
Le Corps de la reine
Engendrer le Prince, d’Isabelle de Hainaut à Marie-Amélie de Bourbon-Sicile
Description
Connue sous des traits encore stéréotypés aux XIe-XIIIe siècles, la reine de France « prend corps » au XIVe siècle. Sa personne physique et surtout son image, désormais produite « au naturel », sont alors mieux connues et mises en scène. Parfois influente, ce n’est jamais en son nom propre que la reine exerce le pouvoir, dont elle garantit pourtant la continuité.
Soumise à un statut contraignant qui lui enjoint en premier lieu d’enfanter le prince, elle ne s’appartient guère. Son corps tend d’ailleurs à se réduire à un argument diplomatique. Progressivement banalisé, il finit même par être assimilé, au XIXe siècle, à celui d’une grande dame parmi d’autres.
Sommaire
01Introduction
« Malheur à toi, pays dont le roi est un enfant ! » C’est en ces termes qu’au IIIe siècle av. J.-C., l’auteur du livre biblique de l’Ecclésiaste (10,16) souligne le danger que présente une minorité royale. Plus tard, le genre littéraire du miroir des princes, très en vogue au Moyen Âge, énumère et décrit les qualités attendues d’un prince mature, nécessaires à la stabilité du royaume, que menace la mort précoce du roi.
Dans la France médiévale et moderne, le thème est d’une importance cruciale. Sous les Capétiens (987-1792) en effet, le pouvoir monarchique est héréditaire et transmis au fils aîné survivant : c’est la règle de primogéniture masculine, d’abord tacitement appliquée puis formulée au XIVe siècle en tant que principe successoral. Le roi seul est sacré, grâce à la fiction de l’huile contenue dans la sainte ampoule, conservée à Reims, et dont il est oint le jour du sacre, qui lui confère, à lui seul, la plénitude de la souveraineté.

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02Corps de promise et d’épouse
Corps désiré, d’abord, mais surtout, corps nécessaire. Il faut bien, en effet, assurer la continuité dynastique, à laquelle est ordonnée l’éducation des princesses. Le De eruditione filiorum nobiliorum (v.1246) est un traité dédié à Marguerite de Provence, l’épouse de Louis IX (1226-1270).
L’auteur y suggère de réfréner les sens de l’adolescente par des bains froids et de nourrir son corps sans jamais le rassasier, afin d’éviter l’« atemprance » ou intempérance (p. 34). De toute façon, des princesses sont promises et envoyées auprès de leur futur avant cet âge : l’infante Marie-Anne-Victoire d’Espagne n’a pas 4 ans quand elle arrive à la cour de Louis XV, alors âgé de 12 ans. La diplomatie détermine en effet, pour l’essentiel, les unions matrimoniales des princes. Ainsi la libération de François Ier, détenu à Madrid après une défaite face à l’empereur Charles Quint, et la paix, sont-elles notamment conditionnées par son mariage avec Éléonore d’Autriche, sœur de ce dernier (1530).
Choisir une reine, c’est choisir une maille de la chaîne de transmission dynastique. Une grande attention est donc portée à l’allure et surtout à la santé de la jeune fille. Idéalement, au Moyen Âge, la roïne (reine) est blonde et possède une carnation claire. Les poètes, qui ne manquent pas de louer la future, ont évidemment en tête la description de Guenièvre, épouse du légendaire roi Arthur et modèle de femme pour le chevalier, mais parfois à bonne distance de la réalité : d’après un poème, Le Pastoralet, Isabeau de Bavière, femme de Charles VI (1380-1422), aurait eu la peau mate.

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03Corps de mère, corps soigné
La reine doit remplir son devoir conjugal, donc faire le nécessaire pour entretenir le désir du roi. Au Moyen Âge tardif, l’embellissement des parties intimes, des seins, des cheveux et du visage font ainsi l’objet de recettes concoctées par les « physiciens » (médecins). On parfume ses cheveux de musc, de girofle ou de cardamome. L’eau de la reine de Hongrie, premier parfum alcoolisé, apparaît au XIVe siècle. On asperge également d’eau de rose les vêtements et on l’utilise pour assainir l’air, suspect de diffuser les miasmes, responsables de maladies, ce jusque dans les latrines d’Isabeau de Bavière.
Comme l’atteste un traité, le Bastiment de receptes (1540), la Renaissance et l’époque moderne complètent encore ce raffinement, qui conforte la réputation de reines dépensières endossée par Anne d’Autriche, épouse de Louis XIII, et par Marie-Antoinette. La reine dispose également des avis de sa parenté : pour éliminer tout obstacle à la maternité, Marie-Thérèse d’Autriche déconseille ainsi à sa fille Marie-Antoinette la pratique de l’équitation, comme Louis XV s’assure de la vigueur sexuelle de son petit-fils, le futur Louis XVI.

