
Le Gai Savoir
Exploration de la philosophie de Nietzsche
Description
Si le savoir doit nous rendre plus lucide sur le monde, il se peut fort qu’il ne soit jamais gai. Et c’est pourtant le pari que Nietzsche réussit dans cet ouvrage, fondamental au sein de son œuvre.
Il donne à son lecteur une connaissance du monde et de la vie qui ne laisse plus de place aux fictions rassurantes de la religion et de la philosophie. Mais il lui procure également par là même une joie intense qui le renforce et doit le pousser à créer de nouvelles valeurs.
Sommaire
01Introduction
Depuis ses premiers écrits au début des années 1870, Nietzsche a entrepris deux projets : d’une part l’analyse critique des valeurs communément admises (comme celle de la vérité, de la justice ou encore de la compassion) ; d’autre part une réflexion sur l’éducation des hommes. Celle-ci ne devrait selon lui pas les instruire par une accumulation de connaissances, mais les former, en sélectionnant en eux ce qui peut les rendre plus forts, c’est-à-dire plus aptes à accepter le monde tel qu’il est. Il a dans un premier temps tenté de mener à bien ce double projet en formant ce qu’il nommait alors « la philosophie historique ».
Cette pensée critique était destinée à percer à jour l’origine, souvent honteuse, de tout ce que l’homme moderne valorisait. Mais si ce type de connaissance permet à l’homme de retrouver une lucidité sur lui-même et sur le monde, cette nouvelle lumière jetée sur la réalité n’est-elle pas trop crue ? Car peut-on vraiment se relever de la perte de brutale de toutes nos valeurs et de nos évidences ?

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02La critique des valeurs
Nietzsche poursuit au fil de l’ouvrage la critique de deux types de valeurs : celles érigées par la métaphysique (comme la vérité, l’âme ou la liberté) et celles érigées par la morale (comme la compassion ou l’égalité).
Pour en comprendre la raison, il faut préciser ce qu’est une valeur pour Nietzsche. Il s’agit de préférences ou de répugnances fondamentales et propres à une forme de vie. Il ne veut donc pas éradiquer toutes les valeurs, car c’est impossible : vivre implique d’avoir des préférences. Seulement Nietzsche veut que l’homme devienne capable de poser lui-même ses préférences, qu’il soit librement créateur de ses valeurs. Or, les préférences promues par la métaphysique et par la morale affaiblissent la liberté créatrice de l’homme pour en faire un animal docile, qui obéit au « troupeau » (la société). Nietzsche veut donc renverser ces valeurs établies.
Une valeur en particulier suscite chez Nietzsche de vives critiques : la pitié, ou compassion. Celle-ci a été élevée par Schopenhauer en fondement de la morale et idéal de toute vie. Et elle est prônée par le christianisme à travers l’amour du prochain. Or Nietzsche est fermement engagé dans une lutte contre le christianisme, qui tenterait selon lui d’affaiblir l’homme pour mieux le dominer. Et la morale de la compassion, en particulier, serait une manière de valoriser l’attention accordée à la souffrance, pour mieux persuader l’homme que celle-ci est immense et que son seul salut est l’au-delà chrétien.

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03Mais quel rôle accorder à la connaissance ?
Si la vérité, valeur promue par la métaphysique, n’est plus une valeur en soi que nous devons poursuivre, alors la connaissance disparaît-elle totalement pour Nietzsche ? Non, mais elle doit cesser d’être une fin en soi, pour devenir un simple moyen.
On remarque en effet que Nietzsche critique toujours un type de connaissance, mais pour en penser un autre. Jusqu’à maintenant, il avait ainsi attaqué la connaissance conçue comme simple érudition pour mieux penser ce qu’il nommait la « philosophie historique ». Cette discipline devait remplacer à la fois l’érudition des historiens dénuée de réflexion, et la métaphysique des philosophes faite de fictions abstraites destinées à les rassurer sur le monde. L’idée contenue dans cette démarche historique soutenait que la connaissance devait être un moyen et non un but à poursuivre.

