
Le Passé : modes d'emploi
L'étude approfondie de la mémoire collective au service de l'histoire
Description
L'usage traditionnel de l'histoire semble dépassé devant la violence inouïe du XXe siècle ; la discipline de l'histoire n’arrive plus à expliquer comment les démocraties occidentales modernes ont pu faire naître au sein de leurs propres sociétés le colonialisme, le fascisme, la Shoah. L'étude approfondie de la mémoire, dans sa complexité bouleversante et son caractère subjectif, permettrait-elle de mieux comprendre le passé que ne le fait l'histoire traditionnelle ?
C'est l'approche que suit Enzo Traverso dans Le passé, modes d'emploi..., où il analyse les événements les plus marquants du siècle à travers le fil rouge des rapports entre la mémoire collective, le passé et l'histoire.
Sommaire
01Introduction
Enzo Traverso, l’un des plus intéressants intellectuels contemporains, parvient à développer dans ses écrits les enjeux spécifiques des barbaries du XXe siècle, un siècle de feu et de sang, selon les mots de l'historien. Proposant un nouvel angle de réflexion, soucieux de la mémoire, du social, du politique et de la production culturelle, ses travaux traitent principalement de l'antisémitisme, du nazisme, ainsi que du passé colonial de l'Europe.

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02Interactions entre l'histoire et la mémoire
Dès le début de son étude, Traverso propose de tracer l'évolution de la notion de « mémoire » et de repenser son importance dans le discours politique d'aujourd’hui, parce que « tout désormais revient à faire mémoire » (p. 11). À ce titre, on peut évoquer l’industrie culturelle, les musées, les commémorations, les archives, les sites historiques et leurs boutiques de souvenirs, les programmes en éducation, certaines créations artistiques, etc., qui ont pour but de réifier le passé.
Selon Traverso, la mémoire est « subjective », « qualitative, singulière, peu soucieuse des comparaisons, de la contextualisation, des généralisations » (p. 19). Or, tel que l'historien le rappelle, le concept même de « mémoire » est relativement récent dans le langage historiographique, puisqu’il date seulement des années 1970. L'usage de la mémoire est lié en partie au tournant linguistique (linguistic turn), compris ici en tant que démarche historienne profondément concernée par le langage et le discours, appliqué à l'analyse sociétale. Deuxièmement, la mémoire surgit dans le discours contemporain comme un contrepoids de la crise de transmission et à l’ébranlement des valeurs au sein des sociétés occidentales. La mémoire et l'histoire semblent former un couple contradictoire ; la remise en cause de l'Histoire, celle écrite avec un grand H au sein du paradigme eurocentriste, a pour conséquence une opposition entre l'histoire officielle et le déploiement d'une écriture du passé qui a de plus en plus recours à la mémoire. S'appuyant sur les propos de Walter Benjamin, qui dénonce la prise en compte de la seule histoire des vainqueurs, en délivrant un récit unilatéral de l’historiographie traditionnelle, Enzo Traverso propose une compréhension du passé à travers des interactions, des échanges et des jeux d'échos entre ce qu'on pourrait nommer une histoire plurielle, multiple. Afin de mieux comprendre cette polyphonie, il ancre l'histoire dans la mémoire, car elle « essaie de répondre à des questions suscitées par la mémoire » (p. 18). Dans cette logique, il mentionne le cas de l'Algérie, dont l'histoire s'écrit sous la forme d’une « multiplicité des mémoires » : « la mémoire de la France coloniale, celle des pieds-noirs, des harkis, des immigrés algériens et de leurs enfants, et aussi celle du mouvement national algérien dont plusieurs représentants portent aujourd'hui l'héritage en exil » (p. 35). Selon l'historien, l'émergence du passé algérien dans l'espace public devrait se faire à partir des regards multiples, en étant attentif à l'emploi des mémoires parallèles et parfois concurrentes. Traverso évoque également le cas des guerres au Kosovo et en Afghanistan, commencées et disculpées au nom d'un « devoir de mémoire ». Une approche empathique focalisée sur une seule dimension de cette historiographie complexe aurait comme conséquence la distorsion du passé.

