
Le Français est à nous
Petit manuel d’émancipation linguistique
Description
À écouter les médias et les nombreux ouvrages qui fleurissent régulièrement sur le sujet, la langue française serait en péril. Les anglicismes, les barbarismes, le langage SMS et bien d’autres maux la menaceraient. Que faut-il penser de ces cris d’alerte ? En réalité, le français est une langue vivante et en évolution, comme toutes les autres. Son histoire s’écrit chaque jour.
La défense de la « langue de Molière » ne serait-elle pas un prétexte pour critiquer la société actuelle ? Ne véhiculerait-elle pas des enjeux politiques et sociétaux plutôt que linguistiques ?
Sommaire
01Introduction
Le français est-il en péril ? Les autrices font un retour sur cinq siècles d’histoire pour montrer que ce cri d’alarme n’est pas nouveau et qu’il s’est toujours fondé sur les mêmes schèmes, ceux d’une souillure venue de l’extérieur (de l’étranger ou des classes sociales populaires). De plus, pour juger du péril, encore faut-il savoir de quoi on parle : finalement, qu’est-ce que la langue française ? Sur quoi se fonde-t-on pour la définir ? Cette entreprise de définition ne peut être qu’imparfaite.

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02Une langue en péril ?
L’inquiétude quant aux dangers qui menacent la langue n’est pas nouvelle. On en trouve des traces dès le XVIe siècle. En 1549, Joachim Du Bellay écrit La Deffence et Illustration de la Langue Francoyse. Avant lui, Geoffroy Tory de Bourges et Jean (John) Palsgrave « tempêtent déjà contre la dégradation et la décadence du français envahi par des latinismes et italianismes prétentieux, et par des mots venus du jargon du bas peuple et adoptés par les gens de la Cour » (p.8). Les dangers sont déjà désignés : ils viennent de l’étranger et du peuple.
En 1930, soit quatre siècles plus tard, le discours est toujours le même chez André Moufflet qui écrit le pamphlet Contre le massacre de la langue française. Et, de nos jours, des voix s’élèvent encore contre les argots, les anglicismes, les barbarismes, le langage SMS, le politiquement correct, la simplification, la novlangue inclusive, les sigles, l’arabe, etc., qui menaceraient la langue française.

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03Comment définit-on la langue française ?
La langue française est vieille de plusieurs siècles et, actuellement, elle est la langue d’usage de centaines de millions de locuteurs et de locutrices. Pourtant, nous ne disposons pour la décrire que de quelques échantillons. Le français oral, par exemple, qui est et a été usité beaucoup plus que le français écrit, ne peut être observé par des enregistrements vocaux que depuis la fin du XIXe siècle. Il nous est méconnu pour toute la partie antérieure ou connu uniquement par des transcriptions écrites.
Le français écrit a bien sûr laissé plus de traces, que ce soit dans les bibliothèques, les centres de documentation, les bases de données ou désormais Internet. Cependant, ces traces ne constituent elles-mêmes qu’une petite fraction de ce qui a pu s’écrire et s’écrit encore en français. De plus, une partie seulement de tous ces écrits est observée et analysée par les linguistes lorsqu’ils composent les dictionnaires.

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04Une langue en constante évolution
L’usage veut que le premier texte écrit en français date de 842. Il s’agit d’un passage des Serments de Strasbourg. En réalité, ce texte est la transcription phonétique du latin tel qu’il se pratiquait au IXe siècle à la Cour de Charles le Chauve. Il ne s’agit donc pas encore de français, même si ce latin tardif constitue une transition vers une langue régionale de l’Europe qui sera un jour le français. Ce latin est incompréhensible pour un francophone d’aujourd’hui, tout comme lui est incompréhensible le français médiéval.
En réalité, même le français de Molière est très dépaysant pour nous, à la fois par son orthographe et par sa grammaire (très peu d’accents, mais des tildes ; les lettres -i, -j, -u et -v utilisées non pour des raisons de prononciation mais selon des règles de position ; etc.).
Au fil du temps et encore de nos jours, de nouveaux mots se sont forgés, des néologismes se sont installés. Ainsi que le théorise Balzac dans Le Cousin Pons, « il est nécessaire de forger des mots pour exprimer des phénomènes innommés » (p.67). Il y a aussi des effets de mode, qui du reste peuvent disparaître aussi soudainement qu’ils sont apparus (tels que le mot « souping », un terme inventé de toutes pièces pour évoquer les régimes à base de soupe et qui se voulait « branché » par son allure angliciste). Comme pour les vêtements, les individus peuvent se montrer nostalgiques du passé ou au contraire rechercher la nouveauté. C’est l’usage massif et prolongé d’un mot qui décidera de son sort final.