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04L’éternel retour : et si notre vie se répétait infiniment à l’identique ?
La thèse de l’éternel retour, qui fait son apparition dans le Gai Savoir (§341), est l’une des thèses les plus connues de Nietzsche, mais aussi des plus mal comprises. Son origine nous éclaire cependant sur son but et son sens réels. C’est en effet une pensée qui lui vient en août 1881. Il cherche toujours à cette période la manière dont il pourrait résoudre le problème posé par la connaissance. Un minimum de connaissances sur l’origine réelle de nos valeurs et comportements lui paraît en effet nécessaire afin de rendre l’homme lucide, mais un excès de connaissances pourrait tant l’accabler qu’il serait incapable de créer de nouvelles valeurs. Il faut donc trouver un moyen de maintenir chez lui à la fois lucidité et force.
Et ce moyen s’impose en un éclair à Nietzsche, sous la forme d’une pensée : et si nous pensions à chaque instant que la vie était destinée à se répéter de manière infinie à l’identique ? Cela provoquerait chez tout homme deux choses. D’abord, chacune de nos actions serait dotée d’un poids plus lourd. Car on peut parfois commettre des erreurs par négligence, mais si ces erreurs étaient destinées à se répéter éternellement, il y a fort à parier qu’on serait plus attentifs à nos décisions.
Ensuite, cela nous pousserait à accepter le monde tel qu’il est. Car si tout se répète à l’identique, il est inutile de chercher dans l’au-delà une compensation à ce que nous avons du mal à accepter ici-bas. Il n’y a plus d’échappatoire possible : la réalité que nous vivons est la seule qui existe, pour toujours et de manière identique ; il n’y a donc plus d’autre choix que de trouver en nous les ressources pour l’accepter.

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05Vivre en artiste !
Renforcer la vie serait donc parvenir à l’amor fati, c’est-à-dire à accepter pleinement la vie, au point d’accepter qu’elle se répète indéfiniment à l’identique. Mais où sont la force et l’élévation dans cette acceptation ? Ne dit-on pas oui à tout lorsqu’on n’a plus la force de lutter contre les difficultés ? Pas pour Nietzsche : il n’y a ni résignation ni accablement dans ce grand oui à la vie, car il nous permet de vivre en artiste. « Vivre en artiste » a deux sens majeurs pour lui.
D’abord, cela signifie que l’art est un modèle d’acceptation et de plaisir dénué de renoncement. Il s’agit d’accepter avec gaieté l’absence des valeurs sur lesquelles on s’était toujours reposé, de la vérité à l’amour du prochain, tout comme en art on accepte avec gaieté les apparences (donc l’absence de vérité) et le spectacle des passions (parfois hautement immoral). En ce premier sens, vivre en artiste, c’est donc regarder le monde comme un artiste (ou un spectateur d’art) regarde une œuvre.
Et en un second sens, vivre en artiste, c’est être créateur. Créer de nouvelles valeurs favorisant la vie, puisque toutes les valeurs morbides de l’homme moderne ont été terrassées avec lucidité. Être créateur également avec le langage : celui-ci est toujours imparfait puisqu’il fixe avec des mots généraux et invariables une réalité qui, elle, est toujours en mouvement. Mais celui qui vit en artiste pourra recolorer le langage, lui insuffler mille nuances afin d’exprimer avec toujours plus de gaieté lucide le spectacle de la réalité (§58). Dans son premier ouvrage à succès La Naissance de la tragédie (1872), Nietzsche rêvait déjà qu’un jour apparaisse un « Socrate musicien » (§15), c’est-à-dire un homme capable de penser, mais aussi de vivre en artiste. Avec la pensée de l’éternel retour et l’amor fati qui en résulte, ce doit être chose faite.

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06Conclusion
Dans cet ouvrage, crucial pour comprendre sa pensée, Nietzsche poursuit ses a

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07Zone critique
Mais que penser de l’aspect créateur que Nietzsche veut favoriser chez l’homme ? Il nous encourage à créer, par le langage et par de nouvelles morales, mais ne nous dit pas de quelle manière procéder.
Cette « transvaluation » ou « renversement des valeurs » était en réalité le dernier grand projet de Nietzsche, qu’il pensait mener après la Généalogie de la morale (1887), qui se penche une dernière fois sur la critique des valeurs chrétiennes et montre que l’on doit faire table rase de celles-ci.

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08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, Paris, Éditions Flammarion, coll. « GF Flammarion », 2007 [1882-1887].
Du même auteur – Humain, trop humain I-II (1878), trad. Par P. Wotling, Paris, Éditions Flammarion, coll. « GF Flammarion », 2019. – Généalogie de la morale (1882), trad. par I. Hildenbrand et J. Gratien, Paris, Éditions Gallimard, coll. « folio essais », 2012. – Crépuscule des Idoles (1888), trad. par J.-C. Hémery, Paris, Éditions Gallimard, coll. « folio essais », 1999.

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