avec des valeurs du néolibéralisme, telles que « la prise de risque, l’identification du travailleur avec son travail, ainsi que la responsabilité ou le mérite de l’individu dans sa réussite ou son échec » (p. 134).

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07Zone critique
Cet ouvrage a une double fonction : il révèle les mécanismes cachés de l’univers de la mode, et il interroge sur la place du travail dans nos vies. Il se détache ainsi des travaux contemporains sur la mode, qui se focalisent davantage sur ce que l’on voit de cet univers – et non de sa face cachée. Ce livre complète les travaux sur l’appropriation de la mode par le grand public, notamment par le biais des blogs, étudiés par Denise da Costa Oliveira Siqueira, Daniela Aline Hinerasky, ou encore Abir Abid.

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08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – « Le plus beau métier du monde ». Dans les coulisses de l’industrie de la mode, Paris, La Découverte, 2018.

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