
Le Mythe de l’individu
Cette lutte pour le bien « individuel » n’est-elle pas elle-même à l’origine du « malaise »
Description
Cet ouvrage interroge les origines et la signification du concept d’« individu », figure omniprésente dans nos sociétés contemporaines : le respect des droits, de l’autonomie et de la liberté individuelle est devenu aujourd’hui une cause essentielle à défendre, dans un monde de plus en plus complexe, ambivalent et menaçant.
Mais le psychanalyste s’interroge : cette lutte pour le bien « individuel » n’est-elle pas elle-même à l’origine du « malaise », du sentiment d’insécurité et d’impuissance que les hommes éprouvent aujourd’hui dans leur existence ?
Sommaire
01Introduction
Née du déclin de la pensée religieuse et de l’avènement du projet scientifique ainsi que de la raison, la mentalité « moderne », en tant que croyances et représentations collectives, se caractérisait par un sentiment de confiance dans l’avenir des sociétés humaines. Les représentations de cette époque étaient essentiellement progressistes : on attribuait systématiquement au présent une valeur supérieure au passé, et au futur une valeur supérieure au présent.
Ces croyances étaient fondées sur l’idée que le développement de la science, de la technique et de l’organisation socio-économique œuvrait nécessairement dans le sens d’une amélioration de la condition humaine : celui-ci devait nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature » (Discours de la méthode, p. 168), suivant la formule consacrée par le philosophe René Descartes (1596-1650).

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02Conscience des risques et sentiment d’impuissance
La mentalité « postmoderne », au contraire de la pensée « moderne », se caractérise par une attitude dubitative et suspicieuse entraînant une perte de repères et un sentiment d’impuissance qui inhibe la projection dans l’avenir et le désir d’agir. L’homme « postmoderne » vit ainsi replié sur lui-même, dans l’attente anxieuse d’une nouvelle catastrophe. Deux facteurs se conjuguent pour alimenter dans son esprit ce sentiment d’impuissance.
D’une part, les mythes, croyances et superstitions qui structuraient notre représentation du monde ont été systématiquement déconstruits par la pensée « rationaliste » (dont la pensée scientifique). Or celle-ci ne nous offre en compensation aucune vision « unitaire » du monde et de ses phénomènes : l’unité du sens s’est perdue car la science ne nous livre qu’une représentation morcelée de la réalité. Celle-ci, en effet, se subdivise en disciplines qui se subdivisent elles-mêmes en spécialités toujours plus nombreuses. Du rejet de toute métaphysique par la pensée scientiste, puis de la perte de confiance des hommes dans les orientations du projet civilisationnel découle pour les hommes de la postmodernité un sentiment de « déboussolement ». C’est finalement la réalité elle-même qui leur apparaît comme fragmentée, multiple, impossible à connaître « en soi » et donc à prédire ou maîtriser.

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03La montée de l’individualisme
« L’homme est un loup pour l’homme. » Cette célèbre formule née sous la plume du philosophe anglais Thomas Hobbes (1588-1679) semble aujourd’hui inscrite dans l’esprit de chacun. Ainsi, résume Miguel Benasayag, « si nous voulions de manière schématique caractériser notre époque, nous pourrions dire que c’est une époque d’inquiétude, où la conscience de la complexité nous plonge dans l’impuissance, où le futur, qui jadis nous fascinait, car chargé de promesses, se révèle désormais lourd de menaces apocalyptiques » (p.11).
L’angoisse et le sentiment d’impuissance incitent l’homme à se replier prudemment sur lui-même et à concevoir ses relations avec son environnement de façon stratégique : « Complexe, insaisissable, inquiétant, de plus en plus virtuel, violent, lointain…, tel se présente le “monde”. Face à lui un petit personnage impuissant et triste qui ne peut que le regarder depuis une totale extériorité : l’individu » (p. 10). Cet individu éprouve son incapacité à avoir « prise » sur le monde qu’il observe : il le perçoit comme trop complexe, insaisissable et hostile.

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04L’individu, une création de l’idéologie moderne
L’individu n’est pas un état mais un idéal, c’est-à-dire un mythe. Il est toujours « à venir » ou, comme l’écrit Miguel Benasayag, « en voie de développement » : « L’individu est celui qui attend son accomplissement […] : il se conçoit comme projet, en attente » (p. 16), c’est-à-dire que dans la représentation postmoderne d’une vie « pleinement accomplie », « l’homme est d’emblée conçu comme celui qui n’est pas encore tout à fait ce qu’il doit être » (Id.).
C’est ainsi que la formule nietzschéenne est aujourd’hui reprise, comme un « slogan publicitaire » exhortant chaque personne au développement personnel pour atteindre une « perfection d’être » : « libère-toi », « repousse tes limites », « révèle tes potentialités pour devenir enfin toi-même ». Ce « soi-même » projeté par la personne au-devant d’elle-même, comme un but à atteindre, c’est l’individu. L’individu est celui qui se place vis-à-vis du monde et vis-à-vis de lui-même en position de surplomb. Il est un auto-entrepreneur de lui-même. L’idéal individualiste est ainsi un idéal d’affranchissement des rapports de soumission ou de dépendance que nous avons avec la nature, avec la culture, avec autrui et avec notre propre corps, dans une volonté de domination.

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05Conclusion
Contre l’affirmation selon laquelle « l’union fait la force », le psychanalyste s’interroge : quand cesserons-nous de concevoir nos rapports avec le monde et avec nous-mêmes comme une sorte de « conflit armé » ?
C’est en effet, selon Benasayag, à condition d’accepter les situations dans lesquelles nous sommes pris au temps présent, de reconnaître que nous n’existons qu’en tant que partie d’un tout qui nous dépasse, et de nous demander comment contribuer, de l’intérieur, à une évolution favorable de cette situation, que nous pourrons trouver un équilibre et éprouver un sentiment d’harmonie dans nos rapports avec le monde.

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06Zone critique
De nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui pour dénoncer les effets dévastateurs de l’individualisme capitaliste et tentent a contrario de réaffirmer les valeurs de la solidarité et de la cohésion sociale.
De nombreux individus militent pour sensibiliser les hommes aux problèmes écologiques et éveiller leur conscience au fait que la destruction de la nature – inéluctable si nous ne changeons pas nos comportements – entraînera nécessairement la mort de l’humanité. Pourquoi les hommes ne comprennent-ils pas qu’il leur faut agir pour le bien commun et non simplement selon leur désir personnel pour réaliser leur bonheur ? Ce sont ici des questionnements très actuels. Mais Miguel Benasayag va plus loin, en montrant que cette façon d’appréhender les choses est elle-même déterminée par les valeurs « utilitaristes » et par la volonté de domination (ici par le collectif) qui constituent l’esprit capitaliste.

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07Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Le Mythe de l’individu [1998], Paris, La Découverte, coll. « Poche », 2016.
Du même auteur – Utopie et liberté. Les droits de l’homme : une idéologie ?, Paris, La Découverte, 1986. – Avec Florence Aubenas, Résister, c’est créer, Paris, La Découverte, 2002. – La Fragilité, Paris, La Découverte, 2004.

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