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05La grande question de l’ortografe
Il est essentiel de « comprendre à quel point la langue ne se confond pas avec son orthographe » (p.24). La forme écrite des mots est toujours seconde par rapport à la forme orale, aussi bien du point de vue de l’histoire de la langue que de l’acquisition de la langue par l’individu. Toutes les langues ont d’abord existé à l’oral avant de se doter (éventuellement) d’une représentation écrite. De même, les enfants apprennent d’abord à parler avant d’écrire. La langue orale a une évolution plus naturelle et plus douce que l’écrit, qui subit davantage l’intervention humaine et peut à ce titre changer brutalement.
L’orthographe n’intéresse que le français écrit. Aussi, pendant des siècles, il n’a concerné que des cercles étroits qui l’ont utilisé pour des raisons techniques (les imprimeurs par exemple). La plupart des gens étaient illettrés et ignoraient l’écrit. Quant aux personnes cultivées, elles connaissaient en général parfaitement leur latin et se fondaient sur leurs acquis pour écrire comme elles l’entendaient. Dans la première moitié du XIXe siècle, Stendhal déclare que l’orthographe et le français sont « des divinités des sots » (p.188). Tout cela change avec la généralisation de la scolarisation des enfants, lorsque l’école est rendue obligatoire dans les années 1880. Dès lors, l’orthographe devient l’affaire de tous.

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06Un espace d’expression idéologique
La question de l’orthographe nous ramène aux questions de luttes de pouvoir. Rappelons-nous en effet que, pour les premiers académiciens, il s’agissait « de se distinguer des “ignorants” et des “simples femmes” » (p.198).
C’est pourquoi l’orthographe devait s’éloigner de la prononciation et se fonder sur le latin (ou le grec !) que les humbles ne maîtrisaient pas. Encore aujourd’hui, la langue est un outil de lutte élitiste et anti-démocratique. L’exaltation de la langue des salons à la française du XVIIIe siècle (par ailleurs difficile à attester sans enregistrement vocal des conversations de l’époque) est une façon de critiquer la Révolution, qui a jeté à bas un âge d’or de l’esprit français. C’est aussi mettre en avant un modèle de sociabilité élitiste, celui des classes sociales supérieures.
La langue est aussi un terrain d’expression pour les luttes entre les sexes. Le XVIIe siècle a été celui d’une offensive généralisée contre le féminin : il fallait assurer la primauté du masculin, y compris dans la langue. De cette époque datent beaucoup de règles grammaticales qui sont toujours enseignées à l’école, telles que la règle d’accord qui veut que « le masculin l’emporte sur le féminin ». Il n’en était pas ainsi autrefois : on privilégiait alors plutôt d’autres règles, telle celle de proximité (l’accord est fait avec le sujet le plus proche). L’accord du participe présent au féminin ainsi que celui des pronoms personnels utilisés comme attributs ont également été bannis par les premiers académiciens.

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07Conclusion
Le français est-il en péril ? Va-t-il succomber aux invasions venues de l’étranger, à la créativité des jeunes et à la simplification à outrance de sa grammaire et de son orthographe destinée à servir une démagogie populiste ?
En réalité, le français est bien plus qu’une grammaire et qu’une orthographe, qui ont nécessairement évolué et pris des formes variées au fil des siècles et selon les régions où cette langue s’est développée. Le français est le résultat à la fois d’une histoire, au cours de laquelle il a intégré de nombreux apports venus d’ailleurs, et de choix politiques. C’est une matière vivante privilégiée pour toutes les luttes idéologiques, car le langage n’est pas neutre et joue un rôle actif dans les sociétés humaines.

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08Pour aller plus loin
Mis en avant dans les médias, par exemple sur France Culture, Le Français est à nous ! prend à contre-courant le postulat couramment admis d’une décadence de la langue française. Les deux autrices s’inscrivent notamment en faux contre les positions de l’Académie française, dont elles dénoncent l’incompétence et la nocivité.
Constituée de personnalités dont aucune n’a jamais été linguiste (on ne compte qu’une seule exception depuis 1635), l’Académie s’oppose particulièrement à toute évolution dans le domaine des genres, comme la féminisation des titres et des professions. Les académiciens ont ainsi évoqué Simone Veil à sa mort en tant que leur « confrère décédée » et rédigé la notice d’Assia Djebar, femme de lettres algérienne d’expression française, entièrement au masculin avant de la corriger en catimini.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Maria Candea et Laélia Véron, Le Français est à nous ! Petit manuel d’émancipation linguistique, Paris, La Découverte, 2019.

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