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04Corps malmené
Il est certain, tout d’abord, que le roi et la reine peuvent connaître une non-réciprocité dans l’attrait physique. Ainsi, au lendemain de sa nuit de noces avec Ingeburge de Danemark en 1193, Philippe-Auguste refuse-t-il de s’approcher à nouveau de la reine. Il invoque, à sa décharge, l’haleine insupportable de la jeune fille. Or à cette époque, l’halitose est corrélée à une maladie de l’utérus, donc à une maladie vénérienne. Parfois, la reine doit également subir l’infidélité du roi.
À partir d’Agnès Sorel, favorite de Louis XI (1461-1483), les maîtresses royales deviennent d’ailleurs plus ou moins officielles, la reine devant par ailleurs s’accommoder des bâtards de son époux. Le médecin Gueneau reproche à Louis XIV de ne rapporter à son épouse Marie-Thérèse que « les rinçures du verre » (cité p. 279), autrement dit ce qu’il reste d’un sperme généreusement accordé à ses maîtresses, expliquant ainsi la difficulté de la reine à concevoir des enfants viables. En outre, la violence conjugale n’épargne pas le couple royal : elle pourrait avoir marqué la relation entre Philippe VI et Jeanne de Bourgogne, d’après le témoignage de la Chronique normande (v.1374).

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05Un corps qui n’est pas voué à régner
1316. Louis X le Hutin meurt ; peu après, son fils posthume le suit dans la tombe. Se pose alors la question de la légitimité au trône de sa fille Jeanne. C’est un problème nouveau, puisque tous les représentants de la dynastie, jusque-là, avaient eu un héritier. Son frère Philippe se faire alors reconnaître comme roi, moyennant le renoncement de Jeanne à ses prétentions. À la mort de Charles IV le Bel (1328), le cas se reproduit.
La couronne échoit cette fois-ci à un membre d’un autre lignage capétien, les Valois, au grand dam du roi d’Angleterre, héritier du royaume de France par sa mère. Or la conviction, en France, que les femmes sont exclues de la Couronne est déjà actée, même si ce principe successoral n’est proclamé qu’en 1358, date à laquelle on exhume une ancienne, mais fictive « loi salique » validant cette interprétation, que le sacre avait ancré depuis déjà longtemps dans la pratique.
Certaines reines, également, reçoivent l’onction, mais une onction pratiquée avec l’huile de la confirmation, non avec celle de la sainte ampoule, qui fait les rois. Le fait est que pour les rois à la fleur de lys, leur emblème, « les lys ne filent point », selon la formule biblique (Matthieu 6,28). Certes, des reines médiévales souscrivent certains actes de leur époux.

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06Conclusion
C’est un paradoxe que la reine de France, indispensable à la pérennité dynastique, régente potentielle et jouissant d’un statut qui puisait ses modèles dans l’idéal féminin et religieux le plus élevé, ait été victime d’une dévalorisation progressive. La conception d’une souveraineté plénière exclusivement masculine, largement étayée en droit sur une anthropologie politique machiste, en est clairement responsable. Parmi les grandes monarchies européennes, la France occupe à cet égard une place particulière dans l’histoire. Dépourvu de cette sacralité qui, en France, fondait la légitimité royale, le corps de la reine ne pouvait donc bénéficier de l’aura qui en découle.

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07Zone critique
Arrimé à la sociologie et à l’histoire du corps, où se sont illustrés Marcel Mauss (1872-1950) et Michel Foucault (1926-1984), plus récemment Georges Vigarello, Stanis Perez invite le lecteur à parcourir huit siècles d’une histoire de France longtemps abordée à travers celle des rois, que la thèse de Ernst Kantorowicz sur les « deux corps du roi » (1957), aujourd’hui revisitée, a marqué. De manière originale, ce sont les reines qui constituent l’objet de cet ouvrage passionnant, doté de copieuses bibliographies et agrémenté de huit pages d’illustrations.
On peut toutefois regretter que le sort des reines du haut Moyen Âge et des XIe-XIIe siècles, qui précèdent Isabelle de Hainaut, ne soit pas évoqué, ne serait-ce que sous l’angle bibliographique, mais il est vrai que la masse documentaire indispensable au traitement historique complet du sujet, pour cette période, est lacunaire.

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08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Stanis Perez, Le corps de la reine. Engendrer le Prince, d’Isabelle de Hainaut à Marie-Amélie de Bourbon-Sicile, Paris, Perrin, 2019.
Du même auteur – Le corps du roi. Incarner l’État de Philippe-Auguste à Louis-Philippe, Paris, Perrin, 2018. – La santé des dirigeants français, de François Ier à nos jours, Paris, Nouveau Monde éditions, 2016. – Avec Pascale Mormiche (dir.), Naissance et petite enfance à la cour de France, Moyen Âge - XIXe siècle, Villeneuve-d’Ascq, Presses du Septentrion, 2016. – Histoire des médecins. Artisans et artistes de la santé de l’Antiquité à nos jours, Paris, Perrin, 2015. – La santé de Louis XIV. Une biohistoire du Roi-Soleil, Paris, Perrin, 2010.

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