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03Quel usage d'un passé « qui ne veut pas passer » ?
Au-delà des différentes interactions émergeant entre l'histoire et la mémoire, ces deux notions peuvent également avoir d’autres temporalités, « qui se croisent, se télescopent et s'enchevêtrent constamment sans pour autant coïncider » (p. 42). On l'a déjà dit, sous ces influences complexes, l'emploi de l'histoire est remis en question et repensé, et de nouveaux épisodes peuvent être ainsi ajoutés au récit historiographique, tels que l'histoire des femmes, celle des vaincus, celles des anciennes colonies. Or, pour pouvoir prétendre à l'objectivité, l'historiographie exige une distance du passé, une séparation de celui-ci. Au contraire, la mémoire, qui se définit par sa subjectivité, peut surgir dans le présent et réclamer ce que Pierre Nora définit comme un « lieu de mémoire » à tout moment. De plus, il est possible d'opérer une catégorisation de la mémoire par rapport à son impact et à sa présence dans le discours politique contemporain. Enzo Traverso étaye ainsi l'existence de deux typologies de mémoires : les mémoires « fortes », c’est-à-dire celles qui sont « officielles, entretenues par des institutions, voire des États », et des mémoires « faibles », celles qui sont « souterraines, cachées ou interdites », comme l'histoire du communisme aujourd'hui. Pour l'Occident, une mémoire semble avoir une place tout particulière et en tant que « religion civile » : « en ce tournant de siècle, Auschwitz devient le socle de la mémoire collective du monde occidental » (p. 15). Malgré l'universalisme d'aujourd'hui,

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04Le métier d'historien
Afin d’appréhender les enjeux du métier d'écrire le passé, Enzo Traverso compare le travail de l'historien avec deux autres vocations : l’écrivain et le juge. L'auteur part de la définition qu'il donne de l'historiographie, comprise en tant que « pratique discursive qui incorpore toujours une part d'idéologie, de représentations et de codes littéraires hérités qui se réfractent dans l'itinéraire individuel de l'auteur » (p. 66).
Ces nouvelles catégories, qui contribuent à la création toujours mouvante du passé, n'étaient pas identifiées auparavant : il s’agit des souvenirs individuels et des mémoires collectives, des codes littéraires et des discours, des témoignages, des paradigmes scientifiques, des propos et des enjeux politiques du présent. L’ouvrage explore les similitudes et les contradictions entre l'historien et l'écrivain à partir de plusieurs exemples concernant ce rapport. Si l'histoire est un discours, peut-elle être rapprochée de la fiction et être considérée, comme le propose Hayden White, seulement comme une fiction verbale ?

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05Conclusion
Le passé, mode d'emploi... est un ouvrage qui appréhende et saisit les multiples trames qui peuvent se tisser entre l'histoire européenne et la mémoire collective.
En analysant différents exemples, l'auteur souligne un phénomène contemporain qui se met en place à travers le projet historiographique, qu'il définit comme « usage politique du passé ». Or, cette utilisation politique peut avoir des conséquences graves, telles des conflits inter-ethniques et même des guerres. La dimension politique du maniement du passé peut avoir aussi comme conséquence le déplacement de l'opinion publique sur un certain aspect ou enjeu, afin de minimaliser l'importance d'autres.

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06Zone critique
Après la lecture d'un essai aussi bouleversant, concis et dense que Le passé, mode d'emploi..., qui soulève des enjeux essentiels à l'écriture du passé européen, ainsi que de la légitimation de la pratique libérale contemporaine, le lecteur peut ressentir le besoin d’en savoir plus sur les trames complexes soulevées dans cet ouvrage. Une première question qui se dégage concerne le rôle de l'historien et sa capacité d'objectivité, car on a vu que les souvenirs, les histoires et les mémoires restent des notions fluctuantes, constituant une réalité historique, dont le caractère apparaît fallacieux et mouvant. Dans ce cas, le récit historique n'échapperait-il même à ceux qui l’engendrent ?

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07Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Le passé, modes d'emploi. Histoire, mémoire, politique, Paris, La Fabrique éditions, 2005.
Ouvrages du même auteur – Les Juifs et l’Allemagne, Paris, La Découverte, 1992. – Siegfried Kracauer. Itinéraire d’un intellectuel nomade, Paris, La Découverte, 1994. – La Violence nazie, Paris, La Fabrique, 2002. – À feu et à sang. La guerre civile européenne 1914-1945, Paris, Stock, 2007. – Interpréter les violences du XXe siècle, Paris, La Découverte, 2011. – Mélancolie de gauche. La force d’une tradition cachée (XIXe-XXIe siècles), Paris, La Découverte, 2016.

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